CHAPITRE VI
Conimendon reçoit l'ordre d'aller en Danemark. — Députés envoyés au concile. — Promotion de cardinaux, el deux événements remarquables au sujet d'Amuiius et du patriarche d'Aquilée.
1. Pendant son séjour à Anvers, Commendon reçut deux commissions de Rome ; la première: fut, qu'ayant mandé deNaumbourg que le roi de Danemark ne s'était pas rendu à cette assemblée, il devait l'aller trouver dans son royaume pour lui notifier le concile ; mais avant d'exécuter cet ordre, il lui convenait d'obtenir des passe-ports par l'entremise de l'empereur. Ce roi était jeune, courageux , très-puissant , principalement sur mer ; il avait de nobles pensées, il était uni par les liens du sang aux plus puissants princes de Germanie ; cousin de l'électeur de Saxe , neveu de celui de Brandebourg; il était destiné, dans l'idée d'un grand nombre et dans la sienne surtout, à succéder à l'empereur. L'acquisilion d'un tel prince au concile en valait plusieurs ensemble; mais le voyage paraissait iifficile parl'âpreté du pays, etl'entréc non moins épineuse, à cause de la fierté du prince, qui professait une haine déclarée contre le siège apostolique.
2. La seconde commission qu'il reçut fut d'écrire tout ce qu'il avait déjà fait, et ce qu'il ferait dans la suite, aux deux légats du concile, qui ne se trouvaient pas à Rome, et qui ne pouvaient par conséquent, prendre connaissance immédiatement des lettres qu'il écrivait au cardinal Borromée; l'un de ces légats avait déjà été nommé en consis toire : c'était Hercule de tjonzague, cardinal deManloue ; nous avons dit un mot de ses vertus en rendant compte du dernier conclave. A beaucoup de sonnelles , il joignait la
belles qualités perconsidération de sa famille; le due Guillaume, sou neveu, était gendre futur de l'emperenr, et en même temps, cousin des ducs de Clèves et de Bavière. Un tel légat pouvait donc imprimer la de l'Eglise catholique jusqu'à ce jour, sans direction au concile par la finisse de son jucepei.dant nier qu'on ne pût convenablement gement, répandre de l'éclat sur lui par la espi er qu'on accorderait probablement dis- grandeurdesa position, elmênie delà vigueur ^ense pour la suite. Il l'assura qu'on en Irai- par le crédit de ses proches.
9G5 LIVHE QUINZIEME.
Le cardinal s'était d'abord excuse, de tout exercé
son pouvoir, d'une telle charge dont il connaissait le poids accablant et l'incertitude du succès; maislle pape ayant persisté dans son choix, et voulant lui en adoucir le poids, par une partie de la récompense , il accorda en ces jours la pourpre à François de Gonzague, neveu d'Hercule et flis du fameux Ferdinand.
3. Pour lors on ne donna qu'un seul collègue au cardinal de Mantoue ; ce fut le cardinal duPuy, très-versé dans le droit canon, etdont différentes qualités l'avaient fait juger digne de la plus hante dignité dans les conclaves précédents, ainsi que nous l'avons raconté. L'autre légat, à qui le nonce avait ordre de rendre compte de toutes ses négociations, le pape se l'était réservé in petto, et ne l'avait pas nommé en consistoire, lorsqu'il fit écrire la lettre qui lui imposait cette obligation ; et quelques jours après, il fut élevé au cardinalat. Ce fut Stanislas Hosius, nonce ordinaire en ce moment auprès de l'empereur, personnage qui jouissait d'une estime extraordinaire, non-seulement en Pologne, où il était né, mais dans la Germanie, où il était chargé spécialement de défen-
les premières charges décesseui., cl nomrné alors
réunissait en
un homme
mais qui
dre les intérêts de l'Eglise. 11 lui deux qualités qui rendent non-seulement recommandabic rélèvent au-dessus de la nature humaine la sainteté de la vie, et une science éniinente. Plusieurs années auparavant, le roi Sigismond l'avait forcé, contre son gré, de se charger de l'Eglise de Gulm, et l'avait employé tre les prières de la duchesse de Florence, sa
