‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 257 sur 348 · LIVRE SEIZIlME · texte numérisé non relu

LIVRE SEIZIlME

d'une si forte opposition. Il fallait ensuite tenir compte des funestes conséquences que certains esprits atrabilaires croyaient voir découler naturellement de cette proposition, quoique à tort; enfln quand même il n'y eût pas d'autre inconvénient, le pape se trouvait privé de l'atTection et de l'estime qu'il retirait de l'action agréable à tous les partis, d'avoir assemblé et de soutenir le concile sans se mêler en rien aux différends qui pouvaient s'y élever.

2. La conduite des légats, comme c'est l'ordinaire lorsqu'on veut tenir un juste milieu entre deux partis également passionnés, fut blâmée et des uns et des autres. Les opposants se plaignaient que, par leur demande imprévue , au milieu d'une question aussi ardue, ils avaient voulu faire échouer l'affaire avant qu'elle eût été sufQsamment examinée. Les partisans de la déclaration, voyant que la fin qu'ils désiraient leur manquait, blâmaient le moyen qui avait été employé. Ainsi l'expédient imaginé pour accélérer le résultat de ces débats fut regardé par les uns comme une ruse pour l'empêcher; car, disaient-ils, les Pères s'étaient exprimés assez clairement dans les congrégations précédentes, et les légats avaient demandé ce nouveau suffrage , non point pour mieux s'assurer des voix, mais pour fournir à quelques-uns un moyen de se rétracter. Cependant les hommes désintéressés louaient laclion des présidents du concile; elle leur paraissait sincère et raisonnable : toute autre conduite aurait pu leur attirer des reproches plus fondés.

3. La résolution que prit le concile fut bien plus fortement blâmée. L'évêque du Bellay, qui arrivait tout récemment de France, se montrait extraordinairement étonné qu'on accordât au souverain pontife le droit de convoquer, d'assembler, de confirmer et de dissoudre le concile, et aux Pères la faculté et la liberté de décider. L'archevêque Muglizius partageait son sentiment , et ce fut sans doute lui qui inspira les mêmes idées à l'empereur en lui écrivant pour le mettre au courant de cette affaire. Dans sa réponse, il se montre vivement blessé et dit que cette conduite faisait voir le peu de zèle que les Pères avaient pour la réforme des abus et le peu de liberté dont ils jouissaient. Muglizius ne put s'empêcher d'exprimer son opinion avec cette raideur qu'emploierait un supérieur parlant à une assemblée qui lui serait soumise. Il blâmait les Pères plutôt qu'il ne les avertissait des mauvaises suites, des violents débats auxquels ils s'étaient livrés et de la résolution qu'ils venaient de prendre comme contraire à la li'berté du concile. Plusieurs évêques lui répondirent avec modération, mais gravement, et le prièrent d'être plus circonspect dans ses discours envers l'auguste assemblée, et de remarquer que ce n'était point priver le concile de sa liberté, lorsque dans les questions difficiles et embarrassantes qui partageaient les esprits, l'on s'adressait de soi-même à celui que Dieu a prépos'é au gouvcrneoient de l'Eglise uni-

verselle pour connaître son sentiment. C'est ainsi que, dans toutes les autres assemblées, les hommes en usent envers leurs souverains et leurs chefs.

4. Ces troubles ne se renfermèrent point dans un secret que recommandait la prudence. A la fin de cette mémorable congrégation, le premier légat recommanda instamment aux Pères de ne point parler du tumulte qui venait d'avoir lieu, et leur dit que l'honneur de l'Eglise, la charité pour le prochain et l'amour de leur propre réputation leur faisaient un devoir du silence; que c'était pour cela que l'on avait voulu que ces assemblées fussent tenues les portes fermées, afin de ne laisser voir que ce que les sages dispositions renferment de beau, et de cacher à la vue des peuples tout ce qui pourrait nuire à la vénération dont les pères doivent être environnes, et parla même aux lois qu'ils portent. Outre ces sages avis des légats, au sortir de l'assemblée, plusieurs évêques se montrèrent très-aflligés de ces différends pénibles, et se montrèrent décidés à cacher ce qu'ils n'avaient pu empêcher; mais les faits qui sont connus d'une nombreuse assemblée peuvent difficilement rester sous le secret; la légèreté ou la passion d'un petit nombre met en défaut le silence prudent que tous les autres veulent garder. En peu de temps, on n'entendait plus parler à Trente que de cela, et en quelques jours, les lettres qui furent expédiées de Trente furent comme autant de bouches de la renommée qui publièrent ces discordes des pères dans toutes les parties de l'univers catholique. Semblable aux grands torrents et aux événements importants qui vont grossissant dans leur course, la rumeur ajoutait encore à la réalité.

