CHAPITRE IV
Discussion sur le premier article au sujet de la résidence.— Disputes, rancunes et tumultes dans le concile à ce sujet.
1. Le premier des douze articles que nous avons rapportés traitait de la résidence des évéques et des curés cl s'occupait à écarter les obstacles qui pouvaient s'y opposer. Pendant la semaine sainte, cette question, qui avait été proposée et puis abandonnée sous
du papo. Sous Jules III,Torrès avait composé un traité sur cette matière et l'avait dédié à Scripandi, alors archevêque de Salerne, lorsque le cardinal Jean-Pierre Caraft'a, qui fut Paul IV, chargea plusieurs théologiens d'examiner s'il pouvait avoir l'administration d'une Eglise, en restant à la cour : il avait encore pris la plume pour soutenir le droit divin contre Calharin qui défendait le droit ecclésiastique ; cette controverse produisit différi-nls petits écrits de part et d'autre. Torrès, se trouvant donc en possession de force matériaux sur cette question du jour, saisit avec avidité une circonstance aussi favorable pour les répandre et s'empressa de. faire lire ses écrits à beaucoup de Pères. L'effet qu'il produisit fut que dans ces derniers jours où il n'y eut point de réunion, on ne s'occupait plus que de la résidence, et l'on eût regardé comme un stupide celui qui ne
Paul Ilî , devint le sujet des conversations et se serait pas prononcé chaudement pour Tune
des réflexions de la plupart des Pères. (Je me servirai quelquefois de ces expressions , quoique impropres, parce que telle était la manière de s'exprimer de ceux qui, soutenant la continuation , ne reconnaissaient de fait qu'un seul concile et le nommaient de ces différents noms de Jules , de Paul , selon la différence des temps et des réunions.) Beaucoup , dis-je , pensaient à cette question agitée on ce temps, et en parlaient pour connaître si la résidence était de droit divin. Quelques-uns croyaient qu'en la déclarant telle, on avait le plus puissant motif de la faire observer, parce qu'alors les souverains pontifes n'emploieraient plus les évoques dans les magistratures de la cour, ni ne leur confieraient plus des charges qui les éloigneraient de leurs Eglises, et ne manqueraient pas, en leur qualité d'exécuteurs suprêmes de la loi divine , de forcer au devoir les déliaciuants, en employant contre eux les menaces et les peines. D'autres, au contraire, pensaient que cet examen était tout à fait en dehors de la question : en effet, que la résidence soit de droit divin ou de droit ecclésiastique, tout le monde savait quelle était de couunandement et exactement nécessaire; dès lors il valait mieux s'occuper des moyens de la faire observer , que disserter sur l'origine de cette obligation. Une telle question regardait non-seulement les évcques réunis en concile, mais tous ceux qui possédaient ou espéraient un bénéfice à charge d'âmes ; elle n'était pas non plus au-dessus d'une intelligence médiocre, et de plus, par ses suites, elle était politique ; c'est là le sujet le plus ordinaire des dissensions de l'homme né pour co.'umander. Ces différentes raisons firent que les personnes de toute condition commencèrent d'abord par discuter , ensuite elles voulurent faire prévaloir leur sentiment; et la dispute, aiguisant les esprits, on trouvait de nouvelles raisons et de nouvelles observations.
2. Ce qui vint encore ajouter à l'ardeur de ces disputes fut la présence de François Torrès , espagnol, qui se trouvait dans le palais du légat Hosius, avec les autres théologiens
ou pour l'autre de ces deux opinions. Le souverain pontife informé de celte effervescence des esprits par le cardinal Simonelta, lui avait écrit en particulier, et à tous les légats en commun, pour leur recommander de s'appliquer à éviter une controverse si fertile eu disputes, et qui n'appartenait pointa la réforme des mœurs, que l'on se proposait uniquement; mais bien aux dogmes dont on était convenu d'abandonner la discussion pour le moment. S'apercevant ensuite que les esprits étant fortement échauffés, si l'on voulait les retenir, on s'exposait à quelque rupture, à quelque triste accident, comme on le voit lorsque l'on tente d'arrêter subitement un char emporté par des chevaux fougueux , il leur fit savoir qu'il s'en roiiictlait entièrement à leur prudence, s'ils apercevaient quelque scandale ou quelque honte dans l'exécution des ordres qu'ils avaient reçus à ce sujet.
