‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 231 sur 348 · Delfini passa à la seconde demande · texte numérisé non relu

Delfini passa à la seconde demande

que le concile jugeât sur la parole seule de Dieu et selon le sentiment des anciens Pères, et dit: « C'est en d'autres termes vouloir enlever toute autorité aux conciles précédents ' et aux définitions des souverains pontifes; » il leur demanda ensuite si ce nouveau concile, qui recevrait sa force de la sanction du pape, devait avoir une autorité infaillible et divine pour détruire jusqu'à la racine les différends qui existaient ; que s'il ne devait pas être revêtu de celle infaillibilité , c'était en vain qu'on l'assemblait et que l'on s'y rendrait avec tant de frais et tant de sacrifices pour toutes les provinces de |a chré-

LIVKK QUINZIEME.

tienlé; que s'il l'était au contraire, à quel titre pouvait-il attribuer ce qu'il refusait en même temps aux conciles précédents et aux anciens papes, qui n'avaient pas moins d'autorité que celui de Trente et que Pie IV? Au reste , ajouta-l-il , comme les conciles anciens n'ont rien décidé de contraire à la parole de Dieu et au sentiment commun des Pères, ainsi en agira et lui qui va se tenir.

6. Touchant le troisième point, il montra que ce serait un dcte vain et scandaleux de délier les évêques de leur serment : vain , parce que aucun évêque n'était assez stupide pour ignorer qu'aucun serment n'oblige à manquer de fidélité envers Dieu, comme il le ferait en gardant le silence dans le concile sur ce qu'il croirait utile à l'Eglise; scandaleux, parce que cette dispense donnerait à croire au peuple que le premier serment était impie et tyrannique, propre à retenir leur langue dans un silence sacrilège.

7. Sur le quatrième enfin, il leur rappela que si les évêques les plus instruits manifestaient d'avance leur sentiment quoiqu'en secret, ils agiraient contre l'usage de toute

10. Le nonce reconnut la peine qu'ils éprouvaient d'avouer qu'ils s'étaient trompés en établissant une religion où ils se donnaient pour les réformateurs de l'antiquité de toute la terre, et afin de les amener tout doucement à souffrir sansconvulsion un coup si amer et pourtant inévitable, il leur dit que, certainement le concile ne définirait que ce qui serait nécessaire au salut , qu'on en avait un exemple dans la question sur l'exemption du péché originel dans la Mère de Dieu : cette controverse s'étant allumée entre deux célèbres écoles du temps de SixlelV,etce pontife l'ayant laissée en suspens et libre, comme opposée ni à la foi ni à l'Ecriture, le concile avait cru devoir accorder la mêfne liberté aux deux sentiments ; que, au reste, on ne devait pas plus avoir de honte de s'être trompé, que d'être homme. Si nous lisons les ouvrages de saint Jérôme, nous voyons qu'il y relève les erreurs d'Origène ; si nous lisons saint Augustin, nous voyons les erreurs de saint Cyprien. Firuiin Lactance a erré, saint Augustin lui même, cette lumière de l'Eglise, a erré non-senlement pour avoir vécu de longues années au milieu des ténèbres des

l'antiquité et contre l'ordre de Jésus-Christ, manichéens, mais depuis sa conversion, pour

qui avait attaché l'assistance du Saint-Esprit à la dignité et à la réunion légitime des évêques, et non pas à leur science; que si parmi les prélats modernes quelques-uns étaient peu versés dans les sciences, il était croyable, autant qu'on peut le présumer par l'histoire, qu'il y en avait aussi au concile de Nicée, de Chalcédoine et aux autres les plus vantés.

8. Sturm et Sanchez sentaient la force de ces raisons et auraient voulu paraître capables de soutenir la thèse, ensuite ne pas céder en tout, mais obtenir (juelques concessions, ou pour montrer à leurs partisans qu'ils avaient fait une paix honorable, ou parce qu'ils désespéraient de les amener a une entière soumission. Ils demandèrent au nonce le plus grand secret , et lui dirent que le seul moyen de se mettre d'accord serait, de leur côté, de taire entièrement ces conférences et de suggérer adroitement aux princes que l'on pouvaitconsentirau concile, pourvu que le pape accordât ces conditions; que de son côté le pape accueillerait ces propositions nouvelles par le fait, et (ju'après un temps suffisant pour montrer qu'on les avait examinées, il les accorderait.

