CHAPITRE II
Arrivée de V ambassadeur d'Espagne , de ceux de Suisse et de Florence. — On apaise le différend qui s'était élevé entre ces derniers au sujet de la préséance. — Arrivée des députés du clergé de Hongrie. - Exposition des sentiments du roiPhilippe, faite par son ambassadeur.
1 .Les Pères désiraient vivement l'arrivée des représentants de plusieurs princes, dont la présence devait relever l'autorité et la dignité du concile ; mais la suite leur fit voir qu'une grande lumière, tout en répandant un vit éclat, brûle et fatigue. En effet elle suscita mille contestations; obligés de prononcer, quelle que fût leur sentenoe, elle tournait toujours à leur désavantage. Le premier qui vint a Trente fut François Avalosd'Acqui, marquis de Pescara, gouverneur de Milan; il était envoyé par le
CoNC. DE Trentk. II.
roi catholique, qui n'avait pas voulu différer plus longtemps cette marquede conGance pour le concile. Cependant Avalos ne devait point se fixer à Trente. Quatre vingt-dix Pères au moins allèrent à sa rencontre, ainsi que tous les ambassadeurs, àl'oxceplion des deux ecclésiastiques représentants de Ferdinand. Les légats crurent à propos de ne les point envoyer, de crainte de voir renaître la lutte de l'ambassadeur de Hongrie et de Portugal. Néanmoins il ne fallait pas retenir seulement celui de Hongrie ; il aurait semblé céder le pas à son compétiteur, sisonabsencen'avaitélémolivée par une excuse légitime et la même pour un autre, tel que Muglizius, qui était incontestablement au-dessus du représentant du Portugal. Pour cette raison, les légats annoncèrent qu'un seul des orateurs impériaux, celui qui, en sa qualité de laïque, se trouvait mieux en rapport avec la qualité du marquis, irait audevant de lui. Avalos fit son entrée dans la ville au milieu de Ton et de Mascarègne. Pendant les huit jours qu'il y passa il logea chez le cardinal de Mantoue.
2. Le lendemain eut lieu l'arrivée de Jean Strozzi, orateur de Cosme, duc de Florence. Plusieurs Pères du concile lui étaient soumis soit par leur famille, soit par les terres de leurs Eglises. Son zèle pour la religion et son attachement pour lesaint-père contribuèrent puissamment au succès du concile. La lecture du recueil des lettres que cet orateur écrivit au duc m'a fourni des détails très-intéressants pour mon Histoire. Plus de soixante Pères allèrent à sa rencontre en dehors des murs delà ville. H entra à cheval, ayant à sa droite et à sa gauche le patriarche Elie et l'évêque Mcndoza.
3. Le jour suivant eut encore lieu une solennelle réception d'ambassadeurs ; ils étaient envoyés par les Suisses ; Melchior Lussi, l'un d'eux, avait le titre d'ambassadeur et représentait les sept cantons catholiques ; celui de Claris, composé de catholiques et de protestants, mais où les premiers sont en plus grand nombre , lui envoya aussi son mandat. L'autre venait au nom des évêques et du clergé et s'appelait Joachim , abbé de l'ordre des bénédictins; plus tard, on vit au concile un autre abbé qui était le procureur fondé de l'évêque de Sion, en latin Sedunum, et de quelques chanoinesses régulières. On eut soin de le recevoir honorablement; soixante évêques environ sortirent de la ville pour aller à sa rencontre. Il fut logé aux frais du pape, comme c'est l'usage pour tous ceux que cette république envoie pour les affaires de la religion; on lui compta deux cents écus romains chaque mois, pendant tout son séjour à Trente. Il ne se fût pas contenté d'une somme inférieure. Voulant se conformer aux usages de son pays, il ne parla jamais que par interprète , quoiqu'il sût la langue italienne.
k. Le même jour, l'ambassadeur d'Espagne fut reçu en assemblée générale. Il présenta les lettres et les ordres de sou souverain ; le concile y était nommé expressément continuation du précédent ; ce qui blessa les ora-
(Trente-qualre.)
lOIRE DU CONCILE DE TRENTE.
