CHAPITRE VII
Mùsion de Vabbé Martineng auprès de la reine d'Angleterre; elle ne réussit pas. — Conférence de Commendon avec l'évéque de Liège f avec lesmagistrats d' Aix-la-Chapelle, avec la gouvernante de Flandre, le cardinal Granvelle. — Semences d'une funeste doctrine répandue par Michel Baius et par Jean Hesselius. — Conseils pour la détruire.
1. Le temps de la réunion du concile approchant,et le pape recevant des réponses favorablesde lapart des princes chrétiens, comme nous en parlerons plus amplement après, pensa qu'il était à propos d'inviter la reine d'Angleterre à s'y rendre. Ou elle accepterait, et alors il devait en résulter un grand bien, ou elle refuserait, et alors on évitait le reproche qu'on pouvaitenfaire en attribuant son absence à la négligence ou au mépris du pape. Il envoya .donc en Flandre l'abbé Jérôme Martineng, lui ordonnant d'attendre en ce lieu le sauf-conduit que devait demander l'ambassadeur d'Espagne auprès de celte reine; que s'il l'obtenait, il §e rendrait en Angleterre, aurait soin de ne pas accepter de logement chez l'ambassadeur ni chez personne autre, et il se présenterait seul à l'audience, pour ne pas donner à croire que l'affaire spirituelle du concile se trouvât mêlée avec l'intérêt temporel des Espagnols, et que le pape et le roi traitaient cette affaire de concert; il lui disait d'engager la reine avec bonté, au nom du souverain pontife, à accepter une proposition si favorable pour le bien de son âme et celui de ses sujets , et de l'assurer de toutes les faveurs qui étaient en son pouvoir; de ne pas parler de
CoNC. SE Trente. II.
2. La reine refusa à l'ambassadeur d'Espagne de recevoir le nonce, alléguant ces trois raisons : que le concile ne lui avait pas été notifié en premier lieu, comme auxautres princes catholiques; que ce n'était pas uneassemblée libre, pieuse et chrétienne, et qu'elle y aurait envoyé des hommes savants et zélés , pour y représenter l'Eglise anglicane, si on l'avait invitée ; que sous prétexte de concile, le nonce ne venait que pour exciter à la révolte les catholiques de son royaume. Elle ajouta que le refus de recevoir les ambassadeurs du pape n'était pas chose nouvelle , puisque la reine Marie, sa sœur, repoussa l'envoyé de Paul IV, qui portait la barrette à frère Guillaume Peto. Tous les exemples des gens de bien qui s'écartent du droit chemin sont dangereux et servent de manteau aux méchants pour pallier leurs crimes. Mais cet incident démontre combien Soave était mal informé en avançant ce que nous avons réfuté ailleurs, que Peto revêtit aussitôt les insignes de cardinal et de légat.
3. En attendant la réponse de l'empereur, qui avait sollicité un sauf-conduit pour h: Danemarck, Commendon employa ses soins à avancer l'œuvre du concile dans les Pays- Bas, et s'aboucha avec l'évéque de Liège , homme très-rccommandable par sa noblesse, étant cousin du marquis de Berg, et plus estimable encore par sa vertu. Sa noblesse lui donnait tout à la fois de l'éclat pour se montrer, et lui servait d'instrument pour agir; il offrit sur-le-champ, etavec joie, son concours au concile, malgré les maladies qui le chagrinaient et la faiblesse de sa complexion. Dans tous ses rapports le nonce reconnut en lui un zèle très-actif et l'empressement infatigable d'un prélat chrétien.
k. De Liège il passa à Aix-la-Chapelle, où il fut bien consolé en voyant l'état delà religion parmi ses habitants. Ils en avaient expulsé environ cinq cents pour cause d'hérésie, et fait une loi par laquelle personne ne pouvait gérer une magistrature sans jurer qu'il était catholique et qu'il voulait persévérer dans sa croyance. Il leur présenta le
{Trente et une.)
on
IliSTOmE DU CONCILE DE TRENTE.
