CHAPITRE XVI
Assemblée tenue à Fontainebleau. — On délibère sur la convocation cVun concile national, si le général n'a paslieu. — Le roid' Espagne et le pape s'unissent pour l'empêcher.
1. 11 est temps que notre histoire sorte du théâtre circonscrit de Rome, pour revenir à celui de toute la chrétienté; il s'y passa dans ce peu de mois des événements remarquables, et de grandes affaires y furent traitées. L'abbé de Maune était parti de Rome pour la France le 20 du mois d'août ; on y avait tenu, avant son arrivée, une assemblée nombreuse de conseillers, d'officiers et de chevaliers de l'Ordre ; ils s'étaient réunis à Fontainebleau le 21 septembre, en présence du jeune roi et des deux reines. On y parla de toutes les affaires du royaume; le compte en fut rendu fort au long par les messieurs de Guise, qui avaient la plus grande part au gouvernement. Nous n'en rapporterons cependant que ce qui fut discuté et conclu sur les affaires de la religion.
2. L'amiral de Coligni présenta au roi deux requêtes ayant pour titre : Au nom dis fidèles chrétiens répandus en diverses parties de son royaume : l'une contenait en substance qu'ils étaient fidèles vassaux de Sa Majesté, nullement impliqués dans la dernière conjuration, dont les auteurs étaient des athées ; qu'on avait traité avec trop de douceur les coupables, et que si l'impôt qu'on avait levé sur eux, en punition du complot, n'ét;jit pas suffisant, ils se soumettaient sans murmure à l'augmentation. Dans la seconde, ils représentaient que la doctrine qu'on leur enseignait était selon la vérité et la parole de
parole et administrer leurs sacrements. Apres cette permission le roi pouvait choisir et envoyer des comniissaires pour s'informer de leur vie. L'amiral ajouta qu'il avait voulu faire «igner les deux requêtes par ces fidèles chrétiens , mais ils lui avaient répondu que la multitude des suppliants rendait impossible la souscription; qu'il en fît donc souscrire quelques-uns, ou bien, s'il était nécessaire, ils viendraient tous se présenter au roi, au nombre de cinquante mille.
3. Tout au coniraire le cardinal de Lorraine, quand ce fut à son tour de parler, fit observer que cette ostentation d'obéissance dans les suppliants n'était qu'à une condition tacite : que le roi serait de leur secte, ou du moins l'approuverait; et n'était-ce pas l'approuver que de leur accorder un temple? démarche à laquelle un roi de France ne pouvait consentir sans se couvrir d'une honte éternelle; que si les auteurs de la double rcciuête avaient cinquante mille compagnons de leur foi, le roi en avait des millions qui professaient la sienne. Quant à la religion qu'ils se vantaient d'obsel'ver dans sa pureté, les libelles qu'ils faisaient courir montraient assez de quel zèle ils étaient animés. Cependant le cardinal, ou pour s'accommoder au temps, ou pour se soustraire à la haine, conclut avec modération que si les novateurs se soulevaient et prenaient les armes, ilfallaitparles armes li-ssoumcltre et les punir; niais ques'ils se bornaient à chanter des psausnes, puisque les punitions jiisque-là employées n'avaient pu leur en ôlcr l'envie, il fallait les laisser faire. Toutefois, il fallait donner ordre aux gouverneurs de punir les séditieux, et en même temps obliger les évêques et les curés d'aller à leurs diocèses et cures , où ils auraient connaissance des abus et coutumes pernicieuses , dont ils rendraient compte à Sa Majesté dans le terme de deux mois.
4. Après Ici lecture des requêtes, le premier à dire son sentiment, coimne le dernier des conseillers, fut Jean deMontluc, évêque de Valence, dans le Dauphinê ; son discours est rapporté par Soave très-exactement en tout ce qui est contre le pape ; mais pour ne rien ôter à la critique de son autorité, il supprime sur le papier ce qu'en luimême il approuve le plus, je veux dire cette préférence que donne *.îon(!nc inx ministres protestants sur les evcques cauiOiUiucs pour la probité et la science ; mais il n'a pas oublié cette longue exhortation qu'il fait aux deux reines , d'accoutumer les femmes à chanter les psaumes en français de pré.'érence aux poésies profanes.
