CHAPITRE XIIL
Le pape traite avec le roi d'Espagne sur l'intimation du concile et stir les préjudices portés à la juridiction ecclésiastique. — Stanislas Osïus, nonce auprès de l'empereur. — Observations sur le concile faites par Vempereur et par le cardinal d'Augsbourg.
1. Le pape ^n'était pas peu étonné de ce que, depuis plusieurs mois de son pontificat, il ne lui était venude la part du roi d'Espagne aucune ambassade, ni même une lettre de félicitation sur sa nouvelle principauté. Ce silence lui était sensible de la part d'un prince dont il attendait une particulière affection. Malgré cela, plus attentif à l'utilité que jaloux de l'honneur, il résolut de le prévenir en lui envoyant Annibal Altemps, son neveu. Celui-ci était chargé de présenter au roi, de la part du pape, ses remercîmenls et l'offre de ses services, pour la dignité à laquelle les faveurs de Sa Majesté l'avaient fait parvenir. Altemps , après s'être acquitté de sa commission à la cour d'Espagne, y demeura encore plusieurs mois pour ses affaires domestiques. Un des frères d'Annibal fut envoyé à Ferdinand, comme il sera dit plus au long. Enfin, le pape choisit pour son envoyé à la cour de France un autre de ses neveux, Gabriel Sorbellone. Mais il ne se contenta pas de sa première légation honoraire auprès du roi Philippe, il lui destina une nonciature expresse pour traiter ces affaires importantes ; et le nonce fut Reverta, évêque de Terracine, quele pape estitnait pour son mérite personnel, qui lui était agréable comme compatriote, aidé surtout dans son emploi par les recommandations du cardinal Caraffa, qui avait contribué à 1 élection de Pie IV. Caraffa sentait bien de quelle importance il était pour lui d'avoir en ce temps à la cour du roi d'Espagne, un représentant du pape si affectionné et si propre à mettre on bon ordre les affaires de sa maison.
2. La commission donnée à Reverta roulait principalement sur trois points : 1' remédier auK atteintes portées à la juridiction ecclésiastique en Espagne , au temps de Paul IV; 2» exhorter le roi à consentir et à procurer le rétablissement du concile dans sa première demeure ; 3° parler au roi en faveur des Caraffa, auxquels le pape voulait marquer sa reconnaissance ; cl se servir de l'occasion pour arranger l'affaire de Paliano, ce qui regardait l'intérêt public du siège
l'Ecosse et de la Suisse:enfin depuis peu il avait ouï dire, à son grand regret, que les mêmes mouvements étaient sur le point d'éclater en Espagne, où l'on avait voulu soulever les Maures (le Grenade, le shériffel le roi d'Alger: et finalement on avait parlé de faire venir les Turcs pour ravager la chrétienté. Aiarmé de ces nouvelles et des dangers qui hkmkiçaient l'Eglise , le pape, attentif à l'en préserver, ne croyait pas pouvoir mieux fonder ses espérances que dans la puissance du roi catholique. Ce n'était pas sans une providence particulière de Dieu qu'il était devenu le plus puissant prince de la chrétienté, par l'union de tant de royaumes et par la conquête d'un nouveau monde. Ses domaines jusqu'ici n'étaient point inferjés d'une contagion presque universelle. M.ilgré cela, le saint-père se sentait obligé do lui faire oliserver, qu'autant les gens de bien s'étaient tous réjouis de ces flatteuses espérances, autant ils avaient éprouvé de chagrin et d'anxiété en voyant que depuis si longtemps Sa Majesté n'avait exercé envers le pape aucun office de congratulation, d'obéissance ou de services offerts, ni par ambassades, ni par lettres ; que même on avait refusé au nonce précédemment envoyé l'exercice libre de sa juridiction , car on l'avait forcé d'avoir un assesseur, ce qui en d'autres termes signifiait un supérieur. Par différentes pragmatiques on avait dérogé à l'autorité du siège apostolique. Le roi, au lieu d'ouvrir ses trésors ausaint-siége, .. vait souffert que ses ministres missent la main sur le mobilier et les revenus des Eglises vacantes , et privassent de ses droits la chambre apostolique : autant d'injustices dont les catholiques gémissaient et les hérétiques triomphaient ; car ils prenaient de là occasion de faire croire à la multitude, que l'Espagne par ces démarches hardies voulait se soustraire peu à peu à l'obéissance du saint-siège. Au reste, le pape n'avait i)as donné entrée dans son cœur à de pareils soupçons, parce qu'il tenait pour certain que Sa Majesté ne savait rien de tout cela, et qu'aussitôt informée de ces désordres, elle s'empresserait d'y porter remède ; surtout après que Dieu s'était choisi pour son Eglise un vicaire dont Sa Majesté pouvait attendre, en faveur de ses Etats, tout ce que l'honneur et la dignité pontificale lui permettraient d'accorder.