bref du pape, auquel ils répondirent que s'ils avaient parmi eux des personnes capaldes et savantes pour être déléguées au concile, ils n'hésiteraient pas de les envoyer ; mais que ne pouvant les trouver, ils promettaient d'en l'aire observer inviolablement les décrets. Le nonce fit observer que, quoique les lettres fus-
Rome est le chef. Quelques membres avaient bien proposé par prudence humaine de retrancher ce serment comme propre à écarter beaucoup d'étudiants qui n'étaient pas trèsfortement attachés à la religion et membres d'autres académies. Cependant, soit par les brefs du pape ta la ville ei à la faculté de théo-
sent très-importantes, elles nélaieni pourtant logie, soit par le crédit de la duchesse et du pas indispensables pour de pareilles députa- cardinal et par ses discours pleins de persuadons, où les ambassadeurs venaient pour sion, le noncefit maintenir le serment, allé-
pour aider les Pères et non pas pour argumenter; que le pape demandait cette preuve de leur «lévouement pour le concile, désirant quils l'ajoutassent à toutes celles qu'ils lui donnaient dans leur gouvernement, et qu'il voulait procurer cet honneur à leur république, en présence de toutes les autres nations. La réponse fut unanime et respectueuse : qu'ils délibéreraient de nouveau sur celle affaire, et qu'ils étaient disposés à obéir en tout à la volonté du souverain ponlife.
5. 11 trouva une plus grande puissance et un zèle plus grand aussi dans les deux personnes qui tenaient les rênes du gouvernement de la Flandre : Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, gouvernante, et le cardinaldeGranvelle.Gequi animait puissamment son zèle, outre le nouveau lieu qui l'attachait à l'Eglise romaine, la pourpre, dont il ■venait récemment d'être décore, c'était la connaissance du désir ardent de la gouvernante de conserver ses sujets fidèlement soumis à Jésus-Christ, et la conviction où il était que rien n'était plus propre à maintenir l'obéissance envers le prince et la tranquillité dans l'Etat. Ils eurent ensemble plusieurs conférences pour le bien delà religion.
Ni la gouvernante ni le cardinal n'approuvaient la visite de Comrnendon au roi danois.
guant les obligations bien plus étroites (jue les hérétiques exigeaient dans leurs universités pour l'intérêtde leurs sectes, et que c'est le mérite des élèves, et non pas leur nombre, qui procure aux écoles une réputation honorable.
7. Or le nonce s'aperçut qu'au sein d'une académie si recommandable on avait enseigné, quelques années auparavant, des opinions nouvelles sur le libre arbitre, les œuvres et d'autres articles, émises par Michel Baïus, docteur de celte université, et suivi par Jean Hesselius, tous deux très-instruits et très-exemplaires. 11 furent avertis et s'abstinrent de les enseigner pendant quelques temps, de sorte que la nouveauté semblait avoir été arrachée à sa naissance ; cependant il s'éleva ensuite un différend au sujet de ces opinions entre quelques-uns de leurs disciples, qui étaient tous de l'ordrede Saint-François. Gomme la dispute est d'autant plus vive que ceux parmi lesquels elle s'élève vivent plus familièrement entre eux , lesdéfenseurs du sentiment ancien avaient provoqué de la part de la Sorbonne la condamnation de ces nouvelles opinions, réduites à dix-huit articles. Ce qui devait les étouffer les avait ressuscitées, en portant leurs partisans à recourir à leurs maîtres pour les défendre ; Elle leur paraissait périlleuse pour le nonce alors ceux-ci, excités par les prières de leurs
et propre a attirer du mépris sur le pape; il leur semblait qu'on pouvait y suppléer en lui envoyant un bref. Conimendon répondit que, lorsque le prince commande, le ministre ne doit pas délibérer, mais obéir, et que le souverain ponlife préférait l'exercice de la charité au soin de sa dignité.
G. Pendant son séjour, le nonce chercha à étouffer un autre genre de zizanie; il connut par son regard pénétrant, les suites funestes qu'elle pouvait avoir, quoiqu'en elle-même elle parût peu de chose. L'université de Louvain jouissait d'une très-grande réputation, non-seulement en Belgique, mais dans toute
disciples et par les attaques piquantes des docteurs de Paris, avaient écrit contre eux, s'étaient attiré une réplique, et avaient beaucoup de livres tout prêts à paraître pour la défense de leurs filles persécutées.