3. Dans cet espace de temps , on s'aperçut ou Ton crut s'apercevoir que cette ques- {ion avait de terribles conséquences, aussi nuisibles qu'injurieuses pour la juridiction du pape. Ceux qui s'opposaient au sentiment le plus sévère, voulant faire preuve de zèle, ou obtenir quelque faveur, ou intéresser à leur cause un puissant défenseur, soutenaient que l'opinion contraire avait pour but d'anéantir l'autorilé du souverain pontife, ou du moins procurerait ce triste résultat; parce qu'en déclarant la résidence de droit divin, on enlevait au pape la faculté qu'il avait eue de tout temps d'unir plusieurs bénéfices à charge d'âmes, et d'employer les évoques et les curés à d'autres fonctions selon son bon plaisir. Ces raisons firent penser aux légats qu'il était do l'honneur du pape de ne point étouffer cette discussion, pour lui éviter le reproche qu'il avait voulu conserver ce pouvoir, en empêchant la déclaration de la vérité.
4. La premièfe congrégation générale setint après Pâques, le 7 d'avril. Elle devait être consacrée à .plendre les sentiments sur les quatre preu-ers articles proposés; les discours furent si opposés et si longs que
très-peu de Pères eurent le temps de parler. Le premier article fut le sujet sur lequel on s'étendit d'avantage. Lorsque la parole fut à l'archevéquG de Grenade, posant la question si les pasteurs étaient obligés à la résidence de droit divin , il dit que ce serait un scandale de ne point la définir ; par conséquent il fallait prendre l'avis des tiiéologiens qui, Dieu merci, se trouvaient au concile, et en grand nombre et en réputation de savoir, de manière que jamais circonstance n'avait été plus favorable pour définir un dogme aussi important. Ce commandement étant affirmatif et non négatif, quoique de droit divin, pouvait souffrir des exceptions selon le temps et les personnes. Il proposa quelques autres moyens pour en faciliter l'exécution, comme en accordant aux évêques toute l'autorité nécessaire pour le bien des âmes, et surtout en diminuant ou en relranchant entièrement les cas réservés dont ils ne peuvent absoudre dans le for intérieur.
5. Après que l'archevêque de Grenade eut émis ses idées, ce premier des douze articles devint comme un gouffre où tous se jetèrent à corps perdu sans plus regarder au rivage. On le divisa en cinq points :
Dans le premier on devait considérer les maux qu'entraîne la négligence de ce devoir, et la nécessité de l'observer;
Dans le second, quels étaient les obstacles qui s'y opposaient et comment on pourrait les faire disparaître;
Dans le troisième, quelles peines il fallait infliger aux transgresseurs de la loi ;
Dans le quatrième, parquelles récompenses on en recommanderait l'observation ;
Dans le cinquième, quels moyens il y avait a prendre pour assurer l'exécution de ce qui aurait été réglé à ce sujet.
6. Ils s'étendirent longuement sur le premier point, s'écarlanl beaucoup de la question proposée, se livrant à de diffuses digressions, et alléguant une foule de raisons et de témoignages. Malgré cela, ils ne furent pas courts en développant les autres quatre points. Quelques-uns proposèrent des châtiments inouis contre ceux qui ne résideraient pas, et les récompenses les plus grandes pour ceux qui seraient fidèles à la résidence, des postes honorables et avantageux, de riches revenus, des pouvoirs très-étendus. Ils exigèrent (les papes , des conciles nationaux et des chapitres la plus grande diligence pour la faire observer; comme si l'on ne devait avoir aucun autre souci sur la terre, comme si la plénitude de la loi, le bonheur des hommes, et l'assurance du salut résidaient dans celle seule question.
7. Les Pères continuèrent dans les congrégations, que l'on assembla fréquemment, <i'exposer leurs sentiments sur les quatre premiers articles des douze proposés ; mais ils furent si prolixes sur le premier , que onze congrégations suffirent à peine pour contenter l'avidité que tous montraient de parler. A la prolixité il faut joindre encore la hardiesse de quelques-uns, parce que, sous prétexte d'énumérer les obstacles qui
s'opposaient à la résidence dès évêques, ils s'élevèrent avec une violence extrême contre tous les actes de juridiction qu'ils exerçaient au détriment de leur tribunal, etcontrel.es charges pécuniaires que la cour de Rome prélevait sur leurs revenus. Les légats écoutaient ces invectives avec une patience admirable, parce qu'ils pensaient que ri.en n'eût été criminel comme de faire croire que l'on voulait enlever ou seulement diminuer la liberlé.Jcjugeà propos de différer de parler de tout ce qui fut dit sur les trois autres articles que l'on discutait et d'en joiîulre le récit à celui des autres articles qui furent ensuite examinés ; pour le moment, je vais exposer succinctement les avis émis sur celui dont le le bruit étouffa, pour ainsi dire, tous les autres.
