LIVRE SIXIÈME
L'autre était le grand nombre de fautes qui ne déshonoraient pas moins le texte hébreu que les versions latine et grecque. On ne pouvait, disaient-ils, remédier autrement au mal qu'en priant le Pape de faire paraître une nouvelle édition, à la correction de laquelle on aurait apporté le plus grand soin, et d'en adresser un exemplaire à toutes les églises cathédrales.
Le troisième était la liberté que chacun prenait de fiiire violence aux divines Ecritures pour les interpréter à son gré. Afin de mettre un frein à cette licence , on proposa de flxer des règles invariables d'après lesquelles on entendrait toujours l'Ecriture selon le sens ancien de l'Eglise et des Pères, et on ne publierait jamais d'ouvrages de ce genre sans la permission des censeurs ecclésiastiques.
Le quatrième était les éditions que faisaient les imprimeurs sur des originaux altérés, et qu'ils accompagnaient des interprétations arbitraires dont nous parlions touta l'heure. Pour obvier à cet abus , on pensa qu'il fallait leur défendre , sous peine de grosses amendes pécuniaires et d'autres châtiments qu'on désignerait , l'impression de tout livre qui ne porterait pas le nom de l'auteur et ne serait pas revêtu de l'approbation de l'ordinaire.
4. Cette dernière disposition fut combattue par l'évéque d'Astorga et l'archevêque de Palerme. Ils prétendaient (1) que l'Eglise n'avait pas le droit d'imposer aux laïques d'amendes pécuniaires, et que, par conséquent, la peine devait être toute spirituelle, comme, par exemple, l'excommunication. L'évéque de Bitonto répliqua que les commissaires avaient, à la majorité, pensé le contraire, reconnaissant à l'Eglise tout le pouvoir qu'il importe qu'elle ait pour le bon gouvernement de la chrétienté , et soutenant qu'il est d'expérience que les peines temporelles sont plus efficaces que les spirituelles pour empêcher les délits extérieurs. Car les peines sont établies pour arrêter les méchants; mais pour éloigner les bons d'une action, il suffirait que cette action ne fût pas permise , lors même qu'on pourrait la faire impunément. Les méchants au contraire sont méchants , parce qu'ils donnent aux biens du corps la préférence sur ceux de l'âme.
5. Le cardinal Pacheco (2) représenta qu'on devait regarder comme abus la coutume de traduire l'Ecriture en langue vulgaire, et de la mettre ainsi indifféremment à la portée de la foule ignorante. Madrucci combattit cette observation ; son opposition , quoique polie, fut des plus vives. Il déclara que l'AUeningne serait scandalisée, si elle apprenait que les Pères voulaient enlever au peuple cette Ecriture qui, selon l'Apôtre, ne doit pas cesser d'être dans la bouche des fidèles ; et comme
(!) Actes de Massarelliel Journal par le même, de la congrégation particulière tenue devant Cervini, le '23 mars.
(5) Dans les Actes, dans une lettre du cardinal Cerviniau cardinal Farncse, le 17 mars.
Pacheco lui avait répondu qu'il y avait de telles défenses en Espagne, et qu'elles avaient môme eu l'approbation de Paul II, Madruce reprit que Paul II et tout autre Pontife n'étaient pas infaillibles, quand il s'agit de juger si une loi est salutaire ou non. Pour moi ^ dit-il, je sais en allemand r Oraison dominicale et le Symbole de la Foi ; et le peuple allemand, qui les apprend communément , ne se trouve pas moins bien que moi de cet usage qui fait sa consolation. Plût au ciel quil ne nous fut jamais venu de professeurs de grec et d'hébreu! que de maux seraient épargnés à l'Eglise ! Pour celte fois, la congrégation se sépara sans avoir rien arrêté. Mais le discours de Madrucci ne satisfit pas tout le monde. Quelques-uns pensaient que le plus communément, tant parmi les Chréliens qu'auparavant parmi les Hébreux , l'Ecriture n'avait point été dans la bouche (1) du peuple, et que les circonstances présentes ne montraient que trop clairement les inconvénients de cette innovation ; qu'on ne pouvait bannir les matières religieuses des langues vulgaires , puisque ce serait condamner une foule d'hommes sages et de saints qui les ont traitées dans des ouvrages écrits en ces mêmes langues vivantes qu'on parlait de leur temps ; et qu'au contraire, les héréliques profitant de ridiôme national pour publier leurs erreurs, il fallait répandre le contre-poison dans ces mêmes eaux qui avaient élé empoisonnées. Mais qu'on ne devait pas pour cela laisser, dans ces derniers temps, arriver jusqu'au plus bas peuple, par le moyen de la traduction, au moins toutes les parties de l'Ecriture; qu'il y avait dans quelques-unes des passages aussi profonds pour le sens qu'ils étaient simples en apparence ; que la lettre en paraissait favorable aux novateurs, et qu'ils pouvaient jeter le trouble dans l'intelligence des ignorants , à ce moment où les hérésies modernes commençaient à faire du bruit; que cet inconvénient n'avait pas lieu pour les autres livres où il était question de religion ; qu'ils étaient trop abstraits pour être entre les mains du vulgaire, et qu'en tous cas on n'y émettait pas les doutes sans les accompagner de la solution ; qu'ils contenaient mêoûe la réponse aux Joutes que les hérétiques semaient malignement, pour la ruine des simples , dans des livres du même idiome; qu'au reste, les aliments les meilleurs en eux-mêmes ne réussissaient pas à tous les estomacs ; que les plus substantiels, si on les donnait aux tempéraments les plus f.nbles, occasionaient très-souvent des maladies et quelquefois même la mort.
(1) f Ce que Thistorien nous dit ici, comme l'observe Richard Simon dans la Bibliothèque critique (t. III, chap. 5, p. 57), est très vrai et très-facile à enlendrc. Mais Arnaud s'étant laissé tromper par la traduction latine de Pallavicini où on lit : Sacras liiteras haud fuisse populari idiomate vjilgatas, fail dire .i notre historien , contre toute vérité, que ri^critura n'aviiit point été le plus conimuiiéuionl écrite en langue vulgaire ni parmi les Israélites, ni parmi les Chréliens.