8. Comniendon apprit que les deux docteurs désiraient ardemment d'aller au concile, et la réputation dont ils jouissaient les avait fait choisir par la faculté de théologie. Il en écrivit au cardinal de Mantoue et lui fil remarquer que cette nomination était sujette à de graves inconvénients : si l'on donnait toute liberté à ces docleurs de parler selon leurs sentiments, ils pouvaient causer
l'Allemagne, et la France (jui confine;réputa- beaucoup de rumeur, surtout en Germanie; lion fondée sur le rare mérite des maîtres, le grand nombre et la noblesse desétudiants, et surtout sur la pureté desa doctrine. Elle était regardée comme un vaste camp retranché, dans ces pays, contre les forces de Luther, pour condanmer ses erreurs et réfuter ses partisans. Voulant augmenter encore son attachement aux saines doctrines au milieu de tant d'infections qui s(; répandaient tout autour, on avait dressé une formule de serment obligatoire pour tous ceux qui voulaient être admis dans l'université et par laquelle on promettait de rester constamment dans l'Eglise catholique, dont l'évéque de
si au contraire on leur fermait la bouche, les protestants ne manqueraient pas de colorer leur refus de ce prétexte, en disant qu'ils refusaient de se rendre à un concile où les langues des savants étaient enchaînées ; que déjà ces mêmes docleurs avaient répandu leurs nouveautés de vive voix et par écrit, et qu'ils se disposaient à le faire avec plus do profusion encore par l'imprimerie, et qu'il fallait comprimer cette chaleur par quelque coup d'éclat; mais que ce procédé faisait craindre qu'ils ne se séparassent de l'Eglise; qu'un événement semblable serait la porte (l'une infinité d'âmes dans ces provinces, tant
à cause de la réputation de savoir dont ils Ips recevait avec joie et s'en faisaiflîomienr, jouissaient, que par le peu d'attachement que et était par là d'autant plus obligé de s'y con-
les peuples avaient pour la foi ; que les hérétiques en éprouveraient un grand plaisir; car tout en affectant du mépris pour la scolastique , afin d'avilir une ressource dont abonde l'Eglise catholique et dont ils sont presq ue entièrement privés, lorsque par malheur quelqu'un de ces maîtres passait sous leurs étendards, ils en étaient fort aises et en témoignaient une grande joie.
9. Le nonce ajouta qu'il ne voulait pas faire un si funeste pronostic sur ces personnes, mais qu'en temps de peste l'infirmité la plus légère se change en la maladie régnante. Il savait aussi que Ruard, très-versé
former. Cependant le nonce n'avait pas moins à craindre de l'ardeur des adversaires que de l'entêtement des partisans de ces opinions : car les premiers, tenanten mainla condamnation authentique de ces articles qui parlait des grandes universités, menaçaient d'en écrire à Rome et de les faire condamner comme hérétiques; il était donc d'avis que le pape imposai silence sur-le-champ aux deux partis, et qu'il appelât l'affaire à son tribunal, et que l'on fît en sorte que les deux docteurs se rendissent à Trente, où le bon accueil des légats pourrait les gagner. Ces maladies sont comme les fièvres étiques, qui ne sont dange-
dans la science de la théologie , tandis qu'il reuses que parce que dans le commencement
professait à Louvain , avait remarqué dans ces deux élèves, jeunes encore, l'union dangereuse de l'esprit et de l'audace; et qu'en les reprenant il disait souvent qu'il n'attendait d'eux rien moins qu'un schisme, et qu'il avait refusé longtemps de les admettre au doctorat; qu'ils étaient véritablement trèsattachés à leurs sens, mais qu'au reste ils étaient bons et modestes. Il prononça ces paroles pleines de sagesse el bien dignes d'être transcrites : L'orgueil se montre dans la profession que chaque individu exerce; pour tout le reste il est d'un facile accommodement.