sous son prêta Venise; Louis Simonetia, noble Milanais, évêque de Pésaro, excellent légiste, qui avait assisté au concile sous Paul III, et qui sous Pie remplissait la première charge de la daterie ; Antoine Porrenot, évéque d'Arras, qui jouissait de la plus grande réputation, et était comme le souverain de la Flandre ; Philibert Nald: ( Bardelius ), évêque d'Angoulême et ambassadeur à Rome du roi de France, qui avait sollicité le chapeau pour lui ; Marc- Antoine Araulius de Venise, dont nous avons parie plus haut : après avoir rempli les plus cclèi)res ambassades , au nom de sa république , auprès des puissances les plus distinguées, il était ambassadeur a Rome; Louis d'Est, fiis d'Hercule , duc de Ferrare ; Ludovic Madrucci , évêque nommé et prince de la ville où le concile devait se tenir: riche des mérites qu'avait acquis dans cette assemblée générale de l'Eglise lillustre cardinal Christophe, encore vivant, il avait renoncé à son siège en sa faveur, et le pape Pie, voulant le récompenser, l'avait pourvu de la légation de la Marche d'Ancône; Marc- SitiqueAllemps, neveu du pape, évêque nommé de Cassano, et très -illustre comte allemand; Inic Avalos d'Aragon, fils du vaillant marquis de Vasl ; Alphonse Gésuald , protonotaire apostolique, fils du prince de Venose ; François Pacheco : ses belles vertus portèrent le roi Philippe à le présenter; ce qui contribua à l'élever à cette dignité, ou-
dans les plus importantes ambassades , dans l'intérêt de la Pologne. Promu à l'évêché plus important de Warmie, travailla avec un zèle apostolique à la défense de son troupeau, et à faire fleurir la religion ; c'est de là que le pape voulut rendre sa vertu utile à toute l'Eglise, et l'employa d'abord à cette importante nonciature de la Germanie. Elle fut si fructueuse, et le pape reçut des éloges si unanimes sur son zèle et sur son mérite, qu'il n'eut plus qu'un désir : de donner dans sa personneun présidentau conc ile,quiledirigeâtpar sascience,lesanctifiât par sa vertu, et l'accréditât par sa réputation ; et cependant il voulut que Hosius restât avec le pouvoir de légat de Germanie, auprès de Ferdinand.
4. Le pape chercha véritablement par ce choix de cardinaux à concilier au saintsiège l'amour de toutes les nations. Il choisit dans chacune d'elles des personnes recommandabies par leur vertu et leur naissance, agréables aux princes , despersonm^s, en un mot, dont l'élévation à cette dignité devait contribuer à la réussite de l'entreprise. Il élut encore un autre Hosius, et le nouveau Gonzague, frère Jérôme Seripandi , très-cé-
parente, c'est qu'il était de la même famille que le défunt cardinal Pacheco , qui s'était immortalisé dans le concile et qui , dans cette triste circonstance des temps, s'était montré une fois seulement moins soumis à son chef spirituel qu'à son prince temporel ; Jean- François deGambara, chevalier de Bresse , camérier secret; Bernard Navagero, Vénitien, qui, de pairavecAmulius, avait été chargé de plusieurs ambassades auprès du roi, et dernièrement de celle de Rome , sous le règne de Paul IV; montrant, ainsi que son compatriote, que la prudence de la politique n'est point opposée à la piété chrétienne; Jérôme de Corrégc, si souvent cité par nous , qui , outre sa grande noblesse , s'était chargé de nonciatures auprès des rois sous les pontifes précédents, et était également recommandable par sa science et par l'intégrité de ses mœurs.
5. Dans cette promotion, il se passa un fait fort remarquable , propre à nous amuser par sa singularité, et à nous servir d'enseignement, et surtout nullement étranger à notre sujet. La république de Venise avait recommandé pour cette dignité un de ses
lèbre dans la partie précédente de notre his- citoyens, Jean Grimani, patriarche d'Aqui
toire.vdont nous aurons encore beaucoup à parler : il était alors archevêque de Salerne; Bernard Sf''.lviati,évêquedeSaint-Paul, neveu par sa sœur de Léon X, et consanguin de la reine (1(> France, qui en avait fait la demande au PoiUife: Pierre-François (lu Ferrier,cl:cvalier piémoulais, évé(iuc de Verceil, qui avait
lée , fils d'Antoine , prince illustre de sa patrie , neveu de Dominique et frère de Marin, les hommes les plus recommandables du sénat apostolique ; aux mérites du sang il joignait ceux qui lui étaient propres , le? lettres et la gravité des mœurs. Le pontife avait toujours donné à connaître qu'il vou-
IllSTOlRf: f)U CONCILE DE TRENTE.