8. Soave assure qu'il a lu trente-quatre sentiments des Pères sur celte question, et il n'en rapporte que deux en abrégé : celui de Jean-Baptiste Bernard, évéque d'Ajaccio, et de Paul Jove, évêque de Nocera. J'ai lu le sentiment de Bernard, et il ne renferme rien de ce que Soave lui fait dire, que pour obtenir la résidence il fallait écarter les prélats du service des princes séculiers; ajoutant à cela que l'évêque des cinq Eglises combattit celte opinion. Voici son raisonnement : Le devoir de la résidence étant inconteslable, il n'est pas nécessaire de se livrer à de plus profondes recherches; celui donc qui est sensible à l'amour de la vertu et à la voix de sa conscience n'a pas besoin d'autre déclaration que celle qu'il trouve dans sa propre intelligence , qui lui dit qu'il
. ne peut remplir la charge de bon pasleur, et vivre éloigné de son troupeau; pour celui également dont l'esprit serait au-dessous de sa dignité et à qui il faudrait des peines pour embrasser la résidence, le concile, au temps de Paul m, et une nouvelle constitution du pontife régnant y ont suffisamment pourvu. Voilà tout ce que renferme le sentiment de Bernard.
9. Je n'ai pu me procurer le sentiment de Jove; cependant je n'abandonnerai pas Soave sans combattre ce qu'il en rapporte avec tant de légèreté et avec celte négligence pleine d'artifices : Ce point , aurait-il dit, ne doit point être défini , parce que la véritable cause des maux du peuple n'est pas dans l'absence des évêques , puisqu'il était évident que depuis cent ans les papes étaient fixés à Rome sans interruption et consacraient tous leurs soins à l'inslruction du peuple, et que néanmoins on ne voyait pas que cette ville de Rome fût mieux réglée dans ses mœurs. Par ces paroles obliques il cherche à représenter les souverains pontifes comme inutiles aux bonnes mœurs de la ville au milieu de laquelle ils font leur résidence habituelle. Si Jove avait parlé de la sorte, il aurait montré un oubli bien coupable des plaintes que poussèrent , je ne dirai pas seulement Rome et les saints personnages de celle époque, mais l'Italie entière et tous ceux qui avaient tant soit peu de piété, sur le séjour des papes à Avignon, déplorant les
iTiauK funeslea que cet éloignement causait à celte ville illustre et à cette belle province, maux que trois siècles n'ont pu encore entièrement réparer. Et si l'Italie a conservé sa foi catholique dans une si grande pureté, étant si rapprochée des pays hérétiques, avec lesquels elle a de si fréquents rapports , au milieu des courses journalières des armées hérétiques , malgré cette grande facilité de passer d'un Etat dans un autre à cause de la division qui régnait entre les princes, celte subtilité, cette curiosité des esprits amateurs de la nouveauté, à quoi , dis-je, doit-on l'allribuer , si ce n'est à la présence et à la vigilance des souverains pontifes?
10. Pour moi, je ne me vanterai pas d'avoir vu sur cotte question trente-quatre sentiments développés. Je puis néanmoins affirmer que j'en ai lu un assez grand nombre ; ils se trouvent dans les mémoires du cardinal Seripandi, et si on les joint à ceux que renferme l'écrit du cardinal François Barberini, ils s'élèveront bien à trente environ , outre tous ceux que nous trouvons rapportés en abrégé dans le Journal de Musotti. Mais Paleollo ayant eu soin de recueillir les avis des deux camps opposés et de les placer en regard comme deux armées rangées en bataille , je vais en donner la substance, recherchant la simplicité et la vérité, qui conviennent à l'historien, et renonçant à la pompe et au développement de l'orateur.
Que personne ne s'étonne qu'au milieu de toutes ces raisons l'on passe sous silence celles qui seraient les plus fortes pour prouver que le dogme qu'il s'agissait de définir est vrai ou non. Ce n'est pas précisément de quoi disputaient les Pères en ce moment , et ce qu'en pensaient quelques-uns était plutôt conditionnel qu'absolu; ils voulaient une définition , dans le cas où les théologiens chargés d'examiner ce point se prononceraient pour ce sentiment. C'est ainsi entre autres qu'opina l'évêque de Salamanque, comme il le dit lui-même dans les mémoires que nous avons cités.
