‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 29 sur 348 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Arrivée deV ambassadeur de V empereur, François de Tolède ; Musso (l'évêque de Bironte) chagriné par les créanciers des pensions ; Vergerio mis en cause pour crime d'hérésie ; conseils des légats au Pape touchant la réforme.

1. Le concile devenait plus brillant de jour en iour, et le courage de ses membres augmentait en proportion de l'éclat que prenait l'assemblée. Peu de jours auparavant (1) était arrivé, comme ambassadeur del empereur, François de Tolède. Il avait trouvé, à un mille de°la ville, la suite des cardinaux et beaucoup de prélats qui s'étaient portés jusque là à sa rencontre. Ses instructions disaient qu'il remplirait les fonctions d'ambassadeur, ou seul , au défaut de Mendoza , ou conjointement avec ce collègue , s'il se rétablissait et pouvait prendre part au concile. Son séjour à Trente ne fut que de quatre jours (2) ; il on partit pour aller à Padoue. Il voulait y visiter Mendoza, car il n'ignorait pas combien ce dernier était mortifié intérieurement de l'arrivée d'un successeur qu'il avait demandé lui-même à la vérité , mais avec le désir et l'espoir d'être refusé. Et d'un autre côté, de Tolède avait besoin de la connaissance des intentions secrètes de l'empereur relativement à ces affaires : c'était Mendoza qui y était initié. Il se décida à cette démarche obséquieuse , poussé qu'il y était par les conseils du cardinal de Trente, quoiqu'il y eût par lui-même de la répugnance et qu'il en fût détourné par Pacheco. Ce dernier soutenait que cette déférence était indigne de la grande famille des Tolède; soit qu'il le pensât, soit, comme le bruit en courait, qu'il ne fût pas très-bien avec Mendoza, soit enfin qu'il désirât être l'unique source d'où de Tolède fût obligé de tirer ses renseignements.

2. Dans une visite particulière qu'il leur fit, de Tolède protesta aux légats de la disposition où était l'empereur de faire cause commune avec le Pape; cette alliance était d'ailleurs dans son intérêt , et son ambassadeur assurait qu'elle faisait partie des instructions qu'on lui avait données , déclarant qu'il ne se connaissait d'autre titre au choix que SaMajesté venait de faire de lui pour ce haut emploi , que son vieil attachement au Saint-Père. Il fit connaître ensuite aux légats que l'empereur avait annoncé aux protestants que c'était de son consentement que le concile avait commencé et poursuivait ses sessions.

I 3. Dans ce même temps, il se passa deux * choses que le récit de Sarpi dénature ; c'est à la plume d'un historien véridique de les rectifier. L'une regarde Pierre Paul Vergerio, évêque de Capo d'Istria ; nous en avons parlé amplement. Sarpi raconte de lui qu'accusé d'héré-

(1) 15 mars 1546.

(2) Lellre du cardinal Cervini au cardinal Farnèso, du 20 mars 1546 , el lellre de renseignemeiils envoyée de Trente à Rome, le 24 mars, parmi les papiers des Lodovisi.

sie à Rome par l'inquisiteur de son évêché , et pour se dérober à la fureur de ses peuples, qui regardèrent comme un châtiment que leur attirait son impiété la stérilité qui désolait alors leur territoire , il vint à Trente ; que c'était le lieu où il lui avait semblé le plus convenable de se réfugier et où il comptait qu'il lui serait plus aisé de se disculper; mais que les légats lui interdirent toute participation aux congrégations du concile et lui conseillèrent d'aller se justifier à Rome ; qu'il partit avec l'intention de se rendre dans son évêché ; qu'il en fut empêché par le nonce , qui avait ordre d'informer contre lui , et qu'alors, de dépit ou de peur, ou pour tout autre motif, il sortit peu de mois après d'Italie. Voilà tout ce qu'en dit Sarpi. Nous avons déjà rapporté ailleurs que l'hérésie de Vergerio, lorsqu'elle ne faisait encore que couver dans son sein, n'avait point échappé aux regards perçants du cardinal Alexandre, qui en avait informé le Pape dès l'an 1539 ; qu'ensuite, vers l'année 154-0, il voulut assister, en qualité d'envoyé du roi François, à la diète et à la conférence de Worms ; que sa présence déplut aux Impériaux et encore plus au Pontife , dont il se vantait hautement d'être le ministre secret ; que le Pape fit savoir à l'empereur qu'il lui saurait le plus grand gré de faire partir cet homme d'Allemagne ; que pour lui , il avait usé de tous ses moyens pour l'amener doucement à retourner dans son évêché ; qu'il lui avait même fait offrir le dégrèvement de la pension ; qu'il ne s'était abstenu d'user de violence contre lui que par la crainte de le voir se précipiter de dépit dans l'apostasie, éclat déshonorant pour le caractère épiscopal qu'il avait, et pour la dignité de nonce pontifical dont il avait été revêtu. Qu'on juge par là de la fable de Sleidan : il raconte que le Pape lui destinait le cardinalat à son retour de la diète , mais que les soupçons qu'il eut sur la sincérité de sa foi , le firent changer de dessein. Dans les années suivantes, chaque jour, on vit se révéler de plus en plus les maux qu'il cachait dans son cœur. Il fut donc dénoncé et cité à Rome pour soupçon d'hérésie. Ce fut alors (1) qu'il vint chercher asile dans le concile et qu il espéra que la protection du cardinal de Trente le ferait siéger parmi les juges de cette même foi qui l'accusait. Déchu de cette espérance , il obtint néanmoins des légats des lettres de recommandation si pressantes, qu'elles lui valurent la dispense de comparaître à Rome; on remit sa cause au jugement du nonce et du patriarche de Venise, comme il l'avait demandé. Mais enfin Vergerio, qui sentait que son crime ne pouvait être justifié, se retira parmi les hérétiques, chez les Grisons, et de là il publia contre la religion, contre le concile et contre le Pape, des livres où il y avait autant d'ignorance que d'audace, et qui ne furent du goût que de ces palais tellement dépravés que le fiel, comme autrefois la manne , leur fait éprouver ce qu'il y a de plus

(I) Lollies des légats nii cardinal Ardinghelli du 27 lévrier, et à Farnèsedii 2 cl du 6 mars 1546.

