CHAPITRE III
Intention de l'empereur et des Français. — Discussions de (a cour de France au sujet de la religion et du concile.
encore aux Pères, parce que Dracovilz, qui faisait les plus vives instances pour l'obtenir, ^vouait cependant que la diète n'aurait pas lieu avant le mois d'août. Aussi les légats se préparaient à envoyer un exprès au nonce Delfini , pour l'engager à ne rien ménager pour triompher de cette difficulté , mais cette mission ne fut point nécessaire. Conformément aux ordres des légats et du pape , DeHKii avait représenté à l'empereur combien c'était peu facile et peu supportable de
roi de France écrivit une lettre au seigneur Delisle , son représentant à Rome. Le pape en fut très-content et en envoya une copie à ses légats. Le roi y disait qu'il ne se mettait nullement en peine que le concile s'annonçât comme continuation ou comme nouvelle déclaration ; qu'il n'attachait aucune importance aux subtilités qui occupaient l'esprit des Pères. Le pape en concluait qu'il n'y avait donc pas entre le gouvernement et les huguenots cette union que l'on redoutait
retenir si longtemps les évêques, au grand d'après une certaine ambassade qu'ils avaient
détriment de leurs Eglises particulières, sans aucun avantage pour le bien général de la religion , et qu'un tel procédé ne pouvait ([ue indisposer tous les Pères et le rendre odieux à tous les chrétiens. Ferdinand lui répondit qu'il avait demandé ce délai dans une bonne fin, et appuyé sur de fortes raisons , mais que si les prélats le jugeaient nuisible, ils n'avaient qu'à suivre la voix de leur conscience. Ce changement en lui venait de ce que, avant toutes ces démarches, il avait compris qu'il n'engagerait jamais les protestants à se rendre au concile, et qu'en conséquence il ne fallait pas omettre un bien possible , pour en attendre un qui paraissait tout à fait impossible. Il avait donc écrit à ses ambassadeurs qu'il était entièrement satisfait que les Pères , en recommençant leurs délibérations se fussent abstenus du mot odieux de conlinuatioifi ; et que dans la première session, ils n-e se fussent point occupés des questions dof^maliques, afin d'on-
roçue tout récemment, et qui eût été un obstacle redoutable au progrès et au succès du concile. Cette lettre du roi avait, dis-je, adouci leur peine , parce que l'on savait que les protestants s'opposaient très-fortement et au concile qui avait eu lieu et à la continuation qu'on voulait en faire. Le roi y disait encore qu'il était décidé à soumettre aux Pères de Trente toutes les controverses qui s'agitaient au sujet de la religion : par ces paroles , il reconnaissait l'autorité et l'efficacité du concile.
3. Cependant cette lettre ne rassura pas enlièrement l'esprit des légats. Ils remarquèrent q'ue les paroles que nous avons rapportées au sujet de la qualification du concile étaient liées à celles-ci : Pourvu qu'il produisît le fruit que le roi en attendait et dont so-n royaume avait un si grand besoin : or, nignorant pas que les troubles religieux de la France provenaie-nt autant des diflércntos manières d'inlerpréter les décisions
intervenues que celles qu'on allait prendre, ils craignaient que le roi ne voulût faire examiner de nouveau tous les points déjà décides ; l'autre phrase semblait aussi adincltre celte interprétation , car l'on voyait clairement qu'elle parlait des controverses religieuses qui s'agitaient en France ; par conséquent , en les soumettant au concile et voulant qu'il les examinât , il semblait demander un nouvel examen des questions déjà décidées. Telle fut la persuasion des légats , et le pape semblait la partager avec eux ; il dissimula pour que les Français ne s'imaginassent pas qu'il les interprétait dans un sens défavorable pour lui ; on peut dire néanmoins que les affaires religieuses en France marchaient beaucoup mieux qu'on ne s'y attendait.