11. Ceux qui soutenaieniraffirmative disaient qu'il était évident que tous les maux que souffrait le troupeau provenaient de l'absence du pasteur, puisqu'alors il n'y a personne qui puisse écarter les loups. Si l'on veut parer à cet inconvénient en renouvelant les peines portées par les conciles précédents , on doit s'attendre à recueillir le fruit qu'ils produisirent, le mépris et la transgression de la loi. Ne doit- on pas regarder comme un insensé le médecin qui ordonne un remède dontraaintesexpériences, dans les mêmes cas , lui ont montré l'inef- Ocacité? Si l'on augmente la peine, l'on ne fera qu'accroître la faute , au lieu de la faire cesser. Le véritable état des choses, c'est que toutes les peines sont également méprisées. Il ne nous faut pas un remède qui imprime une tache flétrissante sur le front des évêques qui ne résident pas ; nous vouions un moyen qui les oblige à la résidence, non pas pour leur reprocher leur faule, mais pour les forcer à accomplir leur devoir. II
y a deux freins pour détourner les hommes des actions défendues , la crainte du châtiment et le remords de la conscience. Le premier n'est pas propre à toujours opérer le bien, parce que plusieurs pensent pouvoir se soustraire au châtiment , ou ont la puissance de l'éluder. Cette crainte peut bien certainement quelquefois arrêter le mal , mais non l'affeclion au mal, et partant la disposition de l'espérer, dès que la crainte aura cessé. Le second est un lien excessivement plus fort et presqu'impossible à briser, parce que aucun personnage, quelque haut placé qu'il soit, ne pourra jamais se soustraire à la puissance de ce juge intérieur. Et en effet, le tribunal de la conscience ne condamne jamais rien avec plus de force que les transgressions des commandements de la sagesse, de l'autorité , de la bonté infinie, c'est-à-dire de Dieu. Dans les lois humaines nous apercevons parfois erreur de l'esprit , passion de la volonté, toujours faiblesse dans l'intelligence et dans la juridiction. Mais pour Dieu il n'y a aucun esprit assez pervers pour lui supposer quelque défaut , ni assez allier pour lui refuser l'obéissance. Par conséquent, lorsque la foi apprendra aux gardiens d'îs âmes que l'obligation n'émane pas de la sévérité arbitraire d'un autre homme, mais qu'elle est fondée sur la loi immuable de Dieu, ils n'oseront point ne pas la regarder comme très-jusle, ni ne point l'observer comme très-sainte. C'est une chose innée dans le cœur de l'homme, de respecter d'autant plus un ordre que son auteur est plus digne de respect. Aussi les volontés d'un roi sont toujours mieux suivies que celles des ministres inférieurs, et comme il n'existe aucune proportion entre la grandeur de Dieu, au-dessus de tout supérieur humain , et celle d'un souverain au-dessus d'un autre homme, de même, rien ne peut-être mis en comparaison avec le respect que l'on ajoute à la loi , en lui donnant un auteur plus grand, lorsque l'on déclare qu'elle vient de Dieu. C'est là en effet, le moyen dont se sert l'Apôtre qui, voulant donner une grande force à ses commandements, s'exprime ainsi : Ce n'est pas moi, 7nais le Seigneur qui... C'est par là également que l'on a obtenu l'obéissance à certaines lois difficiles à accomplir, telles que celle de la confession , ou dont on ne peut bien se rendre raison, comme la défense générale de l'usure.