La plus grande partie des licenciés et des bacheliers étaient en leur faveur, et presque la moitié des docteurs. On avait choisi parmi ces docteurs ceux d une opinion contraire pour les évêchés nouvellement érigés dans ces provinces. Leur parti était resté alors plus fort, quoiqu'il fût peut-être moins estimé. Baïus faisait profession d'être très-soumis au siège apostolique; mais quelques paroles rendaient ce langage suspect. L'autre était le doyen de l'université ; il avait fait une visite au nonce, qui l'avait exhorté avec beaucoup de douceur à faire disparaître ces contrastes qui déparaient une université qui pouvait s'appeler le soutien de l'Eglise. Il paraissait qu'il avait bien pris son avertissement ; mais ensuite il lui avait écrit une longue lettre dans laquelle , sous prétexte de se disculper , il cherchait à défendre ses sentiments et à engager ladispute; mais le nonce, ne voulant poinl s'y prêter, et craignant de
on n'en connaît pas le péril. Comme je ne veux pas priver le lecteur des détails nécessaires sur les procès et sur le succès de cette aflaire, aussi célèbre qu'épineuse, terminée au moment que j'écris cette histoire, je vais interrompre l'ordre des temps par une courte digression.
10. Le cardinal de Mantoue el Seripandi s'étaient rendus à Trente avant la réouverture du concile; ils imaginèrent différents expédients el les communiquèrent au nonce pour savoir ce qu'il en pensait. Il penchait pour l'un de ces deux-ci : le premier était que le pape devait lancer un bref oii, sans nommer Baïus el Hesselius, il défendrait aux franciscains, disciples de ces docteurs, ou à tout autre, de parler de ces opinions. Ce bref serait aussitôt publié par leurs adversaires, cl Baïus et Hesselius ne pourraient en prétexter ignorance ; ils seraient par là forcés au silence, sans qu'on eût touché à leur réputation. Le second parti consistait à les inviter tous les deux au concile, feignant de vouloir les honorer par le titre de théologiens du pape , de concert avec deux autres très- renommés, Lindanus el Tilelman , el à passer les choses le plus possible , afin que les légats pussent les gagner dans les loisirs qu'ils avaient , et avant qu'ils fussent occupés aux affaires du concile; il ne voyait aucun inconvénient à appeler quatre docteurs de cette université parce que l'Allemagne tout entière fournirait peu d'autres sujets , et il ne verrait qu'avec peine
l'enorgueillirpar l'honueurd'uneréponse, ou qu'on en appelât plus d'un de l'université de
de l'indisposer par un silence afiecté, s'é- Cologne, qui était la seule célèbre et ortho-
lil excusé auprès du porteur de la lettre : doxe dans ces contrées; ajoutant à cette
u'élani sur le point de quitter le lieu où il occasion des choses très-flatteuses pour le
ta
la recevait pour se rendre dans un autre, il ne pouvait lui répondre par écrit, et qu'il le priait de lui présenter de vive voix ses salutations très-amicales. Il avait employé au-
corps religieux auquel j'apparliens. Je pense qu'il ne convient pas de le taire tout à fait par une modestie qui serait déplacée, ni de s'y étendre de manière à faire soupçonner
prèsd'Hesselius (marquait-il encore) son ami l'exagération. Touchant donc la raison qui'
Everard Mercurien , provincial des jésuites, dont il lut plus lard général , pour qu'il lui fît connaître de bouche la grande opinion qu'ilavait conçue de sa bonté et Ue sa science, et en même temps le dommage qu'il causerait à l'Eglise s'il ne travaillait de tout son pouvoir à éteindre ces dissensions. Ces paroles encourageantes étaient mêlées de louanges produites parrestirae, et Hesiclius
ne permettrait guère d'a[)peler au concile plusieurs docteurs de Cologne, il s'exprime en ces termes : En ce pays tontes les études théologiques se trouvent presque concentrées dans le collège des jésuites ; ces religieux se rendent si utiles à la jeunesse , dont ils font l'éducation et l'instruction, à toute la ville par leurs prédications , leurs confessions et Ijur la sainteté de leur vie, qu'il g aurait plus
HISTOIRE nu CONCILE DE TRENTE.
« perdre quà gagner d'en appeler un seul, l'avoir fait examiner mûrement par le Je n'ai pas trouvé dans les Eglises de laGer- tribunal suprême de l'inquisilion do Home,
manie d'appui plus ferme et plus grand pour la religion , que les collèges de ces Pères. Plût à Dieu qu'il y en eût beaucoup !