5. La renommée ne se borna pas à blâmer l'imprudence , à accuser l'intention , à grossir le désordre ; mais elle alla jusqu'à attribuer des actions inconvenantes aux personnages les plus respectables, aux légats eux-mêmes: on accusait les cardinaux de Mantoue et Seripandi d'avoir employé leur habileté et leur crédit à gagner des voix pour la déclaration, et Simonetta pour son rejet. Hosius et Altemps, moins versés dans les affaires, l'un à cause de la simplicité de son caractère et l'autre à cause de son jeune âge et de son peu d'expérience , furent à l'abri de ces calomnies. Mais le cardinal de Mantoue , dont 1« moindre mérite était la famille illustre dont il descendait, fut si cruellement maltraité par la médisance, qu'il crut qu'il importait à son honneur de repousser ces calomnieuses imputations en y opposant le témoignage de plusieurs prélats des plus recommandables; et parce que beaucoup donnaient comme certain un fait que quelqu'un s'était représenté comme possible dans Seripandi , que dans le concile sous Paul III , où il assistait en qualité de général des ermites , il avait provoqué de toutes ses forces celte définition, mais que, ayant échoué alors, 51 usait perfidement de son crédit qui s'était accru avec sa puissance , et apportait uvm

parlialUé pleine de passion pour faire pré- dans le concile combien ils appréciaient son valoir son sentiment, ce cardinal engagea mérile et l'employèrent dans toutes les cir-

ses collègues qui se trouvaient a cette réunion, d'attester sous la foi du serment qu'il n'avait pas seulement ouvert la bouche sur cette (juestion. On reprochait au contraire au cardinal Simonetla, de présenter à plusieurs les grâces et les faveurs du pape, de faire écrire à d'autres par le cardinal Borromée , qui offrait aussi des récompenses, afin d'enchaîner les langues ; mais comme il est vrai qu'il s'opposa fortement à la déclaration et qu'étant très-ouvert par caractère, il exposa

constances. Par son entremise, les légats engagèrent ces orateurs à dépêcher un courrier vers le sénat pour demander des lettres et des ordres en bonne et due fornie. C'est ccqui se fit le 25 : vêtus de soie violette, comme les ducs, ces ambassadeurs furent reçus avec une pompe extraordinaire dans l'Eglise cathédrale, soit pourrelever l'honneur qu'on voulait leur faire, soit aussi parce que la salle du premierlégatse trouvait insuffisante et incommode dans de pareilles circonstances, à cause

mille fois et avec toute franchise son opinion du grand nombre de ceux qui s'y rendaient

et les raisons sur lesquelles elle était fondée, aussi il ne chercha nullement à la défendre par d'autres armes que celles que lui fournissait la raison , comme le prouve évidemment lesentimentcontraire que soutenait son frère, sans que leur intimité souffrît la moindre altération ; et l'on put faire une remarque à peu près semblable dans plusieurs évêques qui étaient les amis intimes des cardinaux Gonzague et Seripandi

et de la chaleur de la saison, qui commençait à se faire sentir. Il fallut ensuite ne mettre en avant que cette seconde raison, et tenir les congrégations afin d'apaiser les orateurs impériaux, qui se plaignaient qu'on les eût accueillis avec moins d'honneur que les Vénitiens. Nicolas du Pont fit le discours d'usage, et par une modestie inusitée, il refusa d'en donner une copie, disant que c'était l'œuvre d'un vieillard, et propre tout au

6. Voyant qu'on ne pouvait rien décider plus à figurer pour une cérémonie que l'usur ce point avant d'avoir reçu la réponse sage rendait nécessaire, mais non point pour du pape, comme le voulait l'assemblée, les une pompe de pure ostentation. Muzio Callégats choisirent quelques Pères de chaque lino, archevêque de Zara, fut chargé de lui naiion pour dresser les décrets sur les trois répondre

articles qui avaient été examinés, ainsi que nous l'avons dit; et dirent qu'on s'occuperait de la discussion des six suivants , parce que les deux derniers, qui traitaient des mariages