5. Il est bon d'observer à ce propos qu'un des artifices employés par les hérétiques à corrompre la croyance des hommes a été
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d'en attribuer le jugement aux femmes, qui se trompent facilement, ignorantes qu'elles sont, et par leur arrogance sont portées à croire que les autres se trompent. Les femmes ont d'ailleurs tant de puissance pour séduire d'abord le cœur des plus sages et ensuite leur esprit I C'est pour cela qu'ils ne font lire rEcrilure aux laïques que dans la langue maternelle. lis veulent surtout que les psaumes de David soient chantés par les femmes en langue vulgaire. La raison c'est que le sens en est obscur, comme les érudits en conviennent, et le travail que les saints docteurs ont mis à les expliquer en est la preuve. Mais les femmes, surtout celles quiontquelque intelligence et un peu d'esprit , dont quelquesunes furent dans les anciens temps rivales d'Homère et de Virgile, se flattent de les entendre parfaitement, et s'il se trouve quelques versets qui, à la simple lecture et pris à la lettre, semblent ne pas s'accorder avec les doctrines profondes de la foi catholique, c'en est assez pour traiter d'ignorants ceux qui la professent : car les plus disposés à suivre les nouvelles doctrines sont ceux dont le cœur est porté à la vanité, et qui ont de l'intelligence autant qu'il en faut pour comprendre les objections qui attaquent l'ancienne doctrine, mais pas assez pour en coni|)rendre la solution, qui a toujours plus de difficulté. Comme ilest plus difficile de défaire un nœud que de le former , aussi est-il aisé d'arranger un sophisme : la difficulté est de le dissoudre. Tout le monde sait que la protection d'une femme a fait éclore le calvinisme. Marguerite, reine de Navarre et sœur de François I", à laquelle Calvin avait eu recours, admira les premiers tours d'adresse de l'hérésiarque; l'hérésie fut encouragée, et Calvin prit son vol.
6. Or ce sexe qui, comme dit l'Ecriture, de l'homme le plus sage peut faire un apostat, et nous l'avons vu dans Salomon, n'attire pas les hommes par l'éloquence du raisonnement, mais par l'attrait du plaisir, et il ne lui est pas difficile de les faire passer de l'unité de la chair à l'unité de l'esprit. C'est donc avec sagesse que l'Eglise a défendu de traduire la Bible en des langues entendues par des gens qui ne sont pas en état de comprendre et d'interpréter l'Ecrilure. D'ailleurs, pour préserver les femmes de l'obscénité des poésies profanes, faul-il les exposer au risque de devenir impies ou de perdre la foi en leur faisant chanter les psaumes de David. 11 ne manque pas d'autres cantiques sacrés; et combien d'œuvres spirituelles qui peuvent instruire et nourrir la piété des simples? L'Eglise catholique en est fournie, autant que les sectes en sont dépourvues. Les hérétiques n'ont guère de livres de piété; ils ne peuvent pas en avoir ; comment mettraientils dans leurs livres des sentiments qui ne sont pas dans leurs cœurs?
7. Parmi les autres membres de l'assemblée, les seigneurs de Guise montrèrent surtout leur zèle pour la défense d(î la religion et de l'Egiise. Le cardinal de Lorraine fit entendre qu'on n'avait pas grand besoin
d'un concile, quel qu'il fût, parce que les dogmes de la foi avaient tous été définis en divers temps , et que la réformalion pouvait s'opérer sans concile. Il fut néanmoins statué, d'un commun accord, que les états-généraux seraient convoqués pour le 10 décembre; quant au concile, puisque le pape faisait espérer que Tœcuménique serait bientôt assemblé , au cas seulement qu'il n'eût pas lieu , les évêques de France se réuniraient le 13 janvier pour s'occuper du concile national.