11. Voici quel fut le résultat : le pape recommanda en ce lomps au cardinal Granvelle d'imposer silence sur ces nouveautés ; ce qu'il fit avec beaucoup de sagesse, cherchant d'abord à captiver la volonté par des caresses afin de la trouver plus obéissante quand elle devrait se soumettre. Un supérieur des franciscains, au contraire, par un zèle déplacé, ayant réprimandé sévèrement les religieux de son ordre, partisans de ces doctrines qu'il condanniait comme
il fulmina une bulle dans laquelle il condamnait soixante -dix-neuf propositions de Baïus, mais sans les qualifier chacune en particulier. Il suivait en cela l'exemple du concile de Constance contre les erreurs de Wiclef , et de Léon X contre celles de Luther. Voulant user de ménagement, celle bulle fut notifiée sans éclat du vivant (le Vie, à la seule université de Louvain , par l'archevêque de Malines , qui en fut chargé par le saint-siége. Cependant les suites funestes de ces doctrines ne cessaient pas , ni les troubles qu'elles avaient excités; le pape Pie était mort sur ces entrefaites; alors Gré-
hérétiques et qu'il menaçait de faire noter goire XIII, son successeur, publiasolennelle-
de la sorte par le pape, avait aigri l'esprit des disciples et des maîtres. Aucun des quatre docteurs n'alla pour lors à Trente. Lindanus avait seul été invité, et avait reçu une somme pour les frais de voyage par l'ordre du pape, devant assister au concile comme théologien du cardinal de Mantoue. Cette invitation lui était parvenue avant que l'on eût connaissance de celle agitation, avant même l'avis du nonce; elle ne put cependant se réaliser, ce docteur ayant été nommé dans ce même temps par le roi au nouveau siège de Ruremonde. Les légats du concile, ayant connu ensuite les rumeurs qui s'élevèrent , agirent très-prudemment, en n'appelant aucun docteur de Louvain.
Ils n'invitèrent point les deux novateurs, pour ne pas leur donner à penser que sous prétexte de les honorer, on voulait les punir, ce qu'auraient ou leur faire craindre les menaces de leurs adversaires, de provoquer leur condamnation et leur châtiment en cour de Rome; ni ceux du sentiment
ment la bulle et la fil porter à l'université de Louvain par François de Tolède , de la compagnie de Jésus , prédicateur apostolique, dont la prudence égalait la science. Il fut élevé au cardinalat par Clément VIII. François s'efforça d'engager Baïus à renoncer à ces opinions perverses, et à se soumettre au jugement du saint-siége, et il l'obtint assez facilement, se contentant d'une simple rétractation privée de sa part; celle conduite fut cause que sa personne ne fut point touchée, et que l'on ne nomma pas même son nom dans la bulle. Ses erreurs y furent notées avec tant de ménagement, qu'à peine on s'apercevait que c'étaient des erreurs : on y disait que quelques-unes de ses propositions condamnées pouvaient se soutenir dans un sens moins propre. L'université reçut la bulle, et imposa l'obligation à tons ceux qui voulaient passer docteurs d'en jurer l'observation. Mais comme les remèdes modérés sont pour l'ordinaire moinsdangereuX , aussi sont-ils moins efficaces que les violents. La
conVraire , soit pour ne pas choquer les pre- gangrène ne fut point coupée jusqu'à la ra-
miers par celte préférence, soit afin de ne pas laisser à leur pouvoir et à leur discrétion une université si célèbre.
12. Quelques années après, les soupçons sur ces deux docteurs s'élant dissipés , mais le besoin de remédier à ces nouveautés se faisant toujours sentir, et allant même en croissant, la reine les envoya au concile avec le titre honorable de théologiens du roi, en compagnie de quelques évêques de ces provinces, comme nous le dirons plus bas. On ne traitait point alors dans le con-
clue : Baïus lui-même et puis ses disciples donnèrent des interprétations nouvelles sur le langage modéré de la bulle.
