‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 236 sur 348 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Evénements religieux en France. — Colloque de Poissy entre les catholiques et les hérétiques.-Conduite du légat. — Projets et démarches du roi Antoine de Navarre.

1. La nation à qui le conciieétaitle plus nécessaire, et qui devait trouver en lui un préservatif, était celle qui se montrait le moins empressée à s'y rendre, je veux parler de la France. Au milieu des bouleversements on était témoin, dans ce royaume, des événements les {dus extraordinaires : Odat (de Coligny), cardinal de Châtillon, évêque de Boauvais, et frère de l'amiral, écoutant plutôt la voix de la famille dont le sang coulait dans ses veines, que celle de Jésus-Christ dont la couleur de ses habits lui rappelait le sang versé, était presque ouvertement calviniste. La reine avait assemblé les trois étals à Saint-Germain. Il s'était élevé une contestation au sujet de l'exercice de l'autorité entre le roi de Navarre et la reine ; celle-ci craignant que, en qualité de parent du côté du père et de Français , Antoine n'eût la préférence , implora, dit-on, le crédit de l'amiral et de ses frères, et promit de son côté de se montrer facile pour l'exercice de leur secte ; le grand chancelier l'Hôpital, ministre très-puissant en France, surtout pendant la jeunesse du roi , s'était montré trèsfavorable aux huguenots dans les affaires de la religion. Cependant on ne s'était point décidé à assembler le concile national ; les catholiques et les hérétiques avaient fait

échouer ce projet par des motifs différents : les catholiques le regardaient comme dangereux à la religion et injurieux envers l'autorité du concile général, qui était déjà en activité; les hérétiques aspiraient de leur côté à la même juridiction que les catholiques, et étaient bien convaincus que jamais les prélats français ne leur reconnaîtraient ce droit dans un synode de cette nation.

''2. On se décida donc pour un colloque à Poissy, lieu très-voisin de Saint-Germain. Le roi, qui s'était fait couronner à Reims depuis peu par le cardinal de Lorraine, archevêque de cette ville, et la reine s'y rendirent. Il y vint aussi tous les principaux barons, cin([ cardinaux, outre le légat, quarante é^êques se trouvaient déjà à Saint-Germain à l'occasion des états, et plusieurs théologiens de l'un et de l'autre camp. Claude Espenceos, chanoine séculier de Paris, et Claude Santé, chanoine régulier, qui fut ensuite envoyé au concile, furent ceux qui s'illustrèrent le plus parmi les catholicjues : ils sont tous les d;'ux fort connus par les ouvrages qu'ils oui fait imprimer. Du côté des hérétiques, deux montrèrent de l'habileté. Théodore de Dèze et Pierre Martyr. Deux cardinaux français s'acquirent une gloire immortelle: celuide Tournoii,doyendu collège, parla maturité du conseil, et celui de Lorraine, par la sagesse dans le:i conseils, par Ihi science solide; ces iïcux. cardinaux et celui de Guise n'avaient i)oint voulu acquiescer au décret des états, qui venaient d'arrêter que les cardinaux ne marcheraient plus, comme c'était la coutume, avant les princes du sang; ils avaient quitté tous deux brusquement l'assemblée en exprimani le plus vif mécontentement. Les cardinaux de Châtillon et d'Armagnac, au contraire , courbèrent la tête devant le décret, et celui de Bourbon, préférant sa famille à sa dignité, avait déclaré qu'il avait le pas sur le prince, son frère, homme hérétique, et en faveur duquel l'on faisait cet affront au sénat apostolique, non point par sa dignité, mais par sou âge seulement. L'issue du colloque fut comme il arrive ordinairement dans ces luttes, qu'aucun des partis ne se rend, el chacun ensuite s'attribue une espèce de victoire.

3. Soave raconte qu'un jésuite espagnol, • théologien du légat, se permit des injures envers les hérétiques, el apostropha insolemment la reine de ce qu'elle se mêlait de ces articles dont l'examen n'appartenait pas aux princes séculiers, mais au souverain pontife et aux évêques, et que le pape loua sa hardiesse, la comparant à l'intrépide liberté des anciens saints. Nous avons d'un côté le blâme de Soave, et de l'autre la louange du pontife ; regardons ces deux autorités comme égales, si la comparaison ne déplaît au premier, et laissons-en la décision aux écrivains français, très-jaloux de la dignité et du pouvoir de leurs souverains, et surtout à Sponde, qui n'épargne pas même les papes. Lisez avec quelle distinction il parle de cet homme el de son action. C'est Jacques Lainez, général de la compagnie de Jésus, dont nous avons beaucoup parlé dans les deux assera-

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HISTOIRE OU CONCILE l)L TRKNTE.

blées précédentes et qui sera bien plus souvent nommé encore dans la troisième. Je me borne ici à cette observation : non, le cardinal de Ferrare, que Soave nous représente comme si respectueux et si circonspect envers la reine, n'aurait jamais souffert impunément qu'un de ses théologiens manquât aussi grossièrement, en sa présence et dans une assemblée publique, à la majesté d'une si grande princesse; au conlraire il vit avec plaisir que son théologien rappelât franchement, comme il ne pouvait se dispenser de le faire, le respect qui est dû à la majesté de Dieu; et la reine prit si bien cet avis qu'elle ne pensa plus à provoquer de pareilles conférences. Les catholiques de France regardent comme une faute funeste de ce colloque, la liberté qu'obtinrent les hérétiques de professer ouvertement leur religion , tandis qu'auparavant ils se cachaient dans les cavernes.