k. « Le pape avait donc voulu prévenir le roi, en lui envoyant d'abord son neveu, et maintenant un nonce, qui, après lui avoir donné de sa part une béncdiclioti paternelle très-affectueuse lui donnerait sur loui cela
les instructions nécessaires. En même temps, îl le supplierait de ne plus différer un juste devoir, et de réparer les injustices de ses ministres. Le roi devait bien se persuader que du mépris de l'autorité pontificale , naissent les hérésies , et des hérésies les révoltes. 11 ne devait donc plus permettre que l'on parlât d'assesseur, et il choisirait ce qui lui paraîtrait plus convenable : ou que le nonce usât de son pouvoir, ou que les affaires se reportassent à Rome par la voie des expéditions. Les collecteurs à qui on avait lié les mains seraient remis dans leurs offices par l'autorité du roi, qui ferait restituer aux ministres ce qu'ils avaient injustement pillé des biens de l'Eglise. Le roi était encore exemples. Et en effet, au bout d'une semaine,
il n'avait eu une joie plus sensible .|u'à la nouvelle de sa création ; qu'il avait toujours été et qu'il serait toujours un enfant obéissant au sailit-siégo, et qu'il obéirait à Sa Béatitude, non-seulement par un devoir commun à tous les fidèles, mais par un respect et une affection particulière pour sa personne. Ce respect et cette affection étaient fondés sur la bonté et l'intégrité de ses mœurs ; et il donnerait à ce pontife bien plus de marques de respect cl d'obéissance qu'il n'en avait donné aux autres. Dirigé par les conseils de SaSainteté, il s'efforcerait, non pas seulement de se purger de tout mauvais soupçon , mais de donner toute sorte de bons
prié d'abolir toutes ces pragmatiques préju diciables à l'Eglise, et tout cela le plus (ôt possible ; car, puisqu'on allait tenir un concile générale pour extirper l'hérésie , il n'était nullement convenable qu'à cette époque on vît encore exister en Espagne ces coutumes scandaleuses et ces coupables abus desquels on allait s'occuper dans l'assemblée générale de la chrétienté. C'était à la niêmefinquelepapeavaitétabli chez lui une assemblée de cardinaux qui se tenait souvent en sa présence. On s'y occupait à réformer les ecclésiastiques, si l'on pouvait y réussir, avant que leurs désordres fussent exposés sur ce vénérable théâtre, pour être corrigés solennellement. Parla rnèinc raison du prochain concile. Sa Sainteté travaillait à faire aller les évêquos à leurs diocèses, pour qu'ils commençassent à corriger ces défauts qui ne demandaient pas une plus forte main, et mettre en note ceux qui devraient recevoir du concile leuramendc.iienl. Le pape, pour une entreprise si salutaire et si difficile, priait le roi de lui donner une forte assistance et de sages conseils, il ne pouvait se promettre ni l'un ni l'autre de la part de ces princes qui par leur faute avaient laissé iulroduire l'hérésie dans leurs Etats , et qui n'auraient pas le courage de faire ou dire la moindre chose qui pût déplaire à leurs sujets infectés du mal. Et comme le concile allait occasionner de grandes dépenses, tandis que le trésor apostolique, par les guerres précédentes, était non-seu-
il écrivit de sa main au pape des le' 1res trèsrespectueuses, et peu après son ambassadeur arriva.