8. Puisque nous parlons des Vénitiens , je veux exposer ici le bruit qui courait à Trente depuis peu: que le patriarche Grimani devait se présenter au concile pour se pur-

clandestins, avaient été réservés pour l'épo- ger des accusations portées contre lui, ce

que où l'on s'occuperait du sacrement de dont nous avons parlé. Quelques personnes

mariage; et l'examen en était confié aux théo- pensent que le souverain pontife n'était pas

logiens du second ordre, c'est le nom que éloigné d'y consentir, mais qu'ensuite il

l'on donne aux théologiens qui n'ont pas voix changea de-sentiment, ou de lui-même ou par

délibérative dans les assemblées générales, les insinuations des ministres de l'inquisition,

comme nous l'avons observé pour les con- et fit écrire aux légats de signifier au patriar-

vocations précédentes

7. La veille de ce mémorable débat, arrivèrent à Trente les ambassadeurs Vénitiens, Nicolas du Pont , et Matthieu Dandole, tous deux sénateurs des plus illustres. Quatrevingt-quatorze Pères allèrent à leur renconcontre. Le premier fit son entrée entre le patriarche de Jérusalem et l'évêque de Sala manque; le second, au milieu des deux pa

che de comparaître non pointa Trente, mais à Rome, où sa cause était pendante non devant les cardinaux du saint-office, mais devant le pape, qui l'avaitappelée à lui. Il s'était enfui de Rome, parce qu'il n'avait pas confiance en ces juges , disait-il , quoique véritablement il n'eût pas lieu de se défier des membres qui composaient ce tribunal. Voulant lui donner toute espèce de sécurilé.

triarches d'Aquilée et de Venise; ils ne furent le souverain pontife lui offrit de remettre l'af-

point reçus en congrégation générale avant le faire au consisloire tout entier. Les légats

25, jouroù tombe la fête du grand patron de répondirent que quand même ils n'en au-

crlle république. Ce délai ne fu-t point arrêté raient pas reçu l'ordre, ils allaient lui écrire

afin de rendre la réception plus solennelle pour dans ce sens; par là ils montraient qu'ils

les ambassadeurs en la fixant à cette fête; mais il fut occasionné par leur lettre de créance, dans laquelle, par une erreur du secrélaire, on nommait le concile représentant V Eglise universelle , et continuation du précédent. La première dénomination avait été réfutée, et la seconde n'avait pas encore été déclarée. Cette lettre ne faisait que les autoriser auprès du concile; ils n'avaient pas des' ordres pour le protéger et en accepter les décrets. Ce fut Dominique Bolanus, évêque de Brcscia, noble vénitien, qui en fitlobser-' vation aux légats; les rares qualités de cetévêqup lui conciliait l'eslimc des ambassadeurs et dos légats, qui lui témoignèrent souvent'

n'avaient pas l'intention d'étendre leur juridiction. Ils écrivirent ensuite qu'ils avaient chargé le patriarche Barbaro, son coadjuteur et son confident, de prévenir Grimani de ne pas se rendre à Trente, et cela en leur propre nom et sans y faire intervenir le pape. On avait appris depuis que le sénat ayant en vent de l'opposition du souverain pontife, engagea Grimani à abandonner ce projet.

Cependant les sénateurs résolurent d'employer de nouvelles instances pour lui concilier la faveur du chef de TEglise, désirant ardemment qu'un citoyen aussi distingué l^it déclaré innocent, et ils s'attendaient à une sen)blable sentence , lorsqu'il pourrait ex-

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poser ses raisons à des juges entièrement nouveaux et exempts d'impressions si défavorables. Nous ferons connaître le résultat de cette affaire en son lieu.

9. Les assemblées avaient lieu fréquemment afin de pouvoir terminer les décrets pour la session fixée au 14- de mai ; le sieur de Lansac, en date du 15 avril, écrivit au cardinal de Manloue et au concile pour leur faire connaître son ambassade à Trente, et

pour cotte réunion solennelle, et présenter ses lettres et les ordres dont il était chargé , ne rencontrait pas un champion dans le cas de lui disputer le pas, tandis qu'après l'arrivée du seigneur de Lansac, l'on verrait s'élever une vive opposition, d'autant plus que le cardinal de Ferrare avait écrit au souverain pontife pour le prier d'agir auprès du concile afin que cet ambassadeur n'éprouvât aucune difficulté, aucun délai sur la place à

ses deux collègues, qui étaient Raynaud du laquelle il croyait avoir droit; qu'autrement