4. Le nonce Gualtieri augurait très-mal de ces signes; il s'était rendu odieux aux politiques français. Comme s'il cherchait à pénétrer leurs desseins en matière de religion, en faisait part aux ministres espagnols , et s'efforçait d'en détourner les effets par leurs énergiques représentations , on allait jusqu'à arrêter ses courriers, croyant découvrir dans ses lettres quelque accord secret avec !e roi Philippe. N'étant plus propre à remplir ces fonctions, sans pourtant qu'il y eût de sa faute , il fut rappelé par Pie ÏV, qui nomma pour le remplacer Prosper de Sainte-Croix, qui y avait été fort bien vu sous le pape Jules; il était alors en Portugal, ainsi qu'il a été remarqué. En parlant, Gualtieri crut devoir donner au pape les plus amples inlormalions , cependant il ne voulut pas hâter son voyage , pour ne point augmenter la jalousie des Français. Il se fit précéder à Rome par son secrétaire. Il lui recommanda de représenter vivement au souverain pontife le malheureux état de la religion et les dangers qui la menaçaient ainsi que la couronne. Pour détourner ces malheurs , il ne voyait d'autres moyens que de s'informer si le roi d'Espagne était véritablement fâché des troubles de la France, ou bien si pour s'affermir sur son propre trône, il ne soufflait pas la révolte dans cette monarchie rivale; s'il préférait a son avantage le zèle de Dieu, l'amour de ses proches, ou cette prévoyance (qualité propre aux Espagnols) des maux que cet incendie pourrait causer en envahissant d'un côté la Flandre, et lançant, de l'autre, ses torches au delà des Pyrénées; et de l'engager à employer ses forces à réprimer les séditieux et à faire que le roi Charles régnât véritablement, en le délivrant de la félonie de ceux qui se servaient de l'autorité de ses ministres pour leurs propres affaires , et pour avilir le sceptre et la crosse pastorale. Il ajoutait que pour cet effet le pontife pourrait employer ses armes spirituelles en les unissant aux armes temporelles du roi d'Espagne contre l'insolence des huguenot». Une conduite semblable relèverait le courage des catholiques, abattrait celui

des hérétiques et assurerait à ses armes une victoire qui n'aurait pas fait verser peut-être une goutte de sang.

5. Le légat savait mieux dissimuler: étant prince lui-même, il pénétrait mieux dans les affaires de ses semblables et connaissait trèsbien que ces grands mots de guerre, en flattant les espérances par l'éclat du son, trompent souvent dans les effets qu'on s'était promis : rarement ces projets sont mis en exécution , plus rarement encore ils sont satisfaisants. Cette manière différente de voir les choses, passant, comme c'est l'ordinaire, de l'esprit à la volonté, avait produit d'abord une certaine réserve dans les communications et puis une froideur dans les cœurs entre le légat et le nonce. Le cardinal comprit fort bien queles rapports de Gualtieri, qui ne lui avaient pas été favorables par écrit, le seraient encore moins de vive voix auprès du pape, malgré toutes les assurances que lui donnait de lui-même le cardinal Borromée. Aussi, comme le soupçon est un ver qui se nourrit de douceurs, ces protestations furent regardées comme une preuve certaine de l'otTense , ainsi que les excuses que l'on n'a pas demandées. Les Espagnols et l'orateur Vargas surtout étaient contraires au légat d'une manière plus ouverte; parce qu'ils le croyaient occupé à défendre les intérêts d'Antoine, roi de Navarre, aaprès du pape, et qu'il l'engageait à employer sa méditation pour obtenir du roi catholique la restitution de la couronne dont il avait élé dépouillé, ou au moins une compensaHion. Mais Philippe s'y refusait, ainsi que ses ministres, et disait: Cet homme fait un trafic delà religion , et offre de vendre son âme à l'Eglise à prix d'argent: en se montrant catholique à l'extérieur, il recevra une magnifique récompense; mais c'est une chose inconvenante de vouloir augmenter les Etats d'une personne qui n'a pas de foi en Dieu, et de consentir qu'une pensée aussi sacrilège reçût une telle faveur et engageât d'autres à en faire autant. Aussi le roi Philippe répondit à Tambassadeur de France, qui appuyait la demande d'Antoine et promettait, de sa part, qu'il enverrait un exprès pour traiter celte affaire, que puisque Anloine était un prince chrétien, il devait avant tout s'intéresser au service divin, qui était en si grande souffrance, et pour lequel il pouvait tout; qu'après qu'il aurait agi de la sorte, on pourrait alors s'occuper des affaires tcnnporelles ; mais qu'avant cela ce serait inutilement qu'il enverrait un messager. Cependant il ne laissa pas de le faire.

G. Il semblait que le souverain pontife enirait dans les vues du roi Philippe: il refusait d'appuyer de sa recommandation l'ambassade du seigneur de Cors, que le roi Antoine avait envoyé à Rome à cet effet, et qui devait ensuite passer en Espagne; comme il le fit. Mais le cardinal de Ferrare, examinant l'affaire sous un autre point de vue, disait que le défaut de sincérité dans les sentiments religieux d'Antoine ne nuirait qu'à luimême, tandis que la profession ouverte du catholicisme ou de l'hérésie, pendant qu'il

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était à la lêlc du gouvenifimcnl, pourr-iit être 1.1 cause du salut ou de la porte de toutes ces provinces et du christianisme, qu'on y prot'essail. Si c'est une action louable de racîie- 1er à prix d'argent des mains d'avides brigands la vie corporelle d'un seul ami , quelle action plus sainte encore n'esl-cc^pas de sauver la vie spirituelle de tant de millions

Le nombre des auditeurs, tous personnages disliuiïués , même parmi les huguenots, lut beaucoup plus considérable; son discours fut aiîssi réservé, mais il laissa bien loin derrière lui l'éloquence et la science du premier cl fut applaudi de tout le monde.

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