12. Mais à quoi bon toutes ces disputes pour savoir si cet article doit être défini? il n'y a plus à délibérer. Plusieurs évêques demandaient que le concile œcuménique décidât quel était pour eux ce devoir de la résidence, et de quelle autorité il dérivait: parce qu'un concile, dont le devoir et la charge est d'expliquer la loi de Dieu , ne peut laisser sans réponse une telle demande, quelqu'un craindrail-il , par hasard, qu'on imposât aux pasteurs un lieu insupportable qui allât les clouer sur leurs sièges, sans pouvoir jamais en sortir, pour quelque raison que ce fût? Cette crainte est sans
fondement: parce que Dieu oblige à la résidence, faut-il dire qu'il n'admet aucune exception ? Mais l'obligation de confesser ses péchés , de ne point tuer, vient de Dieu, et pourtant ces défenses ont leurs bornes. D'autres redoutaient que celle déclaration n'affaiblît la puissance du souverain pontife; mais comment est-il possible qu'une vérité soit opposée à une autre vérité , et que la solidité des fondations occasionne des crevasses au mur qu'elles soutiennent? La puissance du pape est un rempart bâti sur la parole de Dieu , la force de cette parole ne peut donc affaiblir sa puissance. Quelle folie de raisonner de la sorte : la résidence est de droit divin, donc le pape ne peut pas appeler les pasteurs hors de leur diocèse! C'est comme si l'on disait : l'union de l'homme et de la femme vient de Dieu , donc le souverain ne peut confier au mari une mission qui le sépare de sa femme. Dieu défend aux évêques l'absence volontaire de leurs Eglises et non point celle qui est nécessaire, qui est fondée sur un légitime empêchement, ou qui est ordonnée par celui qui a un droit légitime de commander. L'avantage de celte déclaration ne consiste pas à étendre le devoir, mais à le fortifier; car, comme beaucoup vivaient dans l'illusion et se croyaient tacitement dispensés de la résidence , parce qu'ils étaient soufferts hors de leur diocèse, désormais (disaient-ils) personne ne présumera d'une telle tolérance , et, quand même les hommes fermeraient les yeux sur cette conduite , jamais il ne se croira exempt de faute devant le législateur qu'il méprise, et qui est Dieu.
13, Ceux du sentiment contraire alléguaient qu'en voulant décider de quel droit était la résidence , c'était adresser un reproche de négligence à tous les conciles anciens, qui avaient cherché tous les moyens de fixer les pasteurs auprès de leurs troupeaux ; et cependant depuis les premiers jours de l'Eglise jusqu'à ce moment, ils n'avaient pas encore mis cet article en question , bien loin de porter un décret pour le décider. On condamnait aussi quelques-uns des Pères présents, qui avaient assisté au concile sous Paul III , parce qu'après avoir fait différents règlements pour obtenir l'accomplissement de ce devoir, on voulait rechercher et déterminer sur quel droit il était fondé. Le concile néanmoins abandonna ce projet épineux et rempli de dangers. Il eut grandement raison , parce qu'en décidant que la résidence élait de droit divin, afin d'obtenir qu'on s'y soumît, ce serait favoriser la doctrine coupable des hérétiques, qui ne reconnaissant aucune force à la loi ecclésiastique ne veulent se soumettre qu'à celle de Dieu; or cette erreur avait été condamnée en termes formels dans la réunion précédente du concile, et alors on semblait l'approuver par le fait, et les hérétiques pourraient dire avec raison que leurs propres juges n'avaient aucun respect pour les lois de l'Eglise, mais qu'ils n'observaient que celles de Dieu , et ne s'é-
taient soumis au devoir de la résidence que lorsqu'il avait été décidé entre eux qu'il était imposé de Dieu , et non par l'autorité usurpée de l'Eglise. Que de tristes conséquencjïs encore la passion, qui se nourrit de sophismes et de subtilités, ne voudrait-elle pas tirer de cette décision? Beaucoup ne manqueraient pas de dire, que qui veut la fin doit vouloir tous les moyens qui y conduisent; or, puisque Dieu oblige les évêques à la résidence , il a donc ordonné tout ce qui est nécessaire aux évêques afin qu'ils puissent honnêtement résider, et alors ils repousseraient tous les ordres émanés du saint-siége que l'on alléguait pour se dispenser de la résidence, comme contraires à la loi de Dieu, et par conséquent nuls. Par là ils dépouillaient d'un seul coup, autant qu'il était en eux, les uns de leur exemption, les réguliers de leurs droits, les princes de leurs privilèges , les tribunaux de Rome de leur juridiction; en un mot , sous prétexte de vouloir réformer l'Eglise, ils la troublaient, la bouleversaient, et la détruisaient de fond en comble. Quel vaste champ n'ouvrait-on pas à la malignité, à l'arrogance , si quelquefois un évêque était forcé pour ses affaires ou sur l'ordre du souverain pontife de sortir de son diocèse? Ses sujets, les jaloux surtout, manque* raient-ils de crier à la violation de la loi divine et d'en faire retomber toute la faute sur la tête du pape, qui a commandé ou permis?
