Outre les cardinaux et le duc de Man
2. Les légats ne commencèrent point alors à s'attribuer le droit de pouvoir seuls proposer. Le cardinal del Monte avait avancé ce sentiment et l'avait soutenu avec force sous Paul III, en répondant à lobjeclion que par là l'on fermait la bouche à tous ceux qui croiraient devoir présenter une affaire sur laquelle les légats gardaient le silence. Quiconque, disait -il, pensera de la sorte pourra exposer son sentiment avec convenance au milieu d'un autre sujet. Et celte liberté ne fut point idéale ni impossible dans la pratique; on en profita pendant toute la durée du concile: chacun put dire sa façon de penser toutes les fois qu'il voulut, non-seulement contre les légats, mais môme contre les souverains pontifes , sans que l'on ait jamais cherché à fermer la bouche aux autres par quelque sévère châtiment infligé à ceux-ci. Et rien ne prouve plus cette liberté que l'exemple de Brace Martel , évêque de Fiésole, qui se montra très-ardent dans cette dispute envers ce cardinal , alors premier légat, dont il fut récompenbé iorsiiu'il monta
sur le Icône ponlifical sous le nom de Jules III. même; que ces ordonnances n ont pas été chan- Au reste , que chacun réflcchisse sur la con- gées par la pre'dicalion de Jésus-Christ, mais fusion épouvantable qui régnerait dans une par l'auloritéde l'Eglise, et cngageale concile
assemblée très-nombreuse d'hommes , dont chacun , comme c'est l'ordinaire de ceux surtout qui ont l'autorité cmuain , serait en état de réformer le genre humain, s'il pouvait proposer et ouvrir une discussion quand il lui plaît et sur ce qui lui passerait par la tête. L'assemblée aurait-elle jamais une fin? Quand se termineraient les délibérations plus importantes et plus utiles? Ce pouvoir de proposer est ordinairement accordé à un petit nombre, non-seulement dans les assemblées qui dépendent de la volonté d'un seul , comme les conciles , mais dans celles mêmes où la puissance est entre les mains d'un grand nombre; car toute multitude renferme plus ou moins de peuple, cl par là même plus ou moins d'ignorance, d'audace, de babil et
à travailler constamment contre les protestants, dans la certitude que comme le Saint- Esprit ne peut errer, les Pères aussi ne pouvaient se tromper.
5. Tout est si loin de la vérité, qu'on dirait un beau corps présenté sous une forme dos plus grotesques. Tandis que l'original renferme une doctrine sûre, sous des formes honnêtes , la copie nous le représente comme entaché d'erreur pour le fond, ou au moins comme mauvais dans la manière de le présenter. Le sujet que traita l'archevêque fut l'autorité de l'Eglise et des conciles, et la stabilité des points par eux décidés. Mais parce que les hérétiques soutenaient que la parole de Dieu est la seule règle de notre croyance et de notre conduite, il soutient
de passion. C'est ce qu'observait le cardinal que l'autorité de i'Ecrilure et de l'Eglise vien-
Amulius, ce sénateur très-habile d'une grande république: en racontant ce fait à Seripandi , il ajoute les paroles suivantes : Cest ainsi que les choses se passent au sénat de Venise, qui est si bien réglé , et dans les autres assemblées importantes, où une partie, c'està-dire un petit nombre, propose, et tous délibèrent. On s'aperçoit que ces raisons firent beaucoup d'impression sur les Pères , puisqu'au milieu de tant d'hommes de différentes nations, tous jaloux , comme c'est naturel, et de la liberté et du pouvoir , il ne se trouva que deux Espagnols qui repoussèrent le décret, et tous les autres racceplèrcnt unanimement.
3. Je dis deux seuls, parce que c'est encore une fausseté de Soave d'avancer que les quatre Espagnols furent d'accord pourrepousser le décret, tandis que l'évêque d'Orense seul s'unit à l'archevêque do Grenade; caries évêques de Léon et d'Almeria dirent qu'ils approuvaient le décret, pourvu que les légats proposassent ce qui paraîtrait au concile digne de l'être. Ceci était très-honnête, parce que si le concile, c'est-à-dire la majeure partie de ceux qui étaient réunis en congrégation, et non pas un seul individu, avaient demandé que les légats fissent telle proposition, qui doute qu'elle ne pouvait être passée sous silence?