9, Enfin ils se réduisaient à un seul point auquel eux et lesautrestenaienl obstinément : que le concile regarderait comme indifférents et nullement nécessaires au salut, beaucoup d'opinions et d'usages enracinés parmi les peuples depuis le schisme, et que les prédicateurs avaient approuvés du haut de leurs chaires et les docteurs dans leurs livres, de nianière qu'il fût permis à chacun de se comfornier aux uns comme aux autres, paice que, disaient-ils, il serait trop dur et trop odieux et par là même opposé à une paix fraternelle d'avouer que l'on a erré dans la foi et

avoir soutenu de fausses opinions, dont il n'a pas rougi de se rétracter et do laisser le catalogue à la postérité.

11. Sanchez mil fin à ces discours en demandant que l'on obtînt quelque facilité de Kome, que de son côté il n'oublierait jamais qu'il était l'enfant de l'Italie, qu'il avait bien présent à la mémoire l'exemple de Pierre martyr, cet apostat du même ordre que celui qui avait séduit beaucoupdemonde enFrance et jouissait d'un grand crédit auprès de la reine d'alors, attentive à conserver l'affection des grands et se faisant soupçonner de n'être pas sincèrement attachée à sa foi. Sanchez voulant amener les pontifes à adoucir leur rigidité, et mêlant l'espérance à la crainte, il ajouta que si les hérétiques ne se réunissaient pas à Rome, ils chercheraient un expédient pour s'unir entre eux de quelque manière par la nécessité où ils étaient de se précaulionner contre un parti si redoutable par sa doctrine et par ses forces ; et quoique le nonce témoignât à Sanchez que la chose lui paraissait impossible , cependant il le craignait dans son cœur, parce qu'il voyait que , jusqu'à ce jour, il n'y avait parmi eux qu'un seul sujet de dissension manifeste aux yeux du peuple, l'eucharistie, et que sous un point de vue il n'y avait pas à rougir de ne pouvoir s'entendre sur cet article.

12. Le nonce envoya au pape et aux légats une relation très-détaillée de tout ce qui s'était passé, avec quelques écrits que des hérétiques lui avaient remis avant de se séparer. Quoiqu'ils renfermassent plusieurs demandes hérétiques , il voyait bien que la îcligion était parfaitement semblable à cet enfant en litige , c^ue la véritable mère ne voulut pas voir partager en deux pour terminer le différend. Il écrivit cependant que

d'entendre condamner par Rome ses opinions c'eût été honorable et avantageux d'amener avec une note qui est un opprobre, pes hommes au concile , ea leur accordant

Sdi

tontes les satisfactions qui ne renfermaient d'écrire au cardinal de Mantoue (28 avril

rien d'illicite. D'après les ordres qu'il reçut 12 mars 1561); il le fit et remit ses lettres a

ensuite (1), il envoya son secrétaire à Stras- nonce, qui, arrivé à Trente, les ût passer

bourg, pour lui dire (2) qu'il avait consulté Rome. Elles étaient pleines de respect et d

pour savoir ce que l'on pouvait espérer d'ob- témoignages d'affection pour le cardinal, de'

tenir du concile, au sujet de leurs demandes, louanges sur la bonté du nonce, qu'il regar-

et qu'on l'avait assuré que ce concile ne s'é- dait comme le premier patricien de celle ré-

carterait en rien des anciens usages des au- publique dont il était, lui aussi, sujet, étant

1res conciles el de l'Eglise, et que, jusqu'à ce né simple particulier à Capo d'Islria. 11 té-

que les Pères fussent en grand nombre , et moiguail beaucoup d'amour pour l'Italie sa

bien accrédités , ils ne traileraienl pas de cesnouveautés ni de changement en matière aussi importante; qu'en conséquence, le véritable moyen d'obtenir ce qu'ils désiraient de raisonnable , était que les prolesianls se rendissent au concile et qu'ils lissent en sorte qu'il fût nombreux et imposant ; qu'en cet étal de choses, il pourrait plus franchement leur faire quelque concession extraordinaire, el qu'en outre , il leur promellail la sûreté la

