‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 25 sur 348 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

posant, avec raison, que toutes ces difficultés ne peuvent être en opposition avec la vérité sans être'des sophismes, et par conséquent solubles ; que, selon l'enseignement de S. Thomas, autant il n'appartient pas à la théologie de prouver les principes de la croyance chrétienne, autant est-ce à elle de la venger de toutes les objections; que c'est ce que fait ce grand docteur dans son immortelle Somme contre les gentils , et qu'il avait eu pour devanciers les anciens Pères; que, parmi les points discutés par S. Athanase conlre Arius, par S. Jérôme contre un luciférien, on en trouve qui étaient reçus précédemment par les conciles; que ces discussions n'avaient pas eu lieu, qu'elles étaient feintes, à la vérité , mais que, telles qu'elles étaient, elles ne laissaient pas de faire voir qu'au jugement de ces saints, pleins de sagesse, il n'est ni inutile ni hors de propos de défendre la doctrine catholique, même après la décision de l'Eglise; qu'on en a une preuve dans ce concile d'Afrique, où les Donatistes furent invités par les catholiques à entrer en discussion avec eux sur des dogmes que le concile de Nicée avait condamnés bien longtemps auparavant, et où ce fut S. Augustin lui-même qui argumenta pour les catholiques ; que c'était par l'ordre du pape Benoît que Boniface était entré en discussion avec Macaire, patriarche d'Antioche, et que Dominique n'avait pas moins été autorisé à le faire avec les Albigeois, tout hérétiques notoires qu'ils étaient .combien de fois n'avait-on pas, depuis les décrets de Nicée, disputé sur le mot s.^suîîîv? que S. Léon lui-même, qui défendit de remettre en question ce qui avait été décidé àNicéeetàChalcédoine parle Saint-Esprit, n'avait pas demandé mieux que d'écrire pour ceux qui, après avoir reçu avec simplicité le lait des décisions, désiraient se nourrir d'un aliment plus solide, en apprenant les motifs de ces décisions : que jusqu'aux saints apôtres, les fondateurs de la foi chrétienne, eux qui avaient été instruits de la vérité par l'Esprit-Saint, lorsqu'ils eurent à juger si la loi ancienne obligeait, ne décidèrent pas ce point sans l'avoir discuté; que les décrets du concile inspireraient bien plus de confiance, quand on viendrait à savoir dans le monde que les objections des hérétiques avaient été examinées et résolues ; qu'autrement ce que les Pères appelleraient respect pour l'antiquité, serait traité par les autres de paresse pour l'étude ou d'embarras de répondre.

8. Cette seconde opinion prévalut dans la congrégation particulière qui se tenait devant Cervini; ce cardinal l'appuyait. Dans la première congrégation générale, on ne conclut rien (1). Dans la seconde, (2) il y eut une si grande diversité d'avis et tant de confusion dans la discussion, qu'il fallut charger le promoteur de recueillir par ordre les voix de chacun et de les compter.

Cette forme de scrutin une fois adoptée, on convint unanimement de recevoir tous les

(1) 12 février.

(2) 15 février.

CoNC. DE Trente.

livres de l'Ecriture. On ne se divisa que lorsqu'il fut question de savoir si on anathéma tiserait généralement quiconque les rejellerait, afin de réprimer l'audace même de quelques catholiques qui donnaient dans celte erreur; de ce nombre était Cajétan. Le cardinal Pacheco voulait qu'on le fil, cl son sentiment était aussi celui des légats et de plus de vingt Pères. Madrucci s'y refusait, et il avait quatorze Pères de son côlé.