4. Et comme l'événement est pour chacun de nous le juge le plus imposant des actions, cela contribua puissamment à dissiper tous les nuages qui s'étaient élevés dans l'esprit du souverain pontife contre son légat en France. Aussi il déclara de vive voix au personnage qu'il lui avait député, et il lui Gt écrire par le cardinal Borromée qu'il avait toute son affection. Il le félicitait également de n'avoir point assisté à l'assemblée en qualité de conseiller du roi, malgré l'envie qu'il en avait, ainsi que nous l'avons dit, afin d'y défendre la cause catholique , et l'engageait à ne jamais se laisser entraîner dans de pareilles assemblées , qxielque bonne On qu'il pût se proposer, parce que des actions semblables donnent toujours à parler aux méchants. Le cardinal comprit que cet avertissement était un reproche poli et déguisé de sa présence au colloque de Poissy, et voulant aussi se justifier sans avoir l'air d'y toucher, il répondit qu'il obéirait en tout ; mais qu'il était persuadé que c'était agir sagement , lorsqu'une nécessité impérieuse l'exige , de s'exposer à la criticjue pour s'opposer au mal, comme il lavait fait au colloque de Poissy, et qu'il pourrait apprendre de la bouche des docteurs catholiques tout ce que sa présence leur avait communiqué de force-
5. Le roi de Navarre continuait à prouver par ses paroles et par ses actes l'intérêt qu'il portait au parti catholique, rassuré qu'il était par l'espoir qu'il avait conçu d'obtenir du roi Philippe , par la médiation du pape , la compensation qu'il demandait , et la légation d'Avignon pour le cardinal Charles, son frère, qui la désirait ardemment, et en fut investi après la clôture du concile. Le pnpe écrivait à ce cardinal qu'il était dans l'intention de lui accorder cette légation , et cherchait quelque moyen pour déterminer le cardinal Farnèse à s'en démettre volontairement moyennant une compensation ; il recommandait de nouveau au nonce Crivel les intérêts d'Antoine, pour lequel le roi et ses ministres se montraient assez bien disposés. De son côté Antoine, en sa qualité de lieutenant-général , avait publié un édit qui ordonnait aux partisans des nouvelles erreurs, résidant à Paris , de mettre bas les armes et de sortir de la ville, à moins (ju'ils n'y fussent retenus par
des affaires , et que tous ceux qui étaient au service du roi se présentassent à son tribunal. En conséquence le prince de Condé , frère d'Antoine, regardant comme indigne de sa condition de se présenter à ce tribunal , aima mieux se retirer avec cinq cents personnes de sa secte.
6. Un jour de conseil royal, Antoine alla jusqu'à dire qu'il n'y aurait pas tant de troubles religieux en France, si l'on avait un tribunal de l'inquisition comme dans d'autres pays. Le cardinal de Châtillon, quelque peu infecté du poison de l'hérésie, entendant ces paroles , répondit que celui qui donnerait ce conseil n'aurait pas à cœur les intérêls du royaume. Mais Antoine, justement piqué et sentant sa supériorité, lui répliqua que les lions du sang qui l'unissaient au roi, et l'espoir de lui succéder l'intéressaient au bien de l'Etat bien plus vivement que lui, qui n'y était porté par aucune de ces deux raisons; et sachant que la présence de ce cardinal à la cour déplaisait au pape et au roi catholique, par rapport aux affaires de la religion, il fit en sorte qu'il en sortît, afin de rendre efficace la mission du nouvel ambassadeurqu'il envoyait en Espagne.