4. Il nous reste à parler de la manière dont Soave cite le sermon latin que prononça dans la session l'archevêque de Keggio. Dieu ne permet pas que la fraude soit réservée , elle ne peut rester longtemps cachée. Ce discours, et tous ceux qui furent prononcés dans le concile, se trouvent rassemblés dans un volume très-répandu {Louvain, 1567) , et cependant Soave a la hardiesse bien souvent de falsifier, d'altérer, d'obscurcir le texte avec une malice non équivoque. Nous en avons fourni des preuves nombreuses, nous allons les confirmer au sujet de ce quil écrit : Il avança que Vauiorité de l'Eglise n'était point inférieure à celle de la parole de Dieu; que l'Eglise a remplacé parle dimanche le jour du sabbat, (jui était d'institution divine , n abrogé la circoncision, si fortement recommandée de Dieu
nenl également de Dieu, et qu'elles se prêtent un mutuel secours l'une à l'autre. Nous lisons dans les livres saints que celui qui hait ou méprise l'Eglise, méprise et déteste Dieu même : c'est elle à son tourqui prononce sur l'authenticité des saintes Ecritures, les distingue des livres apocryphes et les recommande à notre respect. Et saint Augustin nous dit qu'il ne croirait point à l'Evangile, s'il n'y était déterminé par l'autorité de l'Eglise. Au milieu de ce grand nombre d'hérésies nécessaires, selon l'Apôtre, il n'est aucune secte qui n'allègue l'Ecriture en sa faveur, et cependant elles ont toutes été condamnées par l'autorité de l'Eglise, soit que leurs erreurs roulassent sur la foi, ou sur les lois, dont deux étaient fortement recommandées dans l'Ecriture, la circoncision et le sabbat. Jésus-Christ n'a aboli ni l'une ni l'autre pendant sa prédication; il a déclaré, au contraire, qu'il n'était point venu pour détruire la loi, mais pour l'accomplir; cependant elles ont été annulées toutes deux par l'autorité de l'Eglise. On ne peut douter quelles ne fussent déjà inutiles, puisque l'Apôtre assure que Jésus-Christ ne sert de rien à ceux qui se font circoncire ; il est donc évident que l'Eglise a le pouvoir de changer les commandements; et si les hérétiques appréciaient l'Ecriture, ils respecteraient aussi l'Eglise et ses évêques; c'est en vain qu'on voudrait opposer ce qu'enseignent les livres saints : que tout homme peut se tromper ; rien n'est plus vrai, lorsque les hommes parlent d'eux-mêmes ; mais c'est tout différent lorsque, réunis ensemble, ils traitenldes articles de foi; quoiqu'il puisse exister quelques discordances dans l'examen, quand ils prononcent, ce ne sont pas eux qui parlent, mais l'Esprit-Saint qui s'exprime par leur bouche; aussi, à l'exemple des apôtres, l'on ajoute avec raison dans les définitions des conciles : // a paru au Saint-Esprit et à nous. Et il termine son discours ainsi : Très-vénérables Pères, vos décisions devant être attribuées spécialement à l'Esprit-Saint, f ai la certitude que cet Esprit de vérité, qui ne peut se tromper, ne permettra pas non plus que vous
vous trompiez vous-mêmes. Ce discours de l'arrhevêque ne pourrait êlre plus défiguré qu'il ne l'est dans le récit de Soave. Il semble dans celui-ci qu'il ose égaler en tout l'Eglise à l'Ecriture, sans se souvenir que l'Ecriture est le texte, et l'Eglise l'interprète. La première établit les sacrements et la puissance elle-même de l'Eglise; et celle-ci ne peut rien au deli des limites que lui trace la parole de Dieu. On dirait également que les hommes parliciijcnt sans aucune différence à l'infaillibililé du Saint-Esprit. Je me rappelle bien le mot de saint Jérôme : Le voleur peut blâmer lacupidité de Cnvarc : Accin'nre avuritiam et Intro polest [Epist II ad Nepot ). Je n'ai p;is oublié non plus que Cicéron exige une grande innocence dans ceux qui se portent pour accusateurs des autres. C'est donc une chose étrange qu'un écrivain (]ui regarde tous les hommes, et l'Eglise même, comme susceptibles d'erreur, étant lui-même le plus impu dent menteur, prétende êlre cru sur sa parole.