8. Ces déterminations prises dans l'assemblée de Fontainebleau , à ce qu'il me paraît, n'étaient point parvenues au roi Philippe, lorsque, après avoir entendu ce que lui proposait l'ambassadeur de France, l'évêque de Limoges, sur les difficultés du séjour à Trente et sur le projet d'im concile national , il prit le parti d'envoyer en France Antoine de Tolède, prieur de Léon. Il lui ordonna de faire tout son possible pour en détourner François II , en lui faisant voir combien une telle entreprise aurait de dangers pour la foi catholique et même pour l'autorité royale. Et le roi Philippe ne donnait pas ce conseil pour le seul avantage de son beau-frère; il y était intéressé lui-même. Il avait à craindre que si la puissance des séditieux s'affermissait par ce moyen dans la France, ceux-ci par l'exemple et les secours ne communiquassent la contagion aux Flamands. La seconde chose que Tolède devait conseiller au roi de France, c'était de s'en remettre pour le lieu du concile à ce qu'aurait réglé le pape, qui certainement en avait le droit : car si les deux rois de France et d'Espagne et l'empereur se réunissaient au pape , tout le reste de la chrétienté donnerait son consentement , et les contradicteurs seraient entraînés par une autorité si importante à v^nir de bonne grâce au concile, s'ils ne voulaient être traités comme des téméraires et des insensés. En troisième lieu, comme personne n'ignorait les conspirations violentes tramées par les novateurs contre le roi François, il devait l'assurer que le roi catholique, bien convaincu que les forces du roi très-chrétien étaient plus que suffisantes pour le faire respeder de tous et de chacun de ses sujets, lui offrait pourtant les siennes encore, et pour montrer son affection à un ami et à un irère, exposerait au besoin sa propre personne pour l'aidera maintenir la paix dans son royaume et assurer sa puissance royale.
9. Tolède apprit en arrivant les dispositions faites par la dernière assemblée. Il s'acquitta des commissions qu'il avait reçues pour le roi de France, et voici la réponse qu'il en eut de vive voix et par écrit. François II fit d'abord un grand éloge de la piélc de son beau-frèn> et de son zèle pour la religion : ce qu'il faisait pour elle était des œuvres aussi méritoires devant Dieu que glorieuses devant les hommes. Il passa ensuite aux remercîments pour ses offres généreuses : elles étaient pour lui les preuves d'une amitié parfaite , qui se fait connaître dans le
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besoin. Il rappela ce qu'avaient fait son père et son aïeul pour le maintien de la religion. Sur le concile, il en reconnut la nécessité pour tous, et le désir particulier qu'il en avait. Il exhorta le roi d'Espagne à s'unir à lui pour l'obtenir du pape. Sur la demeure à Trente, il répéta les difficultés tant de (ois alléguées , et surtout celles des protestants. Le pape , disait-il , paraissait disposé à choisir Verceil; d'autres parlaient de Besançon: l'un serait moins incommode que Trente , l'autre serait plus à la portée des Allemands ; mais il finissait par dire qu'il tiendrait pour bon le lieu que Sa Majesté catholique et l'empereur estimeraient tel. Quant au concile national, il n'en devait être question qu'à défaut du général , et le pape , en convoquant celui-ci , aurait empêché Tautre. Mais, quoi qu'il en fût, il ne s'agirait pas, dans le synode national, de disputer sur la doctrine, mais d'écouter des réclamations et ramener les remontrants au sentiment des évêques assemblés. Tout au plus on réformerait certains abus ou mauvaises coutumes de certaines Eglises; ce qui serait ôter aux ennemis les armes par lesquelles ils voulaient combattre la vérité. A ce dessein avaient concouru tous les suffrages de l'assemblée. Or , puisque le tumulte allait toujours croissant et les séditions étaient fréquentes parmi ces enfants rebelles à l'Eglise , il ne fallait pas différer d'y porter remède.