Ferrier, président du parlement de Paris, et Guidon Fabre, membre du conseil royal. Il promettait de hâter son arrivée le plus qu'il pourrait; et dans le cas où il ne serait pas rendu le jour où la session devait se tenir, il priait les Pères de la différer de trois à quatre jours. Les légats présentèrent cette demande à la congrégation générale du 20 avril, et après mûre délibération, il fut décidé qu'on réfléchirait sur ce qu'on avait à faire, jusqu'à la prochaine assemblée. Ce (jui empêcha de prendre un parti c'est que la demande paraissait juste et très-raisonna-

1 savait qu'il quitterait Trente sur-le-champ, et que ce départ serait plus funeste que s'il n'était pas venu, de môme qu'il est plus dangereux de rompre deux choses que l'on a unies , que de ne pas les unir.

12. La majeure partie des Pères pensaient différemment des Espagnols; ils jugeaient qu'il était l;ès-convenable d'accueillir la demande de cet orateur, pourvu que la chose fût permise. Ni le doute de Castaneo, ni l'opiniojs de Guerrero ne la leur montraient illicite. Dans les sessions du concile, disaient-ils, on n'exerce pas une juridiction contentieusc

ble, puisque le concile avait été assemblé en où quelqu'un soit cité pour donner ses rai-

grande partie à la sollicitation et pour le bien de la France; mais d'un autre côté Castaneo mettait en doute si les Pères pouvaient, en dehors de la session, changer le jour arrêté pour une session. L'archevêque de Grenade disait que non, parce que le jour désigné pour la session doit ôlre certain, notoire et solennellement annoncé, afin que tous ceux qui devaient s'y rendre pussent le faire ; d'où il concluait que les assemblées particulières n'avaient pas le droit de changer ce jour, qui resterait alors ignoré, et le peuple serait induit en erreur par la déclaration précédente qui n'aurait pas été révoquée.

10. Les Espagnols s'opposaient généralement à ce délai : les points établis d'une manière solennelle par cette sainte assetnbléc ne devaient point être changés sans de trèsfortes raisons, qui ne se présentaient point en faveur de la demande de dificrer la session ; si les intérêts de la France le réclamaient, les princes catholiques et le légat du souverain pontife n'auraient pas manqué de le faire connaître dans la future session; on ne doit définir aucune question dogmatique, comme semblait le croire l'ambassadeur, et sur laquelle il convienne d'entendre auparavant les Français; il s'agit seulement de dresser des décrets de pure discipline, trèspeu importants et incapables d'occasionner le moindre changement dans ce royaume. On ne pouvait non plus objecter que l'ambassadeur était chargé de soumettre quelque affaire importante à cette session, parce que si cela était, le temps serait trop court pour la terminer, et l'on serait obligé de la renvoyer à une autre session.

11. En voyant cette nation particulière se prononcer pour le refus, la renommée attribua cette opposition à un autre motif qui leur était personnel. Car la session se tenant sans l'ambassadeui-' français, le marquis de Pescara, qui devait ôlre de retour de Milan

sons. Aussi ce n'est pas sans exemple de proroger une session en dehors d'une session, comme on peut le voir dans la douzième du concile de Constance.

13. On trouva un moyen terme qui fut approuvé de tous les Pères dans l'assemblée du 30 avril. H était propre à contenter les deux partis et à satisfaire l'orgueil qui faisait agir k's Espagnols, sans le manifester par leurs paroles. On décida que la session se tiendrait le 14, comme il avait été arrêté, et qu'en ce jour on se bornerait à recevoir les lettres de créance des ambassadeurs, et qu'on différerait de iiuit jours la session pour sanctionner les décrets. Cette conduite reçut l'appiobation de l'empereur, lorsqu'il eti fut informé. Souvent la difficulté des traités vient de ce qu'il semble que deux personnages puissants veulent opiniâtrement deux choses contraires, tandi, qu'elles ne sont point opposées entre elles, mais seulement différentes ; et on ne les jugeait contraires que parce que notre faible intelligence n'en concevait la possibilité que dans deux objets opposés entre eux ; comme si quelqu'un considérait uniquement la grande froideur de Icau et l'extrême sécheresse du feu. Mais celui (jui est doué d'un regard plus fin aperçoit quelque chose qui renferme des conditions propres à les unir : c'est ainsi que l'eau et le Lu se trouvent unis dans la terre.

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