6. Aux termes vagues de la civilité correspondirent les paroles sérieuses de la négociation. Sur les pouvoirs du nonce, le roi dit que des raisons très-graves avaient fait juger convenable de lui adjoindre un assesseur. Ces raisons devaient être communiquées par le conseil à celui que le roi destinerait pour ambassadeur. Celui-ci les communiquerait ensuite à Sa Sainteté, dont le jugement réglerait la détermination qu'il y aurait à prendre. Mais puisque le pape dès à présent faisait paraître des sentiments contraires, et qu'il avait choisi un nonce à qui le roi ne pouvait pas donner un assesseur qui fût plus intègre et plus homme de confiance que lui, il laisserait au nonce exercer en liberté ses pouvoirs ordinaires : que cependant on lui ferait part de ces raisons, qu'il communiquerai! au pape, vu qu'on ne pouvait pas savoir les qualités des nonces qui seraient envoyés par la suite ; qu'il voulait encore rendre libres les fonctions de collecteur (ce qui fut fait). Quant à ce que les ministres avaient perçu, le roi s'en informerait et donnerait d (-s ordres tels qu'il conviendrait à un bon fils, à un enfant soumis au pape, (ion!- il baisait le pied mille fois pour la grâce signalée de la croisade, promettant d'en user contre les infidèles et pour le service de Dieu. Il promit de s'iiiformer aussi sur les ordonnances faites au préjudice de
îement épuisé, mais encore chargé de nou- la juridiction ecclésiastique, de les annuler
vclles dettes, il était de la bonté du roi de favoriser en toutes les manières la perception des collectes. Sa Majesté se portera sans peine à celte générosité, après les marques d'affection que lui donne Sa Sainteté, en lui accor
au besoin, en recourant , si le cas avait lieu dans ses royaumes, à l'autorité suprême du pape, qui en userait volontiers en faveur du roi.Quand il en fui au concile, l'affaire lui parut assez considérable pour demander du temps
dant par le présent nonce le privilège de 1 1 avantde répondre. Le roi très-chrétien, disait
croisade. Elle pourrait ajouter, en preuve de son affection , les égards qu'elle a eus par rapport au roi, envers l'empereur son oncle, en l'honorant comme tel, et recevant son ambassadeur d'une manière si dislinguée.
5. Le roi s'excusa par un long discours sur le retard des offices respectueux. Il assura que, depuis plus de deux mois, il avait choisi, pour les rendre, comme ambassadeur, le comte de Tendilla, et qu'une maladie avait causé le retardement. Il dit que jamais
il, l'avait prié de s'unir à lui, pour en demander tous les deux au pape la célébration ; et lui avait appelé les hommes les plus savants qui fussent dans ses Etats, pour prendre leurs avis dans une délibération aussi importante. Le roi d'Espagne fut en effet quelques jours sans donner sa réponse. Elle fut enfin rendue en ces termes : que le roi approuvait que l'on assemblât lo coucilo, en ôlant la suspension . et prometlail do concourir de tout son pouvoir à le soutenir. 7. Le pape envoya encore d'autres nonces
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extraordinaires à divers princes chrétiens, pour la même célébration. Il les adressa d'abord aux catholiques sans oublier les hérétiques, comme nous le dirons : en France , François Lencius évêque de Fermo; en Pologne, Canobius dont nous parlerons ci-après. Mais c'était avec l'empereur qu'il fallait s'entendre surtout. Ses Etats avaient besoin plus que les autres de cette mission. Celait de laque le torrent allait inonder les autres pays, et les autres potentats catholiques se régiaientsurTempereur. Le pape, pour lui faire honneur, chargea de cette ambassade Marc Silique comted'Altemps, son neveu, chevalier allemand; il lui avait donné l'Eglise de Cassano devenue vacante par son assomption au pontificat, et par la suite il le fit cardinal : il lui donna cependant pour collaborateur sur les affaires de la religion Corneille Musso, évêque de Bitonto, dont nous avons parlé plus d'une fois. Allemps avait apporté avec lui beaucoup d'objets de dévotion et d'un