pairie, un grand zèle pour la paix générale de l'Eglise, et lui offrait son secours pour y travailler, el faisait entendre qu'il pourrait lui donner de graniis éclaircissements de vive voix, el qu'il élail disposé à se rendre à Trente, s'il recevait une réponse favorable. 11 ne disait rien qui fil connaître qu'il reconnaissait ses erreurs, et demandait un saufconduit spécial, pour lui, de la part du concile el de l'empereur. Delfini avait un ar-

plus inviolable el l'accueil le plus honnête el dent désir de le gagner, quoique Vergerio n'eu

le plus bienveillant. A ces offres il ajouta eût aucune connaissance, ainsi qu'il l'écri-

loul ce qu'il crut le plus propre à les déler- vait. Pendant son séjour en Suisse, il avait

miner, et les prières les plus affectueuses, leur seul la charge de traduire en italien les li-

niontranl tout ce qu'ils acquerraient de mé- vres hérétiques; malgré cela, il pensait que

rite dans l'Eglise, devant Dieu et devant les hommes.

13. Ils ne furent pas les seuls àconfereravec le nonce : Vergerio, dont nous avons parlé plusieurs fois, alors au service du duc de Wurtemberg, eut aussi des entretiens secrets avec luiX3),d'abordàZabara, ensuite à Strasbourg, el aux environs de celle ville, quelquefois en compagnie de Slurm, mais alors ils se dé-

dans toute l'Allemagne, il n'y avait pas deux léles dont l'acquisition fût d'un prix égal à la sienne, taul sa plume élail propre à nuire au sainl-siége par une éloquence populaire, et à déverser le blâme sur les personnages les plus exposés à l'envie.

ik. Mais le cardinal de Mantoue, à qui l'on communiqua à Rome toute cette affaire en l'abandonnant à sa prudence (1),

fiaient l'un de l'autre. Vergerio montrait ne voulut point répondre direclemenl à Verd'un côté un désir très-ardent de rentrer dans gerius (2), prévoyant qu'il se servirait de

contrôle souverain pontife; il rejetait le prin- ter Irès-cher; il en prévint même le nonce, cipal tort deson apostasie sur Jean délia Casa, qui, animé de plus de zèle que de circonsqui élail nonce à Venise, quand il fll le der- peciion , avait invité Vergerio à sa table , nier pas h). Delûni l'écoula avec beaucoup el servait son ambition en lui faisant espé de patience, el lui répondit que délia Casa élail mort, et que les deux cardinaux de Trente et de Mantoue , ses anciens protecteurs , étaient maintenant auprès du pape , avec une grande influence; que le temps des miséricordes élail arrivé pour lui; et il l'engagea fortement à se présenter au concile. Vergerio avoua qu'ilavail des obligations inamenses à ces deux personnages, mais qu'étant un homme honorable , on ne devait

rer de la gloire et des récompenses, pour prix de son retour. La conduite prudente du cardinal fui louée du souverain pontife (3). Les lettres de DeKiiii apprirent ensuite (i) que l'arrogance el l'effronterie de Vergerio augmentaient de jour en jour, el qu'il trailaii dans ses écrits avec le plus insolent mépris le légat Hosius; aussi Deltini recul ordre de rompre (5) entièrement avec lui. Le cardinal de Mantoue était d'avis de ne pas

pas exiger qu'il chantât la palinodie. On appeler à Trente Vergerio (6) seul, sa pré-

n'exigera, reprit le nonce, que ce qui sera sence ne pouvant procurer que peu d'avan-

nécessaire pour le salut de votre âuie et la tages; mais de le mander avec Sanchez et

tjloire de Dieu ; pour le reste vous pouvez Sturm,ildésiraitqueronconférâtaveceuxsur

attendre toutes sortes d'égards. Il lui insinua les moyensderamenerlespeupleségarés, mais

(I) Dans une leUre des légats au cardinal liorroniée, du 6 juillet 1561.

{•i) L'instruction se trouve parmi les écrits des seigneurs Rurberini.