lait l'honorer de la pourpre romaine, pourvu que linquisition n'y roîl point d'obstacle, parce qu'en effet, vers la fin de l'an 1547, on lui avait reproché quelques décisions mauvaises, dont il s'était purgé canoniquenient. Ces nuages furent sans doute cause <|u'il n'obtint pas le chapeau, même sous Jules 111; dans celte inslri'clion du nonce, Camajani, envoyé à rcaiporeur, je lis que le pape y fait menlion de la demande de la république pour le cardinalat en faveur de Grimani, et quelques jours après je vois choisir, à sa place, Louis Cotnaro, alors prieur de Chypre; néanmoins Pie IV, s'était montré ensuite bien disposé en sa faveur. Mais , parce que la concurrence aux honneurs est comme un air subtil qui découvre le mal, il arriva alors de Venise au tribunal suprême delà foi quelques lettres écrites par Grimani à un de ses vicaires, par lesquelles il ordonnait de rendre sa chaire à un prédicateur qui en avait été privé pour avoir avancé que la prédestination ou fa réprobation enlevait aux hommes la liberté de se perdre ou de se sauver; il semblait qu'il y approuvait lui-même une si étrange doctrine. Ces lellres étant arrivées pendant que le pontife s'occupait de sa promotion, il dit à l'ambassadeur Amulius qu'il ne croyait pas pour celle fois pouvoir obliger la république en nommant Grimani, à moinsque ces soupçons ne fussent éclaircis. L'ambassadeur se montra fortement agité, et dit que la république serait vivement fâchée d'avoir présenté un hérétique pour une dignité si éminente, et qu'elle serait peinée en même temps qu'on pût adresser un pareil reproche à un citoyen si illustre. Alors le pape lui remit l'extrait même du procès avec permission de conférer avec le conseil des Dix, et il Ot encore appeler le cardinal Ghislieri, surnommé l'Alexandrin , d'Alexandrie, sa patrie, alors grand inquisiteur , et lui dit de montrer, en sa présence, à Amulius les originaux.
6. Amulius obtint la permission d'en prévenir Grimani, qui se trouvait à Rome, et de le présenter au pape. En se disculpant, il répandit une abondance de larmes qui témoignait une douleur qui lui faisait honneur : il montra un traité qu'il avait composé sur cette même matière, et à la fin duquel il soumettait son senliment au jugement du siège apostolique; enfin l'ambassadeur obtint que, le jour avant le consistoire, le pape assemblerait la congrégation du saint-office, et que le patriarche serait admis à présenter sa défense. Elle ne fut pas assez claire pour dissiper tout soupçon. Alors le souverain pontife fit comprendre à l'ambassadeur que les circonstances du teujps exigeaient que les principaux soutiens de l'Eglise fussent non-seulement exempts de crimes, mais à l'abri d'un soupçon si grave; que lors même qu'il aurait voulu présenter Grimani dans leconsistoire,lcs cardinaux, surtout ceux de l'inquisilion, se seraient opposés à sa no'ninaliun, et qu'ainsi, au lieu de l'honneur qu'il devait en recueillir, le pape et lui en auraient ressenti un af-
front. Le cardinal Alexandrin, présent à cet entretien, observa que, si le fait avait eu lieu, il n'aurait pas manqué dans le consistoire de rappeler à Sa Sainteté tout ce qu il aurait cru convenable. Le pape promit cependant d'expédier promplcinent l'affaire, et de satisfaire la république dans la personne du prélat. L'ambassadeur insistait pour que le pape le réservât in pctlo. A cela il répondit qu'il avait juré au conclave de ne point faire de telles réserves, très-odiruses au sacré col- It'ge, mais que certainement l'affaire se ferait d'une autre manière.