13. Dans ces derniers temps vivait en Flandre Cornélius Jansénius, évêque d'Ypres ; il avait été élevé dans cette université de Louvain; il s'enfonça dans les opinions de Baïus : les aimant, sinon comme nouvelles , au moins comme singulières; il employa plusieurs années d'une étude opiniâtre à les renforcer. II renouvela ainsi ses principales erreurs, affectant une manière d'écrire d'autant plus dan-
cile des questions qui avaient trait à leur gereuse qu'elle était plus soignée , c'est-àsentiment particulier ; on ne put leur oppo- dire plus persuasive , et dont il se servit dans ser le sentiment commun ; et les procédés la composition d'un livre qu'il intitula Auque l'on employa en particulier avec toutes gustin, en les attribuant à ce saint et trèssortes d'égards et de douceur ne produi- célèbre docteur. Ce livre, imprimé et répandu sirent aucun effet. Cependant, comme la après sa mort, fut défendu par le saint-siége,
prudence exige en temps de guerre extérieure de maintenir les sujets tranquilles et contents, on temporisa touchant les opinions deB.iïus jusqu'à la fin du concile; ensuite, s'étant répandues en quantité de livres, et s'étant multipliées , selon l'ordinaire, parce qu'une erreur en engendre une autre , le ^scandale , le danger pour les âmes , les discordes, s'étaient accrus; alors le pape Tic V prit l'affaire en mains . et après
au jugement duquel il soumit tous ses écrits par son testament , imprimé dans cet ouvrage, quoiqu'il ajoutât qu'il lui semblait qu'on pût difficilement y changer quelque chose. Malgré la défense , ce livre fit des progrès extraordinaires en Flandre , en France et jusqu'en Pologne. Plusieurs causes y avaient contribué : en beaucoup d'endroits la doctrine de Baïus était plutôt assoupie qu'éteinte ; ce livre paraissait avec les trc-
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sors d'une grande érudition et revêtu d'un style artificieux ; il frisait les erreurs de Calvin, très-répandues dans ce pays; enfin cette doctrine, enlevant réellemenlà l'homme, dans
. l'état présent, la liberté de pécher, sous prétexte de l'humilier et de rapporter tout à Dieu, éteint dans son cœur les remords de la conscience et la honte du crime, qui sont les peines inséparables et les plus cruelles du pécheur le plus heureux et le plus endurci, li. Plusieurs cvéques de France, voyant
; que les doctrines deJansénius se répaiidaieiit chaque jour de plus enpiusdans le royaume, et qu'il s'élevait de grands troubles entre les partisans et les adversaires , écrivirent une lettre en commun à Innocent X et le prièrent de s'expliquer sur cinq des principales opinions de Jansénius, et d'en porter un jugement, comme vicaire de Jésus - Christ. Ce ponlife voulut mûrir l'affaire pendant quelques années; il forma une congrégation composée de cinq cardinaux et de treize théologiens, parmi lesquels il daigna me comprendre moi-même. 11 les fit examiner séparément et avec le plus grand soin par ces théologiens, plusieurs lois en présence des cardinaux et ensuite devant lui. 11 assista à dix congrégations qui duraient de trois à quatre heures chacune, et il en consacra encore une à entendre les défenseurs de ces opinions, venus expressément de France, et donna ensuite la bulle qui les déclarait hérétiques. Le jugement du pape fut reçu avec respect et observé exactement en France par la piété de Louis XIV, dans une célèbre assemblée de prélats, qui se tint en présence du cardinal Mazarin, premier ministre du roi. Celte acceptation a reçu une nouvelle force sous Alexandre Vil, présentement régnant, par une solennelle condamnation de la Sorbonne contre Antoine Arnaud, célèbre docteur, qui favorisait indirectement dans ses écrits ces doctrines condamnées. La Flandre se tnontra également soumise à la bulle, et on fit enlever, par ordre d'Alexandre, de dessus le tombeau de Jansénius une pompeuse inscription qui lui faisaii un titre de gloire de sa feinte soumission. Les autres pays catholiques où Jansénius n'avait point ou peu de partisans furent encore plus prompts à se soumettre. Aussi, autant qu'on peut l'augurer de ses effets jusqu'à ce jour, celte dispute, après un siècle de troubles, a porté la véritable lumière et la sérénité dans l'Eglise. Ne vouloir souffrir aucune discussion en matière de religion, c'est la base du mahomélisme ; vouloir trop raisonner, telle est la source de l'hérésie. Le plan de mon ouvrage nie rappelle des temps présents à ceux du concile.