LIVRE SIXIÈME
sant encore moins du même fondateur, se faisaient appeler tout simplement de son nom, Jacobites ; que dans l'instruction doctrinale qui fut remise à ces hérétiques pour être acceptée par eux dans la cérémonie de leur réconciliation figure ce catalogue des livres saints ; qu'il fut question d'attendre aussi à Florence les ambassadeurs d'Ethiopie, qui, disait-on, attirés par la réputation de cette assemblée, s'étaient mis en route pour s'y rendre, mais que le Pape, vaincu par les instances des Romains, transféra le concile à Home et assigna le quinzième jour après son retour dans sa capitale pour la tenue d'une session qui devait avoir lieu dans l'Eglise de Latran : que si cette constitution ne commence pas par la formule solennelle et accoutumée, le saint concile approuvant , cette omission ne devait pas faire difficulté, car l'exorde de cette constitution n'est qu'un pur préambule particulier à cette circonstance. Mais aussitôt qu'il s'agit de l'enseignement doctrinal , on voit reparaître ces expressions d'usage.
13. Et en effet, un événement survenu de notre temps nelaisse pas de doute à cet égard. Quelques actes du concile de Florence viennent d'être publiés par les soins d'Horace Justinien, prêtre de la congrégation romaine de l'Oratoire, et simple gardien de la bibliothèque du Vatican, dont il est devenu bibliothécaire en chef depuis son élévation si méritée au cardinalat. Il y a dans ces actes la preuve de tout ce qui est allégué par le légat ; ils renferment les constitutions du concile de Florence jusqu'à l'an 1445, avec la réception des ambassadeurs éthiopiens et le retour des syriens, des chaldéens et des maronites à l'obéissance du Saint-Siège. Mais plus la connaissance de ces faits était obscure à l'époque où parlait le légat , et plus elle fait honneur à l'étendue de son érudition. De tout cela, aussi bien que de tant d'autres choses rapportées par nous tout-à-l'heure, et dont les actes font foi, Sarpi ne dit pas un mot : si c'est parce qu'il les ignorait, il y a eu présomption à lui d'entreprendre l'histoire du concile. C'est un peintre, pour me servir de notre première comparaison, qui voudrait peindre un homme dont il ne connaîtrait pas les traits. S'il les a connus et qu'il les ait passés à dessein sous silence, afin de dissimuler le savoir des présidents et l'habileté qu'on déployait dans l'examen des matières soumises au concile, il en impose à ses lecteurs, et dans l'un et l'autre cas, il est clair qu'il est indigne de toute croyance.
14. Ce silence est plus excusable que le conte plein de mensonges qu'il fait à propos de Baruch : il prétend que ce livre embarrassa les Pères, que sachant qu'il n'est mis au nombre des Ecrit ares ni par le concile de Laodicée, ni par celui de Carthage , ni par les pontifes romains, ils l'auraient abandonné: mais ce qui les en empêcha , selon lui, c'est qu'on en a tiré des leçons qu'on lit dans l'église. Cette raison parut si puissante qu'elle détermina la congrégation à dire que les anciens avaient regardé Baruch comme faisant partie
de Jérémie, et le confondaient avec lui. Rien de vrai dans tout cela ; voici comment la chose se passa. Le cardinal Cerviniqui savait que l'authenticité de ce livre était révoquée en doute, même parun catholique (1), représenta qu'on ne devait pas reprocher au concile de Florence l'insertion de Baruch dans son catalogue des Ecritures saintes, quoiqu'il ne fût pas question de ce livre dans la plupart des anciens. Si ces derniers ne l'avaient pas cité nommément , ce n'était pas parce qu'ils le rejetaient, mais parce qu'ils le confondaient avec celui de Jérémie dont Baruch était secrétaire (2). On en a la preuve dans beaucoup de saints Pères qui placent Baruch au nombre des livres canoniques et ne le distinguent pas de Jérémie. Tels sont (3) Clément d'Alexandrie, Ambroise, Basile, Chrysostome , Augustin, et après eux, les souverains pontifes Sixte I, Félix IV et Pelage, quoique Sarpi dise positivement qu'il n'est pas reçu des souverains Pontifes. On pouvait ajouter à ces autorités celle de Saint-Cyprien (4) et de Saint-Cyrille (5), qu'on voit coter ce livre sous le nom de Baruch lui-même, et de plus celle d'autres Pères, qui, sans en désigner l'auteur, citent et commentent ce livre comme on fait un livre canonique. Ce n'est donc pas seulement l'autorité que donnent à ce livre les leçons qu'on en tire pour être récitées à la messe du samedi-saint et de la Pentecôte, qui porta ces hommes sages a déclarer sa canonicité de foi ; ce fut plutôt celle que lui avaient acquise un concile œcuménique antérieur, les plus anciens comme les plus saints Pères grecs et latins et le suffrage des évêques de Rome. Après des faussetés démontrées aussi clairement, ne suis-je pas bien en droit, moi, de juger qu'il n'y a pas plus de vérité dans les sentiments que son imagination prête à plusieurs personnages et surtout à Lunelle, général des Franciscains, et à Marinari, général des Carmes? Je ne trouve trace de cela, comme je le devrais, ni dans les Actes , ni dans les Lettres des légats au cardinal Farnèse, ni dans les Mémoires si nombreux que j'ai entre les mains.
15. Le cardinal Cervini fit (6) ensuite demander au cardinal Farnèse de lui envoyer, des archives du château de Saint-Ange, une copie authentique de cette constitution faite par le concile de Florence. Il lui écrivit qu'à sa mort le bienheureux Jean deCapistrana avait laissé, dans un couvent de Mineurs observantins de l'Abruzze, quelques bulles que l'archevêque actuel de Sorrento, lorsqu'il était évêque de Teramo, avait envoyées à Rome , par ordre du Pape, et que lui-même Cervini les avait remises au gardien du châ-
(1) JeaiiDriedo, dans le livre premier des Ecritures et des Dogmes ecclésiasiiques , au dernier argument du dernier chapitre.
(2) Jérémie, ch. 36.
(3) Voyez dans Bellarmiii, 11 v. 1 de Verbo Dci^ cliap. 8.
(i) Au livre 2 contre les Juifs, cliap. 5. (?y) Au livre 10 contre Julien.
(0) Lettre au cardinal Farnèse, du 27 février 1^46.
teau pour qu'il les plaçât avec les autres. Farnèse ne mit pas de retard à le satisfaire (1). Ainsi arrive-t-il souvent que ce qui paraît le plus insurmontable dans certaines difiicultes qu'on suppose aux traditions anciennes et accréditées, n'est qu'un fantôme formé par les ombres d'une antiquité couverte de ténèbres. Parce que nous n'y voyons pas assez clair pour les dissiper, ce n'est pas une raison pour n'avoir pas la force de les repousser. Il Y aurait de la simplicité ou de l'orgueil a circonscrire l'étendue de la veri^e dans le cercle de notre savoir, et à déclarer insoluble, uniquement parce qu'on n'en voit pas a solution, un argument qui tend a chasser de sa longue et paisible possession une croyance admise partout.