14.La définition de ce dogme ne devait pas non plus produire de grands fruits, car les pasteurs ne sont pas assez simples pour ignorer que tous les ordres légitimes qu'imposent les hommes viennent de Dieu, qui veut, qui commande qu'on obéisse à celui qu'il a établi pour supérieur et pour législateur. Aussi l'expérience nous fait voir que les chrétiens transgressent plus facilement certains commandements divins, tel que celui-ci, iVon concxipisces, Tu ne désireras pas... que d'autres qui n'ont leur sanction que dans la loi ecclésiastique, comme de s'abstenir de la viande les deux derniers jours de la semaine, d'être à jeun quand on communie, d'assister à la sainte messe les jours de fêle. Ce n'est donc pas l'origine de la loi, mais la difficulté de l'accomplir, l'avantage que procure la transgression, qui minent l'obéissance. Voilà les ennemis qu'il faut combattre, en proposant des récompenses à ceux qui observeront la loi de la résidence, et des peines contre les transgresseurs, afin que l'on trouve plus d'avantage à remplir ce devoir, qu'on ne pourrait s'en procurer en le négligeant , et que l'on ait plus à souffrir en quittant son poste, qu'en s'y tenant étroitement fixé.
15. Tels sont les moyens qu'ont employés toutes les sages républiques et qui ont obtenu l'obéissance à leurs lois, et non point l'examen pour savoir si elles sont immédiatement ou médiatement établies sur l'autorité divine. Une semblable déclaration n'enpêcherait pas les nombreuses et larges ex*
IIISTOIRK DU CONCÎLE DE TRENTE.
ceplions que quelques-uns font souffrir à la faire connaître au pape la disposition ducon-
loi, lorsqu'ils ne sont pas retenus par la cile, et lui demander quelles étaient ses in-
peine ou la récompense; de même que l'on tentions à ce sujet. Soave fait sur ceci doux
allègue aujourd'hui que l'Eglise n'a pas in- erreurs, premièrement en avançant que Ga-
lenlion de nous obliger dans tel cas, l'on mille Olive fut l'envoyé à Rome (la plus
dirait alors que Dieu ne nous oblige pas dans tel autre. Que si l'on voulait pénétrer plus avant dans cette matière, et décider que la résidence est non-seulement de droit divin , mais essentiellement unie à la charge des âmes et à l'obligation de paître le troupeau, on peut dire que c'est évidemment faux : cette charge des âmes, ce soin de les paître, s'accomplit par présence de l'esprit et non du corps. Combien devcques qui, tout en résidant dans un vaste diocèse, sont plus éloignés d'une partie de leur troupeau que tel autre qui n'ayant qu'un diocèse fort restreint, se trouve moins éloigné de chacune de ses portions en résidant hors de son diocèse? Voyez-en la preuve : les évèqui sd'AlIemagne, de France et d'Ecosse (passons sous silence ceux d'Angleterre, parce qu'on pourrait l'attribuer à la violente persécution des souverains) se sont montrés beaucoup p'us assidus auprès de leurs troupeaux, que ciux d'Italie ; et pourtant ces derniers ont mieux soigné, mieux nourri leurs ouailles, et les autres les ont laissé dévorer par les bêtes féroces, et ne les ont pas éloignées des pâturages empoisonnés. Laissant donc de côté toute subtilité inutile et douteuse, il faut apporter le plus grand soin , soit à écarter les obstacles qui s'opposent à l'accomplissement d'un devoir aussi certain, soit afin que les évêques résident dans leur diocèse, non point comme des êtres inanimés par une présence corporelle, mais comme des esprits célestes, auxquels l'Ecriture les compare, c'est-à-dire par une présence active, un grand zèle pour la vertu
grande partie de son histoire roule sur cette fiction) : nous prouvons la fausseté de cette assertion par une infinité de preuves que nous exposerons ensuite, et par les lettres écrites en commun par les légats, qui font mention à plusieurs reprises de Pendasio et ne disent pas un mot d'Olive. Secondement, en soutenant que cette mission vers le pape eut lieu après la congrégation qui se tint le 20 d'avril, par suite du tumulte qui arriva et dont nous avons à parler. Or la vérité, c'est que le messager fut dépêché à Rome, le 11 avril, comme le prouve une lettre des légats au cardinal Rorromée, en date du 10, ainsi que les instructions signées le dit jour qu'il se mit en chemin.