10. Cette réponse de Tolède au roi Philippe lui fut confirmée par l'ambassadeur français résidant à sa cour. Il écrivit donc qu'il avait fait de nouvelles instances au pape pour accélérer le concile, qui ferait disparaître et le besoin du concile national , et les inconvénients qui l'auraient suivi; et que le pape s'y montrait encore plus disposé. Sur la répugnance que François II paraissait avoir pour Trente, préférant Verceil , et encore plus Besançon, il avait écrit à Rome pour faire consentir le pape à une de ces deux villes, et surtout à la seconde ; et en tout cela, il n'avait cherché ni son désir ni son intérêt , mais l'utilité et la satisfaction communes.
11. Pendant qu'on traitait ces affaires , le pape n'était pas oisif. 11 avait envoyé en France le cardinal de Tournon , doyen du sacré collège, homme plein de /èle pour le bien de la religion, et qui pouvait lui en faire par le grand crédit dont il jouissait à la cour. Le pape lui avait donné les pouvoirs de légat, mais non pas le tilre. Il craignit que le titre de cardinal légat ne diminuât son autorité, en faisant disparaître le tilre de cardinal Irançais. Cependant le cardinal, ayant appris sur son chemin cette convocation des états-généraux en décembre et des évêques en janvier, fut quelque temps en suspens: il ne savait quel parti prendre, ou de ne pas se trouver à une assemblée qui exposerait sa personne à être témoin de quelque scène peu honorable, ou de s'y trouver pour que sa présence pût empêcher le scandale. Le même scrupule vint aussi à Cual ticri, cvêque de VitcrbG, qui, après la mort de
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P.iul IV, avait été nommé pour la seconde fois nonce résidant à la cour de France. Dans une même lettre écrite au cardinal de Tournon , après l'avoir dégoûté de ce voyage, réflexion faite, il finissait par lui dire: Venez. Dans cette incertitude, le cardinal s'adressa à l'évêque de Fermo , qui était nonce extraordinaire en ce qui concernait le concile, et le pria d'envoyer en diligence un courrier à Rome, pendant qu'il ralentirait sa marche pour attendre la détermination de Sa Sainteté. Ce retard donna occasion au cardinal d'apaiser un soulèvement excité dans Avignon j)ar le seigneur de Montbrun, qui, déjà révolté contre le pape, chef de l'Eglise, ne voulait même plus reconnaître dans Avignon sa seigneurie temporelle.
12. Le cardinal de Tournon était parent de Montbrun. Ce ne fut cependant pas ce motif qui lui fit préférer la voie d'accommodement à la force des armes; mais, voyant au même temps d'autres soulèvements à Lyon et en d'autres pays de la France, il voulut laisser le roi employer ses troupes où elles étaient nécessaires. En conséquence , il donna le choix à Montbrun , ou de se retirer des terres du pape et de celles du roi, ou d'obtenir son pardon par le retour à la foi catholique. Cependant le pape répondit qu'il aimait mieux que le cardinal fût à la cour lorsque sa présence serait nécessaire. Il jugea plus avantageux d'avoir l'espérance de prévenir le mal par la présence d'un si grand homme , fallût-il l'acheter par le risque de l'exposer à la honte d'en être spectateur. Mais le roi , ayant lu la réponse du pape, que l'abbé de Manne lui avait apportée, et tout ensemble les propositions de de Tolède , récrivit, le H octobre, à i'évêquc d'Angoulême , son ambassadeur à Rome, qu'il se réjouissait de voir le pape si diligent à procurer un concile si nécessaire ; que pour le lieu, bien que le pape lui eût fait observer que le roi catholique avait agréé Trente, il voudrait bien lui permettre d'observer à son tour que, vu la différence des Etats, des sujets et de leurs besoins, il pouvait bien arriver que l'un n'agréât pas ce qui était suffisant pour l'autre ; mais enfin, pour ne pas mettre obstacle à une si sainte entreprise , le consentement du roi Philippe et de l'empereur réglerait le sien. Du concile national, il lui disait ce qu'il avait dit ù de Tolède, et surtout, que ce concile ne sérail pas tenu au préjudice du pape, mais bien plutôt pour augmenter et confirmer l'autorité pontificale. Mais toute œuvre n'a pas des efiels qui correspondent aux intentions de celui qui l'a faite, et lorsqu'un corps est affaibli, une médecine trop forte, quoique bien préparée, peut donner la mort.