Le matin du consistoire le pape fit appeler en toute hâte l'ambassadeur; lorsqu'il fut arrivé au palaiSy ill'enferma dans les appartements du cardinal Borromée; et dans celle promotion il choisit, pour cardinaux, deux nobles vénitiens, très-dignes assurément de cet honneur, mais qui n'y aspiraient ni l'un ni l'autre. Ce furent Navagero, dont il a été question, présenté pour le siège de Vérone par la république, et Amulius, dont il dit en le nommant : Celui-ci est un vase d'clccHon. 11 parla aussi de Grimani et fit promettre à chaque cardinal d'approuver sa nomination lorsqu'il aurait démontré son innocence Nous en parlerons ailleurs. Amulius refusa pendant plusieurs heures, mais le pape lui en fit un devoir de conscience. Alors il répondit qu'étant ministre de la république la plus dévouée au saint-siège, il ne voulait pas désobéir, et se revêtit des insignes du cardinalat. Le sénat s'en montra très-offensé; il lui semblait que le motif qui avait déterminé le pape aurait dû au contraire l'en détourner. En effet, quelques mois auparavant il s'agissait de nommer à un siège illustre et trèsimportant par le temps qui courait pour la défense de la religion; le pontife jeta alors ses regards sur Amulius, et sans lui rien faire connaître, il en fit prévenir le sénat par la voix du nonce, ajoutant qu'il ne voulait point terminer l'affaire sans son agrément; mais le nonce, craignant d'en comproinellro le succès, ne remplit point sa commission, et la république, craignant qu'il n'eût intrigué pour son compte, lui relira sur le champ le titre d'ambassadeur. Le pape en éprouva une sensible douleur, comme s'il était destiné à se faire des ennemis par ses propres bienfaits. Il écrivit de sa propre main au sénat et lui protestai tqu'Amulius avait entièrement ignoré cette nomination; il lui parlait de la condition qu'il avait mise dans sa lettre au nonce, à qui il enjoignait de montrer l'original aux sénateurs; il terminait en priant la république de ne pas punir un innocent. Le sénat répondit, avec le plus grand respect, que le rappel d'Amulius n'était ni un affront pour Sa Sainteté, ni un reproche pour l'ambassadeur; qu'il avait voulu seulement observer ces lois qui avaient toujours maintenu la république dans un dévouement particulier envers le saint-siège ; cependant que puisque Sa Sainletéavait daigné employer celle sainte main qui ouvre et qui ferme le ciel, pour lui manifester son désir, il voulait l'obliger. En conséquence, on écrivit à Anmlius, qui était
en marche tic retourner à son poste d'ambassadeur; et il obéit. Ce faitrenditîai république ou plus difficile ou défiante dans la suite.
8. Parmi les cardinaux qui furent promus, le pape en choisit trois pour légats du concile : Hosius, dont nous avons parlé; Seripandi, qui avait été comme le président du concile par la profondeur de son savoir, tandis qu'il se trouvait inférieur à toutévéque par sa dignité; et enfin Simonetla: duPuy devant aussi se joindre à eux , ainsi qu'il avait été auparavant. Ces quatre personnages offraient une réunion d'hommes très-savants dans le droit canon aussi bien que dans la science théologique. Soave se trompe doncen disant que Seripandi fut nommé à la place de du Puy, qui était malade, puisque Seripandi, Hosius et Simonetta furent nommés tous les trois légats dans le même consistoire, non pas comme remplaçants, mais comme collègues, de l'autre, ainsi que le prouvent les
la délivrance des évêques prisonniers, ni d'autres pointsépineux, avantd'avoir obtenu son agrément pour le concile, parce que souvent celui qui reçoit plusieurs demandes importantes et peu conformes à son inclination, voulant en refuser une partie et ne pas contenter entièrement le solliciteur, ne pense plus qu'à sa satisfaction personnelle en les refusant toutes ; que si le sauf-conduit et l'audience lui étaient refusés, il le ferait savoir à Rome et attendrait de nouveaux ordres de sa part. Il lui recommandait encore, s'il rencontrait Commendon en Flandre, comme la chose arriva, de conférer avec lui, comme étant au courant des usages de la cour d'Angleterre, y ayant représenté avec succès le saint-siége sous la reine Marie ; qu'en cas de refus de la reine lîlisabeth, il devait lui dire avec modération que le pape serait très-fâché d'une détermination si peu conforme à cette rare prudence que Sa Ma-
actes. Les événements possibles, ceux qui ont jesté montrait dans toules les autres affaires.
même quelque apparence de vérité, ressemblent aux nombres possibles , c'est-à-dire n'ont point de valeur : la vérité est une ; aussi dans les uns comme dans les autres, c'est une grande folie, lorsque l'on ne connaît pas la vérité exacte, de penser la rencontrer par des conjectures formées au hasard.