leurs impériaux. Goleazzo Brugora , natif de Milan, intendant du fisc, fit le discours en son nom. Jean Beroaldo, évêque de Sainte- Agathe, fut chargé de lui répondre de la part du concile. Après avoir traité avec les légats différentes affaires dont nous aurons bientôt à parler, Avalos quitta la ville de Trente et se rendit dans son gouvernement, quoique le comte de Luna, chargé de l'ambassade à demeure auprès du concile, ne fût pas encore arrivé. ^
5. Deux jours après la réception de l'orateur d'Espagne, on reçut en assemblée générale celui de Florence, et deux autres jours après l'ambassadeur helvétique. Aussitôt il s'éleva entre eux un différend qui causa beaucoup d'inquiétude aux légats. Le suisse avait ordre de prendre place immédiatement après les orateurs vénitiens lorsqu'ils seraient arrivés et par conséquent d'avoir le pas sur tous ceux qui le devaient aux Vénitiens, comme par exemple le représentant du duc de Florence, Mais Slrozzi ne voulut point le leur céder; Mekhior Lussi.au contraire, disait que s'il n'obtenait une demande à laquelle il croyait avoir droit, il partirait sur-le-champ. Les légats virent bien qu'il n'y avait pas moyen de l'apaiser sans lui donner satisfaction; ils connaissaient la délicatesse et l'emportement des ministres des Etats d'au delà des monts, de ceux surtout où le pouvoir se trouve entre les mains du peuple, lorsqu'il s'agit du point d'honneur; et ils voyaient bien que le départ des Suisses réjouirait d'autant plus les hérétiques que leur arrivée au concile leur causait plus de tristesse : cependant se prononcer en leur faveur, ce n'était pas chose facile ni avantageuse, soit à cause du parti nombreux qui était attaché au duc, tant parmi les évêques qui étaient sous sa domination, que parmi les Napolitains et les Espagnols, que son épouse mettait dans ses intérêts, soit aussi parce qu'on pouvait blesser ce grand prince d'Italie, dont la faveur réunissait toutes les voix de cette nation et formait un contrepoids aux forces des étrangers qui se montraient quelquefois injustes et entretenaient des sentiments peu bienveillants envers les Italiens. Aussi les légats décidèrent d'envoyer un courrier au souverain pontife pour le prier d'employer l'amitié qui le liait au duc afin de l'engager à ne point entrer dans cette dispute, et supposé qu'il fît quelques difficultés de le conjurer de céder pour le bien de la religion, en lui montrant que celte conduite serait plus honorable et plus digne de louange que toutes les prérogatives qu'il pourrait obtenir sur un tel compétiteur. Profitant de la semaine sainte et des fêtes de Pâques, les légats retardèrent les congrégations, qui auraient été un champ de bataille jusqu'à la réponse. Elle ne se fit pas attendre et fut fa- Yorable. Le dnc, prince rempli de sagesse et et de prudence, voyant la haine qu'il encourait parmi les catholiquc-s si son inflexibilité éloignait du concile le représcnlan't de celte puissante et inquiète république , recommanda à son orateur de ne point assis-
ter aux grandes solennités, mais de sortir de Trente et de se tenir aux environs pendant qu'on les célébrerait.
6. Il arriva une nouvelle ambassade trèshonorable et qui ne souleva aucune difficulté. Le 6 d'avril on reçut Jean Colosuar, dominicain, André Dudizio Sbardellato, évêques de Chonad et de Tinia, qui venaient au nom de tous les prélats et du clergé de Hongrie. Us représentaient l'absence des principaux prélats comme forcée par les soins qu'ils avaient adonner à leurs Eglises, infestées par l'hérésie ; ils soumettaient touics leurs affaires au concile et promettaient une prompte obéissance à ses décisions. Sbardellato prononça le discours; ce nom a été couvert de honte par l'apostasie qui eut lieu ensuite avec autant de déshonneur pour celui qui le portait, que pour l'épiscopat, auquel il appartenait. Cependant je ne veux pas le priver de la louange qu'il mérita par son talent dans l'art de bien dire. Aucun discours ne fut plus recommandé par les légats : ils écrivirent que, quelque long qu'il fût, il sut tellement captiver la faveur des Pères, qu'il consuma tout le temps destiné aux affaires dans celte congrégation, sans qu'on s'en aperçût. Rarement un orateur obtient un effet semblable en parlant à des auditeurs d'un goût exquis et avares du temps. Dans la réponse on loua le zèle des premiers prélats pour la religion; on déclara que l'on se chargeait de leurs affaires, mais que leur présence au concile eût été plus agréable aux Pères; que puisqu'ils étaient retenus chez eux par des raisons aussi fortes, comme le reconnaissait le légat Hosius, le concile recevait leurs excuses, et espérait qu'ils ne se rendraient pas moins utiles à l'Eglise que s'ils s'étaient rendus à Trente.