Hosius, polonais, évêque de Wormie, homme d'éternelle mémoire, et par les écrits solides contenus dans ses livres en défense delà foi, et par ce qu'il avait opéré pour la soutenir dans le concile , où il assista avec la dignité de cardinal et l'autorité de légat ; on l'appelait leWarmien,du nom de son évêché.On trouve imprimée dans les Annales de Bzovius une relation dont il est l'auteur, et qui contient ses entretiens avec le roi de Bohême, fils aîné de l'empereur, où il lui montre la fausseté de la nouvelle secte. Nous nous contenterons pourtant de rapporter la réponse qu'il eut de l'empereur sur la proposition du concile. Hosius eut à surmonter de Irès-fortes oppositions que lui fit l'empereur, d'abord de vive voix, et ensuite développées fort au long dans un mémoire fort étendu, qui devait être envoyé au pape. En voici la somme: L'empereur a appris par un nonce l'intention qu'avait le pape de remettre le concile h. Trente, désirant de savoir quelle est à ce sujet l'opinion très-grand prix, dont il fit des présents à tous de l'empereur, ainsi que celle du roi catholi-
les princes de la famille impériale
8. La mission de Musso avait pour objet principal de rappeler à la religion le roi de Bohême, qui paraissait avoir une teinte des nouvelles erreurs, et en particulier de la nécessité de la communion sous les deux espèces. Le pape jugea que Musso était plus quaucun autre en état de faire réussir l'entreprise parce qu'en lui se Irouvaientréunis le savoir et l'éloquence, heureux mélange qui formaitun composé très-fort et très persuasif en matière de foi. Les envoyés du pape s'étaient aperçus que dans Maximilien c'était la volonté qui dépravait le jugement, en ce qu'il n'espérait pas d'être élu à l'Empire tant qu'il serait contraire à un parti qui avait trois voix dans l'élection, et qui étaitle plus fort. Le nonce tâcha donc de lui persuader qu'il trouverait plus de faveur et de secours chez les princes catholiques, soit allemands, soit étrangers. On prétend qu'il répondit : «Je préfère la paix delà conscience à tous les avantages que le monde fteut me promettre :» sentence qui en elle-même est très-
q ne et du roi très-chrétien. L'empereur ne peut nier que cette intention du sainl-père ne soit digne de toute louange, puisque tout le monde convient que le concile est l'unique voie et la plus ample pour conduire l'Eglise militante à cette paix, depuis si longtemps désirée. Pour lui, quoiqu'il reconnaisse dans le pontife cette sagesse éminente qui n'a aucun besoin de ses conseils ni de ceux d'aucune autre personne, cependant, puisque le pape le veut, et lui demande son opinion, il ne peut se dispenser de lui exposer les pensées qui lui sont venues (que Dieu puisse en tirer sa gloire), et il les soumet toutes au jugement du pape, plus assuré que le sien.
10. D'abord il aurait été à souhaiter que ce remède fût employé plusieurs années auparavant, pour empêcher les malheurs spirituels et temporels qui sont arrivés; néanmoins, il vaut mieux tard que jamais, et il faut se hâier; la chrétienté étant si mal réduite, et comme en déroute par le schisme, sans un prompt secours ne saurait résister aux forces extérieures des infidèles. Mais
bonne, mais qui peut aussi être très-mal ap- quelque diligence qu'y pût mettre le pape, la piiquée. Ne sait-on pas que la piété sert de .... . .
manteau aux plus coupables impiétés, et que sua cuique deus fit dira cupido ? De tous les maléfices et sortilèges, les plus criminels sont ceux où l'on emploie les paroles les plus sacrées. Ainsi de toutes les apostasies, les plus méchantes sont celles où l'apostat abuse des noms sacrés de Dieu et de conscience pour pallier son crime. Quand même l'erreur d'un prince qui s'égare en matière de religion ne serait réellement que dans son intelligence, cette erreur serait encore plus funeste, non pas pour lui-même, mais pour le public. C'est en ce sens qu'Aristote a dit que celui qui commettrait un homicide ou un adultère, croyant ces actions bonnes et permises, serait plus dangereux pour la société que s'il en connaissait la malice.
9. Peu de temps après, le pape envoya à l'empereur, pour nonce résiaeni, Stanislas
grandeur de l'œuvre demande au moins une année de temps : l'empereur n'oubliera rien pour en faciliter l'exécution; en attendant, il se permet de proposer quelques difficultés, qui, à son jugement, paraissent insolubles, mais qui ne le seront pas pour Sa Sainteté, dont le grand sens les aura bientôt aplanies, comme en effet il faut les aplanir si l'on veut tirer quelque fruit du concile.
11. Première difficulté. D'après l'expérience faite plusieurs fois, pour qu'un concile soit utile à la chrétienté, il est nécessaire que les chrétiens soient en paix. Or la guerre s'est nouvellement rallumée entre les Anglais et les Français; il faut donc que le pape, ou par lui-même, ou par des médiateurs, travaille à l'éteindre, car l'Angleterre est un membre très-considérable de la chrétienté, et qui peut communiquer au reste du corps des humeurs très-malignes qui en empêcheront la guérison.