(5) Lettre de Dellini au cardinal Borromec, \o

mai 1501. , ,, n

(4)11 est bon de savoir que monseigneur délia Casa, archevêque de Bénévenl , a écrit contre Vergerius une dissertation aussi savante qu'élégante , insérée au ton», m de ses ÛLuvres, impriinée à Venise en 175-2, uù il le tiaiie connue il niériie.

(1) Lettre du cardinal Borromée du 30 mai 1561,

(2) Le cardiual de Mantoue au cardinal Borromée, 8 mai i.jfjl.

(5) Le cardinal Borromée au cardinal de Manioue, t*^ juin, 12 juillet tuG-i.

(4) Lettre de Delfini au cardinal Borromée, 20 octobre 1561, parmi les écrits des Rarberini.

(5) Le cardinal Borromée au cardiual de Mantoue, 8 novembre 1561.

(0) Réponse du cardinal Borromée au cardinal de Mantoue, novembre 15(>L

îi disait qu'il fallait s'y prendre différemment que dans les conférences précédentes, qui n'avaient produit aucun bien. Le pape n'approuva rien de tout cela : il ne voyait aucun bien à appeler Vergerio seul, ni tous ces esprits rebelles ensemble, parce qu'ils viendraient à Trente, non point pour se convertir, mais pour nuire, et s'avancer dans l'estime de leurs coreligionnaires, en se donnant pour les champions de leur secte : que s'ils voulaient venir, ils devaient se contenter du sauf-conduit dressé pour tous, et de ses promesses que l'on aurait toutes sortes d'égards pour eux. Les conférences ne produisent que desjongueurs nuisibles comme le prouve l'exemple du passé; l'inutilité de ces démarches ne doi t pas êlreimpulée aux ministres des souverains pontifes, auxquels il n'a manqué que le succès, mais bien à la perversité toujours uniforme des hérétiques. Maintenant il ne faut attendre du concile que la conflr— mation des catholiques dans leur foi el le gain de ceux dont l'esprit flotle incertain : c'est vers ce but que l'on doit diriger tous ses soins. Quand même le concile assemblé aurait ordonné cette conférence , la chose devait se faire par l'autorité de l'empereur, et non par l'entremise d'hommes privés, déshonorés et pervers.

15. Parmi les autres inculpés qui désiraient comparaître devant le concile (1), non point pour disputer, comme ceux que nous venons de nommer, n)ais pour se disculper, je ne veux point passer sous silence le nom d'un homme qui s'est rendu célèbre par de savants écrits, qui semblaient mériter à l'auteuru ne lin plus honorable et plus heureuse : c'est Louis Gaslelvetro, qui s'était retiré en pays protestant. Le pape écrivit au cardinal de Mantoueà son sujet, que son affaire étant pendante à l'inquisition de Rome, c'était dans celte ville et non ailleurs qu'il devait se présenter; qu'il promettait qu'ilserait traité avec la plus grande cordialité; que s'il le trouvait innocent, il ne se contenterait pas de l'absoudre, mais qu'il le récompenserait; que s'il était reconnu qu'il avait donné dans quelque erreur, il n'exiger5it qu'une rétractation secrète de sa part. Ce langage releva son courage, mais ce fut pour peu de temps et sans fruits. En effet, quelques jours après, il se présenta (2) devant ce tribunal; mais se sentant pressé par les interrogations, et plus encore par la déposition d'un livre impie de Mélanchton, qu'il avait traduit en langue vulgaire avec sa trempe de style qui ne pouvait se contrefaire, il fut saisi de frayeur et prit la fuite ; et plutôt que de se confier à la miséricorde du pape, il aima mieux souffrir la condamnation la plus ignominieuse, et vivre el mourir à Bàle au milieu des hérétiques. Cependant le secours que sa plume a prêté aux écrits les plus finis et les plus gracieux, également

(1) Le cardinal Borromée au cardinal de Manioue, 2U septembre 1561.

("2) Le premier examen eut lieu le H octobre; le second le 14, elle troisième le 17, an 1660.

remarquables par la finesse de l'observation et la justesse du raisonnement, mérilequeron accorde une fois bénévole à celui qui a écrit qu'à son dernier moment il détesta ses erreurs ; cette croyance ne peut-être par ellemême qu'une faible défense pour son nom auprès d'un petit nombre d'hommes, et cela seulement pendant le peu de temps que nous avons à passer sur la terre.

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