18. Ainsi il n'est nullement vrai que la mission de Pendasio eût pour objet déterminé la question de la résidence, elle roulait sur la réforme en général. Voici ses instructions. Dès leur arrivée à Trente, les légats s'étaient aperçus que toute la volonté et les désirs des Pères se portaient vers une réforme véritable, sincère et fondamentale; c'était à leur avis le seul moyen d'apporter quelque remède aux discordes sur les croyances, que toutes les définitions n'avaient pas fait cesser. Dans les sessions sous Paul 111 et Jules III, les décrets ont été multipliés, mais sans aucun résultat, parce que les réformes arrêtées avaient été légères et sans importance pour la gravité de la maladie et l'attente générale de l'univers , et si peu adoptées dans la pratique qu'on attribuait à cette négligence, l'accroissement des maux causés par l'hérésie; plus le nombre des
16. Une chose remarquable c'est que parmi évêques s'était augmenté, plus cette opinion les évêques qui se montraient les plus chauds s'était généralisée, parce que quelques-uns partisans de la déclaration la plus sévère, s'appliquaient à la répandre, à la faire ado
beaucoup avaient suivi le sentiment le plus relâché dans leur conduite. Nous pouvons attribuer cette résolution à un changemcut d'idées qui leur en faisait sentir la nécessité, ou au désir de inontrer une bonne volonté pour leur propre réforme. Cependant après tant d'assemblées, lorsqu'il fallut recueillir les sentiments, ils se trouvèrent tellement partagés que l'on ne sut si l'on devait ou non faire celte déclaration. Cette confusion venait de ce que cet article n'étant pas le principal de la proposition, mais accidentel et et jeté là par l'archevêque de Grenade, quelques-uns ne l'avaient pas traité à fond ; ou bien de ce que, comme c'est l'ordinaire dans les questions sur lesquelles on disserte longuement, de renfermer des conditions, des modifications et des restrictions ; trèspeu d'avis furent émis assez nettement, pour savoir s'ils étaient pour ou contre la déclaration.
17. Cependant les légats avaient envoyé à Rome Frédéric Pendasio , attaché à la maison (lu cardinal de Mantoue, comme nous
pter par les autres , et réussissaient à merveille en la présentant sous un aspect honorable. Ils disaient franchement que la réforme serait toujours insuffisante si l'on ne touchait pas aux tribunaux de Rome; ils étaient décidés à ne pas s'occuper de ce qui dépendait immédiatement de la volonté du souverain pontife ; mais ils ne voulaient pas épargner les cardinaux ni les autres officiers de la cour pontificale, dont on se plaignait amèrement : les points dont il avait été question jusqu'alors étaient : la collation des bénéfices, surtout de ceux auxquels se trouvaient attachés la dignité et le soin des âmes; les appellations qui laissaient les vices impunis ; les nonces ; la fabrique de Saint- Pierre, et pour couper court, la multitude des exemptions, qui enlevaient les privilégiés à tout supérieur et à tout juge : ils désiraient ardemment que l'on adoptât les mesures qui furent proposées à Paul III, par une assemblée qu'il avait choisie lui-même, et qui avaient été imprimées ensuite et auxquelles leurs adversaires avaient ajouté mille calom-
l'avons dit; mieux qu'une lettre il devait nies contre le saint-siége. C'est pourquoi,
LIVRL SKIZIEM.
ils désiraient que le pape leur fît connaître on mêrae temps tous les points qu'il croirait (lignes d'être soumis au concile, afin qu'ils pussent les partager en différentes sessions et faire ainsi cesser les bruits répaii-dus que tous les décrets de Trente partaient de Rome : ils lui soumettaient une note de qualre-vingtqui-n^e chefs, que l'on av.ait recueillis de différents côtés et qui renfermaient les désirs des évéques et des hommes les plus attachés à la religion ; aucun d'eux, néanmoins ne faisait mention de la résidence commt; devant être déclarée de droit divin ; il ajoutaient encore que plusieurs conjectures leur apprenaient qu'à Trente l'on allciidait avec impatience les Français qui devaient, sur ces questions, faire cause commune avec les Espagnols, et par là même avec les Portugais, les ambassadeurs impériaux, et beaucoup d'Italii-ns ; qu'ainsi ils l'emporteraient par le nombre, ou bien Ton formerait les (iécri'îs au nom d'une seule nation, au j^rand scandale de toutes les autres qui s'y opposaient par les prélats, e'esl-à-dire du inonde chrétien presque en entier.