On passa de l'Écriture aux traditions apostoliques, c'est-à-dire à ceux des enseignements et des commandements du Christ et des apôtres, qui n'ont pas été déposés dans les livres canoniques, mais qui, transmis de vive voix par ceux-ci à leurs disciples, se sont perpétués dans la croyance et la pratique universelles des fidèles, et qu'on trouve consignés dans les livres des Pères et dans les histoires ecclésiastiques. On arrêta, dans les congrégations(l)particulièrcs,qu'on traiterait en premier lieu de l'acceptation des traditions ; ensuite des abus tant des Ecritures que des traditions , aussi bien ceux qui s'étaient glissés dans la transmission des premières que ceux qui avaient altéré l'enseignement des unes et des autres. Un membre émit le vœu de voir y joindre les institutions de l'Eglise; d'autres parlèrent des conciles et des décrétales des Papes. Il y eut presque autant d'avis que de têtes. Dans les congrégations particulières qui suivirent (2), chacune des trois congrégations désigna deux Pères, dont l'un théologien et l'autre canoniste , pour dresser le décret de l'approbation des livres canoniques et des traditions. Ce furent Salvador Alepo, archevêque de Sassari, et les archevêques déjà cités de Matera et d'Armagh. On voit que ce dernier était bon à autre chose qu'à courir à cheval, seul talent que lui reconnaisse Sarpi. Ceux-ci étaient en outre assistés des évêques de Badajoz, de Belcastro et de Feltre.

On eut aussi les témoignages de l'Ecriture et des saints docteurs favorables aux traditions. Claude le Jay , delà compagnie de Jésus, chargé de pouvoirs, comme nous l'avons dit, du cardinal d'Augsbourg, fit observer (3) avec raison qu'il y a deux sortes de traditions, les unes qui ont rapport à la foi, les autres aux mœurs et aux rits; que les premières doivent être reçues sans exception, mais qu'on ne doit adop'ter des secondes que celles qui subsistent encore aujourd'hui dans l'Eglise où elles sont passées en coutume. Cervini confirma cette observation par une citation de S. Basile; c'est le passage où ce Père enseigne qu'on ne doit admettre que les traditions qui, venues des apôtres, se sont maintenues sans interruption jusqu'au temps présent.

9. On soumit tout ce qui venait de se dire à la congrégation (4) générale, et la division

(1) 18 février.

(2j 13 février.

(3) Dans la congrégalion parliculière, devant le cardinal Cervini, le 13 février, el dans les Mémoires de Massareiii.

(4) 2G février.

(Trois.)

Y fut grande. Les uns voulaient qu'on spécitiât nommément celles des traditions qu'on recevait ; les autres , comme l'archevêque de Sassari, voulaient au contraire qu'on les approuvât en termes si généraux qu'on s'abstînt même de leur donner répithèted'apos<o%wes, afin de ne pas paraître rejeter toutes les autres sur les rits dont l'origine ne remonte pas aux apôtres. L'évêque de Chioggia répugnait à admettre ces dernières , parce qu'elles étaient inQnies pour le nombre et très-onéreuses dans !a pratique. Mais l'évêque de Fiésole et celui d'Astorga, toujours d'accord quand il s'agissait de se mettre en opposition avec les autres , se plaignirent que, malgré la résolution prise de traiter en même temps de îa foi et de la discipline , on s'occupait exclusivement de la première , au risque d'encourir le reproche d'inconstance et de mauvais emploi de leur temps. Le dominicain Thomas Gaselius, évêque de Bertinoro, indigné de cette interruption, répondit qu'il lui semblait étrange de voir un ou deux hommes prétendre s'opposer perpétuellement à tout le concile : est-ce qu'on n'avait pas arrêté, du plein consentement de tous, qu'après les livres canoniques on traiterait des traditions et ensuite des abus relatifs aux uns et au^ autres? Qui donc était le plus en droit de se plaindre? Etait-ce l'a semblée qui n'avait contre elle que ces deux membres , ou ces deux membres isolés qui s'élevaient contre le sentiment de tous?

10. Le cardinal Polus lui-même, tout modéré et tout retenu qu'il était, ne put se contenir, il s'écria en lançant un regard sévère sur les deux évêques turbulents : « Quiconque panni les Pères traite ce que nous faisons d'inconstance dans les délibérations ou de perte de temps, fait bien voir qu'il n'entend rien aux affaires. Le tourbillon luthérien qui a bouleversé l'Eglise, de quelle caverne est-il sorti, si ce n'est de cette audace à attaquer l'original et la version des livres saints que l'Eglise reconnaît pour le fondement de ses doctrines? Et pour ce qui est des abus dans le clergé, les plus nombreux et les plus funestes ne se reduisent-ils pas à deux chefs , c'est-à-dire à la prédication et à l'enseignement , ce qui a rapport aux Ecritures ; et à la confession , au culte divin, à l'observation des rits et des lois ecclésiastiques , ce qui a rapport aux traditions? Ces points bien réglés, le concile aura parcouru heureusement plus de la moitié de sa route. » Le poids de ces raisons, joint à la gravité de celui qui les exposait, arrêta la hardiesse de ces deux prélats et la changea en confusion.