7. La reine , son épouse , quitta aussi la cour; et, quoique par suite de son acharnement contre la religion catholique elle défendît au prince Henri , son fils aîné , d'assister à la messe, le menaçant au cas de désobéissance de le répudier , et comme son fils et comme son héritier, son père le faisait élever dans la foi catholique. On travaillait aussi à former une alliance de famille, qui devait rendre Antoine et la plupart des seigneurs français encore plus favorables à l'heureuse issue du concile. C'était le mariage que l'on traitait entre une cousine d'Antoine, la veuve du duc de Nevers, héritière de grands biens, et Ludovic, frère du duc de Mantoue et neveu du cardinal, (|ui , en sa qualité de premier président, devait avoir la principale gloire de ce concile. Le parlement de Paris avait aussi montré beaucoup de /èie en faveur de la religion ; ce zèle s'accrut encore par la déclaration du conseil royal, qu'aucun sectaire ne pourrait devenir ministre du roi, au point que les membres qui avaient favorisé l'erreur s'étaient tellement remis dans la bonne voie qu'on leur intimait, que le parlement entier n'avait pas craint de s'opposer à la publication de ledit de la dernière assemblée , quoique peu favorable qu'il fût pour les huguenots, ainsi que nous l'avons montré. 11 insista pendant longtemps pour qu'on leur enlevât toute liberté de parler et d'agir, en leur défendant la prédication et le port des armes. La reine leur faisait observer que la mesure serait excellente si elle était praticable, mais que ce qui est impossible n'a qu'une bonté apparente; et ce ne fut qu'avec une peine inÂnie, qu'elle put obtenir la publication de ledit.
8. Ce zèle pour la foi caiholiquc disposait les esprits en faveur du concile, qui était assouiblé pour la consolider. Le cardinal de Ferrare a^ ait mis sous les ycuj: de la reine
les décrets de la première session et ceux que l'on préparait pour la seconde; et celleci allant voir, selon sa coutume, le légat qui se trouvait indisposé, elle profita de cette occasion pour lui observer que cette phrase qu'on lisait dans le projet du sauf-conduit, pourvu qu'ils reviennent sincèrement , faisait croire qu'on ne promettait une entière sécurité quà ceux qui revenaient à résipiscence ; mais elle fut détrompée par le cardinal qui lui dit que ces paroles se rapportaient au pardon et non pas à la sécurité; et elle en fut convaincue par le sauf-conduit luimême lorsqu'il lui fut remis ; aussi elle en ordonna sur-le-champ l'impression et la publication. Bien plus, malgré les vives instan-
che du concile jusqu'à ce qu'elle eût pris une résolution à cet égard. Voilà ce que mandait le légat.
10. La reine de France présenta de plus vives instances encore pour obtenir ce retard, depuis que le cardinal de Lorraine, étant venu à la cour, l'eut approuvé. Ainsi la France, qui avait pressé jusqu'alors le pape d'assembler le concile etd'en hâter les décisions, plus vivement que toute autre nation , et qui disait qu'en cas de délai, elle serait obligée d'assembler un concile national pour pourvoir à ses propres intérêts, maintenant que le chet de l'Kglise s'était rendu à ses désirs, elle s'opposait à la célérité de sa marche, et réclamait des délais. Chacun peut comprendre
ces de la reine d'Angleterre, qui la conjurait pour cela quelle est la position des papes en
de ne pas presser le départ de ses évéques pour le concile, afin de ne pas augmenter la flamme qui brûlait déjà, elle n'avait voulu prendre aucun engagement , et dès la fin de lévrier elle avait choisi pour son représentant à Trente le seigneur de Lansac, alors ambassadeur du roi à Rome. Les exhortations du légat n'avaient pas peu contribué à ce choix ; car plusieurs seigneurs avaient élé désignés pour ce poste, mais tous, sous différents prétextes, avaient su décliner cette mission pénible; alors le légat avait dit à la reine que le moyen le plus sûr de se faire représenter auprès du concile, c'était de choisir le chevalier de Lansac qui se trouvait en Italie , et qui, n'étant point retenu par les douceurs et les affaires de la famille, serait promplcmont à son poste. Cependant la lettre qui le nommait à Trente le trouva en chemin, lorsqu'il retournait en France. Il ne voulut pas interrompre son voyage. Il alla rendre compte de son ambassade à Rome, pensant qu'il le ferait mieux de vive voix, et prendre en même temps les ordres de la reine pour sa nouvelle destination. Cette conduitefitcroireà quehjues personnes que l'ordre qu'on lui avait intimé n'était que feint, ou bien qu'il avait élé révoqué; mais l'issue prouva le contraire: car après avoir fait connaître à lacour les bonnes intentions du pape et la marche du concile , il fut envoyé à Trente vers le milieu d'avril. 9. Le souverain pontife avait fait parvenir en secret à son légat des lettres pour les reines
vers les princes séculiers, non-seulement opposés les uns aux autres, ce qui expose infailliblement à la haine de quelqu'un d'eux , mais également en opposition avec euxmêmes, voulant et ne voulant pas presque en même temps ; de sorte que ne pouvant embrasser deux partis contradictoires, tOus les maux qui surgissent et tout le bien qui ne se fait pas, on l'attribue au parti qui a été suivi , et l'on place le salut et le succès dans celui qui a été abandonné.