7. Tout ce temps ne s'était pas passé en simples devoirs de cérémonie envers les ambassadeurs. Avant de partir de Trente, Avalos remit aux légats, de la part de son souverain, une lettre qui respirait le plus grand zèle et la plus humble obéissance (23 mars 15G2). Ils en furent entièrement satisfaits et en envoyèrent une copie au pape. Cet orateur apprit de leur bouche leur manière de procéder et la conduite qu'ils avaient tenue jusqu'à ce jour; non-seulement il ne leur fit aucune plainte, mais il leur donna toutes sortes de louanges, et les assura qu'à l'exception de la continuation, il n'y voyait rien de contraire aux instructions qu'il avait lieçues, et que pour l'avenir il avait ordre d'approuver tout ce qui se ferait pour le bien en général et dans les intérêts particuliers du chef de l'Eglise; et que si le concile jugeait con-venable de retarder encore de quelque temps, le roi ne s'y opposait pas. Cependant Avalos déclara à tous les prélats espagnols que Sa Majesté ne voulait pas le le sacrifice de leur conscience, mais que s'ils croyaient devoir attendre les Allemands et quelques prélats espagnols, qui ne pouvaie^it guère tarder d'arriver , elle ne le verrait pas de mauvais œil ; et que s'ils pensaient différemment , ils pouvaient agir en cela,
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comme en tout le reste, selon qu'ils le juge- gager les protestants à se rendre à Trente, raient avantageux pour le bien de l'Eglise, et que le sauf-conduit qu'on y avait dressé Rien n'était plus opposé aux idées de ces sur une échelle aussi large avait obtenu de prélats que les délais : parla ils se trouvaient sa part une entière approbation ; et il leur reprivés des avantages de leur siège, et n'en commandait de se montrer moins ardents à
étaient pas dédommagés par l'exercice honorable et avantageux de l'autoritépublique dont ils étaient revêtus. Aussi ils se montraient bien décidés à avancer ; et comme l'on se représente les choses qui nous répugnent sous l'aspect le plus défavorable, ils disaient que le roi consentait à ce délai à la demande de lempcrcur ; que celui-ci n'avait pas envie d'amener les protestants au concile, mais de contenter son ambition en les rendant favorables à l'élection de son fils, qu'il propesait comme roi des Romains , pensant bien qu'ils ne consentiraient pas facilement à celle nomination, s'ils se voyaienlde nouveau frappés par les anathèmes de Trente, qui auraient été lancés aAec son concours. Quiconque a à se plaindre.de la conduite d'un grand de la terre, cherche à adoucir sa douceur, en le montrant poussé par l'ambition,
l'avenir à retarder les décisions relatives au dogme, et de se conformer en cela au jugement des Pères.
2. L'intention et les démarches des Français avaient causé jusqu'alors de plus grandes et de plus vives inquiétudes au concile. Ce n'est pas que le pape fût mécontent et indigné contre eux , comme Soave voudrait le faire accroire. Sachant que la colère engendre le mépris , ce perfide historien aime à représenter les papes comme des hommes emportés , afin de les faire regarder comme couverts d'un mépris universel. Toutes les lettres du légat de -la France et de ceux de Trente au cardinal Borromée, prouvent que le souverain pontife leur avait fait connaître par son ministre toute là joie et la satisfaction que lui procuraient les nouvelles do la cour de France; nouvelles bien plus satisfaisantes qu'il n'avait lieu de les attendre
ou parce que l'accusation est vraisemblable,
ou bien parceque la politique n'étant connue d'après l'état de funestes pronostics. Cepen-
que d'un très-petit nombre , chacun croit dant les légats n'étaient pas libres de toute
espèce de sollicitude, en voyant qu'il n'y avait pas encore un seul évoque français à Trente; et que le cardinal de Ferrare leur avait donné ce conseil comme le moyen le plus sûr pour empêcher les ministres protestants de colorer leur absence du concile du plus léger prétexte de relarder jusqu'à la fin la 1. Un tel délai naraissait plus insupportable déclaration de la continuation. Cependant le
l'avoirrencontrée, et la présente a sa manière.