CHAPITRE X
Conférences secrètes des hé-ré tiques Sturm, Sanchez et Verger io avec le nonce Del fini. — Délibe'ration du souverain pontife à ce sujet.
1. Telles furent les réponses publiques des princes et des communes à l'invitation du concile ; mais il y eut bitMi d'autres vues secrètes avec des docteurs privés, avec ceux surtout qui, ayant déserté depuis peu la cause de l'Eglise et quitté les pays catholiques, éprouvaient quelques remords dans une conscience qui n'était pas encore tout à fait endurcie, et un amour pour la patrie qu'ils n'avaient pas entièrement oublié. Delfîni entama une négociation mémorable avec des hommes de celle espèce. C'étaient l'apostal Jérôme Sanchez de Bergame, chanoiiie régulier très-versé dans lastolastique, ce qui lui donnait beaucoup de crédit dans
parti. Ceux d'Augsbourg se distinguèrent le parti, qui en sentait le besoin et la priva-
enlre tous les autres par l'humilité dont ils accompagnèrent leur refus. lis dirent que 1 depuis que Charles-Quinl avait permis l'exer- \ cice des deux religions, leur ville jouissait de la paix; qu'ils conservaient dans leur cœur un grand désir de voir terminer de si funestes discordes, mais qu'une république aussi petite que la leur ne pouvait qu'offrir ses )œux, comme elle le faisait ; (luo quand les iiuircs parties plus considérables de l'Empire
lion, et Sturm, son intime ami, qui enseignait l'éloquence à Augsbourg et était grand littérateur. Il avait beaucoup d'ascendant sur les princes palatins de Saxe, le roi de Danemark, les ducs de Wurtemberg et de Mecklembourg; il comptait des amis en France; il était Irès-estimé du roi de Navarre, et entretenait une correspondance suivie avec Calvin. Sanchez avait de l'influence sur les théologieus : c'était lui en effet qui en avait
placé le plus grand nombre auprès des princes, comme l'homme le plus capable de juger du mérite de ceux qui professaient celle science; en outre, il était intimement lié avec Brentius. Ces deux personnages et quelques autres réfugiés vénitiens , pour changement de religion, vinrent lui faire une visite. C'est ainsi qu'ont coutume d'en user les rebelles réfugiés à l'égard de leurs com- )atriotes : en cela ils se proposent de dévoier les injustices qui les ont jetés dans le précipice, ou bien de se procurer quelque peu de ce plaisir qu'ils goûtaient en conversant avec les leurs; c'est aussi quelquefois pure ostentation, parce que, arrivant dans un lieu où ils sont étrangers et peu aimés, ils ont besoin d'être l'objet de quelque prévenance de la part de ceux qui y sont établis et recherchés comme amis. Dclfini ne manqua pas de leur donner des avis mêlés de force et de bienveillance, comme les circonstances l'exigeaient. Aussi Sanchez , en prenant congé de lui avec ses compagons, lui dit à voix basse qu'il désirait lui parler en particulier, et Delfini , par un signe de tête, lui fil comprendre qu'il était disposé à l'écouler.
2. Sanchez retourna, et eut un long enirOden chez le nonce; il en obtint un second auquel assista Sturm, mais celui-ci ne voulut plus paraître avec Delfini dans cette ville, il alla le trouver avec Sanchez dans un lieu voisin. Ils auraient désiré se meltre "d'accord , s'attirer ainsi les louanges des deux parlis, et retourner au milieu des catholiques, non point avec la hojite des malfaiteurs qui obtiennent grâce, mais avec la gloire des bienfaiteurs qui ont droit à une récompense. Ce désir leur faisait espérer et prometire au nonce plus qu'ils ne pouvaient tenir réellement. Delfini pénétrait toute leur pensée, et il écrivit au cardinal qu'il paraissait à propos d'imiter l'exemple de l'Apôtre, qui dans son Epîlre aux Philippiens, voyant que quelques-uns prêchaient Jésus-Christ par un esprit d'envie et de contention, et que les autres le prêchaient par une bonne volonté, et par charité ( chap. 1. ), finit en disant: Mais qu'importe? pourvu que Jésus-Christ soit annoncé, de quelque manière que ce soit, soit par ocasion, soit par un vrai zèle : je m'en réjouis et je m'en réjouirai toujours ; et que c'était un acte d'une prudence consommée d'obtenir de ces hommes, sinon tout ce qu'ils promettaient, du moins ce qui était en leur pouvoir.
3. Sanchez proposait en premier lieu que l'on tempérât l'autorité accordée alors au souverain pontife, comme n'étant pas conforme à l'antiquité; que l'on jugeai dans le concile selon la parole seule de Dieu et les plus anciens Pères : que l'on déliât les évêques de leur serment envers le pape , afin qu'ils pussent parler avec liberté et selon leur conscience; que l'on formât d'abord de petites congrégations composées des prélats les plus savants, avec lesquels les théologiens protestants pussent conférer, et qui feraient connaiire leur» sentiments avant
de décider la question dans l'assemblée générale, parce que les hérétiques étaient persuadés que beaucoup d'évéques catholiques étaient ignorants.
k. Le nonce répondit sur l'autoritédu pape : « Plût à Dieu que les modernes lui en accordassent autant que les anciensl La doctrine des Pères et le témoignage de l'histoire ne laissent aucun doute à cet égard. Théodoret dans sa lettre à saint Léon, déclare : « Que » l'Eglise romaine est la plus grande et la » plus illustre de toutes , et commande à » toute la terre. » Le grand concile de Chalcédoine ^ appelé le même saint Léon : pontife très-saint , universel , successeur des apôtres. Saint Jérôme a fort bien compris que l'unité de la foi et la perpétuité de l'Eglise dépendaient de cette autorité , lorsqu'il dit dans la lettre adressée aux lucifériens : « Le salut de l'Eglise dépend de la dignité du souverain prêtre; si vous ne lui accordez pas une autorité plus qu'ordinaire et supérieure à celle de tous les autres, il y aura dans l'Eglise alitant de schismes que de prêtres. » Delfini cita tant de témoignages que Sanchez émerveillé lui dit qu'il voulait approfondir la question dans les anciens? « Je le veux bien, répliqua-t-il, mais lisez des textes qui ne soient point altérés , et les inicrprèles fidèles : car OEcolampade, dans sa traduction de Théophylacle , a dénaturé un passage où sur le vingt et unième chapitre de saint Jean l'auteur, quoique infecté de l'erreur des grecs sur la procession du Saint-Esprit, reconnaît cependant la primauté de Pierre. » Sanchez reconnut la vérité de ce reproche. A ce sujet, il cita un autre passage du même auteur sur le vingt-deuxième chapitre de saint Luc, qui est très-décisif pour la défense de celle thèse. Il lui montra également comment une phrase de saint Basile, dans sa sixième lettre à Athanase , patriarche d'Alexandrie, avait été obscurcie plutôt que expliquée par le commentateur, tandis que le texte grec reconnaissait de la manière la plus formelle l'autorité de l'Eglise romaine; enfin le nonce lui rappela tous les actes de celle autorité exercée par les anciens papes, en créant ces royaumes , en les transférant, en approuvant ou condamnant les conciles ; au point (jue, attaqués dans ce premierarticle sur des points qu'ils n'avaient pas prévus, Sanchez et Sturm se turent et promirent d'y souscrire.