11. Je me plais à rapporter sincèrement ces misères de l'homme, qui éclatèrent jusqu'au sein de cette auguste assemblée. Nous voyons que Dieu a voulu en raconter lui-même de beaucoup plus grandes, échappées à ceux qu'il avait choisis pour être les conducteurs de son peuple et les fondateurs de son Eglise. On n'a pas besoin de cacher une vérité pour défendre une vérité : deux vérités ne peuvent jamais être opposées l'une à l'autre. lien est de l'histoire comme des (ableitux, : les meil-

leurs ne sont pas les plus beaux, mais ceux où l'original est le mieux représenté. Au moins chacun pourra conclure de ces sorties hardies et sans modération, survenues au sein des Evêques , combien Sarpi est peu véridique lorsqu'il bannit toute liberté du concile, pour s'arroger, lui et ses coreligionnaires, celle de rejeter les doctrines qui y furent définies , et de violer les lois qu'on y porta.

A la suite de ces contestations moins import£ntes, l'Evéque de Chioggia proposa une difficulté qui paraissait très -forte. Nous voulons, dit-il , approuver aveuglément les traditions, comme nous avons fait les Ecritures, et pour cela nous nous fondons sur un décret que nous supposons porté dans le concile de Florence. Or ce décret n'a rien de commun avec ce concile. Car ce concile termina sa dernière session l'an 1439 , eton voit que ce décret est daté du 4 février de l'année 1441.

12. Mais les légats ( 1 ) firent remarquer, par l'organe du premier d'entre eux qui, soit de son propre mouvement , soit sur l'avis de Cervini,se chargea de répondre, qu'on avait tort d'assigner à l'an 14-39 la clôture du concile de Florence. Il est vrai que la traduction latine de Barthélemi, Abraham le Cretois, s'arrête là, parce que les Grecs n'y assistèrent que jusqu'à cette époque, c'est-à-dire jusqu'à la septième session , et qu'ils ne dressèrent que les actes de ce qui s'était passé devant eux ; d'où le traducteur en question a tiré cette partie qui se trouve dans la collection des conciles. Ce concile dura réellement plus de trois ans à Florence , et de là il fut transféré à Rome, comme en font foi les constitutions qu'on lit non seulement dans les actes où elles sont rapportées, mais qu'Auguste Patrice, chanoinede Sienne, a faitehtrer dans l'abrégé du concile de Bâle dont il est l'auteur. On trouve dans cet ouvrage deux décrets du concile de Florence ; l'un porté l'an 1440 et qui annule l'élection de l'antipape Félix V ; l'autre, du 26 avril 1442, pour la translation du concile de Florence à Rome. On ne peut douter que ce décret dont on parlait ne soit vraiment du concile de Florence, puisque Cervini avait vu de ses propres yeux , aux archives du château de Saint-Ange, parmi les actes de ce concile, l'original revêtu de la signature du Pape et des cardinaux , et muni du sceau de plomb. Il ajoutait qu'Eugène voyant, au départ des Grecs, que le concile illégitime de Bâle ne se séparait pas encore, avait maintenu aussi celui de Florence, pour l'opposer à l'autre, comme un boulevard qui le contiendrait; qu'alors, d'après lavis des Pères , ce Pontife avait reçu dans le sein de l'Eglise (2) les hérétiques dits Arméniens, dupes depuis longtemps de la séduction d'un ^ Syrien appelé Jacques, qui les avait pervertis, et d'autres hérétiques égyptiens qui, rougis-

(1) Première partie des Actes sous Paul 111, conservés au château de S.-Ange; lettre diicardinal Cervinià Farnèse, du 27 février 1546, et Journal de Massarelli sur la congrégation particulière tenue devant Cervini le 43 mars 1546.

(2) Voyez Baronius à l'année 535.

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