t9. Telles étaient les instructions de Pandasius, et ce fut pcndanîvsa mission que le luii.ulte auijucl on ne s'attendait pas eut lieu. Car après plusieurs assemblées, toutes consarrées à exposer son sentiment, n'ayant pu savoir au juste ce que l'on pensait sur un article si longuement discuté , les légats, voulant agir et que les autres aussi agissent avec plus de franchise , dressèrent la proposition suivante pour être soumise à l'assemblée . Parce que plusieurs Pères ont dit que l'on doit déclarer la résidence de droit divin, que d'autres n'en ont pas parlé, et que quelques-uns sont d'avis qu'une telle déclaration ne doit pas avoir lieu, afin que les Pères quiseront choisis pour dresser les décrets puissent le faire avec plus de vérité, que chacun d'entre vous fasse connaître, et par un seul mot, pl.icet oh non placet, s'il veut ou non que l'on déclare la résidence de droit divin, afin également que les décrets soient fondés sur la majorité des voix et des sentiments, ainsi qu'on l'a toujours pratiqué dans ce saint concile. La diversité des sentiments ne permet pas de voir clairement de quel côté se trouve la majorité. Les Pères auront soin de parler d'une manière distincte et intelligible pour que les notaires puissent marquer exactement les sentiments. Et ils gardèrent le plus grand secret sur cette proposition , ne vouî;int pas que ceux qui étaient ou qui désiraient rester dans le vague, eussent le temps de préparer une réponse ambiguë. Mais l'effet qu'elle produisit fut tout opposé à ce qu'ils s'étaient promis. Surpris d'une telle obligation de parler à laquelle ils ne s'attendaient pas et qui les contrariait vivement, les Pères la regardèrent comme une espèce do violence ou de demande insidieuse, qui excita dans l'assemblée un murmure prolongé ({ui dégénéra eu tumulte, comme si le concile ne jouissait pas de la liberté.
20 Le cardinal Madrucci , quidevaitparler
en premier lieu, répondit qu'il persistait dans le sentiment qu'il avait exprimé auparavant, cl, malgré toutes les instances d'Augustin, savant jurisconsulte, pour le faire changer de senliinent, tout fut inutile, et la dignité de ce personnage ne permit pas qu'on le pressât plus vivement. Cet exemple, que l'on souffrait en lui , encouragea les autres à en faire autant, surtout ceux qui étaient contre la déclaration, ils mirent Ionien œuvre pour empêcher une explication aussi précise, dont ils redoutaient la conséquence ; de sorte que après que chacun eut donné son avis, ce que l'on avait bien compris, c'étaient les disputes haineuses et les plaintes amères; mais pour le point que l'on voulait éclaircir,il resta plus obscur et plus vague qu'il ne l'était au commencement. Aussi les légats, persistant toujours dans la résolution de dissiper les nuages qui enveloppaient cette question, de crainte que l'issue de cette affaire, qui partageait deux partis puissants et très-passionnés ne tournât contre eux, recommencèrent à recueillir les suffrages, faisant accompagner le secrétaire par le patriarche de Jérusalen et larchevêquc de Grenade, afin de donner plus d'autorité et plus de sûreté à l'opération. Après bien des fatigues on obtint ce résultat : environ soixante et dix voix dymandaicnl la déclaration de droit divin; je dis environ soixante et dix, parce que, parmi les défenseurs de ce sentiment on comptait deux des trois abbés bénédictins dont les trois voix réunies n'en valaient qu'une, ainsi que le concile l'avait réglé sous Pau! III , et quelques autres qui ne s'exprimèrent pas clairement. Ainsi il ne serait pas facile dédire au juste le nombre des partisans de la déclaration; c'est ce qui excuse Soave, qui le fixe à soixante-huit, contrairement aux relations de plusieurs auteurs.
21. Mais les autres erreurs qu'il commet sont et plus importantes et moins pardonnables : comme lorsqu'il dit (ju'il y eut trente-trois opposants à la définition, au lieu de trente-huit, ou, pour parler plus exactement possible, de trente-sept, si nous retranchons la voix de l'abbé bénédictin, qui no partageait pas le sentiment de ses deux compagnons, et dontle suffrage ne pouvait compter pour une voix; et que, de plus, trente gardèrent un juste milieu , dérlarant qu'ils se prononçaient pour la définition, si cllo convenait au pape, ou bien qu'ils la rejetaient, si le pape la condamnait. Tout ceci n'est point exact, car voici comment ils opinèrent : quelqurs-uns dirent qu'ils étaient d'avis que cet article fat défini, pourvu que l'on consultât auparavant le souverain pontife. D'autres répondirent qu'ils ne consentaient pas à lu définition, sans que Von eût consulté d'avance le pape. Ceux qui opinèrent de la sorte ne furent pas seulement trente, mais bien trente-(juatre. De toutes ces erreurs de Soave, il en découle une conséquence contraire au fait qu'il a avancé, que la majorité était pour la déclaration, tandis qu'eu réalité les partisans de ce sentiment no formaient que la minorité. J'ai dit que ces