11. La reine et le légat avaient pressé vivement les prélats français de se rendre au concile , mais toujours inutilement. Enfin , Anaslase du Bellay, évêque de Paris, en qualité de prélat de la première ville du royaume, voulut être le premier à l'œuvre et fut rendu à Trente le quatorzième jour d'avril. Il arriva dans une circonstance critique, pendant que le concile était livré aux plus violentes contradictions, qui devinrent un sujet de scandale pour ceux qui étaient présents et pour beaucoup de ceux qui étaient loin du lieu de ces scènes. Ces contestations, à la vérité , examinées par un esprit calme et qui n'est pas dominé par la passion, ni entraîné par le défaut de connaissance, en étal, par conséquent, de distinguer la vérité des exagérations de la renommée, peuvent devenir un sujet d'édification , parce que les discordes et les rixes sont cette ivraie qui naît en tout temps dans le champ de l'Eglise. Saint Paul nous les fait connaître par les re-
d'Angleterre et d'Ecosse, avec la charge de les proches qu'il adresse ; Dieu les permet pour
leur envoyer s'il pensait qu'elles pussent opé- exercer la patience des âmes parfaites , pour
rer quelque bon effet, et non pas rendre la dé- humilier les imparfaits et pour montrer à
marche méprisable. H avait répondu qu'il tous la nécessité de la soumission à un chef ;
promettait pour la reine d'Ecosse, si les Guise l'expérience prouve en effet que de même
voulaient surtout employer leurs bons offices que la discorde ne peut exister dans un seul.
auprès d'elle, non pas cependant qu'elle dût nommer un ambassadeur pour représenter le royaume d'Ecosse, où la profession ouverte de la religion catholique était entièrement abolie, ujais seulement en son nom particulier; qu'il n'augurait pas de même de la reine d'Angleterre ; qu'au reste , son ambassadeur en France, quoique hérétique, était d'avis qu'on
1 n'y a aussi que celui qui est un qui peut l'arrêter. D'un autre côté, n'est-ce pas la réfutation la plus manifeste de cette prétendue servitude sous le pape, imaginée à plaisir parles hérétiques et Soave, afin d'enlever à ce concile toute la force de ses décisions , que de voir ce même concile agité et dans le plus grand tumulte, pour ce qui touchait
devait y envoyer des représentants et enga- aux intérêts du souverain pontife lui-même ?
France et le cardinal légal d'arrêter la mar- que le légat Simonetta et l'évêque de Pesaro,
son frère et son commensal, se Irouvaiont entièrement opposés l'un à l'autre. La paix et la concorde peuvent sans cloute se rencontrer parmi ceux qui agissent avec les mains libres ; mais la guerre n'aura jamais lieu entre ceux qui les ont enchaînées. Reprenons le fil de notre narration.