LIVP.E SIXIÈME.

délicienses saveurs. Pour avoir une idée plus complète de cet homme et de ses actions , il suffit encore délire les Mémoires de Vergorio el les Lettres catholiques de son compatriote Mnîiîis.

4. Le second fait que Sarpi rapporte à sa manière, c'est que l'évéque de Bitonto fut cité à Rome pour le paiement des pensions dont son Eglise était chargée, et qu'il s'en plaignit, prétendant que ces pensions payées, il ne lui restait que 400 écus de rente , tandis qu'il ne pouvait se soutenir au concile, avec moins de 600. Et Sarpi ajoute qu'il y eut à ce sujet grande rumeur dans la congrégation du 5 mars ; que les évêques, surtout les moins riches , en prenaient occasion de trouver mauvais qu'on citât à Rome, pour payer sous peine de censure, un membre du concile, et disaient que l'auditeur de la chambre méritait à son tour d'être cité pour cela à Trente ; que de là ils en venaient à se récrier hautement contre l'usage des pensions ; qu'alors les légats, pour apaiser ce tumulte, promirent de recommander efficacement au Pape la position de l'évéque de Bitonto: voilà le récit de Sarpi. Mais ni dans les actes de cette congrégation, ni dans les lettres des légats, il n'est pas même dit le plus petit mot de cette rumeur qui aurait été au reste très-injuste, comme s'il eût suffi d'être présent au concile, pour être affranchi de l'obligation de payer ses dettes , et que les réformateurs du christianisme n'eussent pas dû plutôt donner l'exemplede toutes les vertus dont la plus nécessaire est la justice : ou bien , comme si le concile eût pu rendre nulles les obligations jurées antérieurement par les évêques, de sorte qu'il n'eût plus été permis de les citer en vertu de ces engagements et de ces serments devant le général-auditeur du Pape qui juge même les cardinaux. Ce qu'il y a de vrai, c'est que Mussus ( l'évéque de Bitonte ) exposa (1) avec la grande modération son embarras aux légats, et réclama leur protection. Ceux-ci rendirent témoignage à Rome des mérites deceprélat, et le Pape, qui voulait être libéral de son bien et non de celui d'autrui, refusa de le dégrever de la pension (2) ; mais, par intérêt pour sa position, il lui accorda pour cette fois un subside de 100 écus d'or.

5. Dans le même temps, les légats (3) après un an de séjour à Trente , demandèrent des successeurs; les deux autres le firent par modestie , mais ce fut sa mauvaise santé qui y détermina le premier. Son tempérament se trouvait mal du climat des Alpes; la goutte qu'il avait aux pieds et aux mains l'enchaînait la plupart du temps chez lui. C'était précisément elle qui l'avait empêché à cette époque d'assister aux congrégations. Mais [k]

(1 ) Lellre des légats au cardinal Farnèse, du 6 mars 154().

(2) Lettre du cardinal Farnèse aux léeals, du 23 mars 1546.

(3) Lettre des légats au cardinal Farnèse, du 17 mars IS'IG.

(4) Lettre du cardinal Farnèse aux légats du 51 mars 1546.

le Pape leur répondit par un refus obligeant qu'il accompagna de témoignages de satisfaction. Il n'ignorait pas que, pour la réussite d'affaires ardues et difficiles, il ne faut jamais changer de ministres, à moins >ii;.^ les premiers qu'on y a employés, m<i iiiés de ne pas monter plus haut, ne prennent de l'ennui et ne se négligent, ou bien à moins que la mésintelligence survenant entre eux et ceux avec lesquels ils ont à traiter, il ne devienne indispensable de pourvoira leur remplacement, non pas dans le but d'y en mettre de plus habiles, mais de plus goûtés, qui rencontrent moins de difficultés dans l'accomplissement de leur mission. Et, comme le Pontife désirait établir la réforme dans sa cour, et qu'il était jaloux de faire voir qu'il en avait dressé tout le plan, même avant que le concile en eût dit le premier mot, il envoya aux légats la copie de la bulle qui avait été rédigée dans ce dessein plusieurs années auparavant, afin qu'ils lui en dissent franchement leur avis.

6. Les légats avaient déjà précédemment exposé eux-mêmes avec une grande liberté, dans leur correspondance (1), que tous les évêques s'entendaient pour vouloir et demander une seulechose dont ils se contenteraient, et qu'il semblait assez raisonnable de leur accorder, c'est-à-dire la libre administration de leurs diocèses ; que pour cela il fallait leur laisser la collation des bénéfices et surtout des bénéfices à charge d'âmes, et la connaissance des causes en première instance, ainsi qu'une juridiction dans leur diocèse qui exclût toutes les exemptions ; que si on obtempérait à leurs vœux, on n'aurait plus à craindre que le concile souffrît la controverse séditieuse de la suprématie du concile sur le Pape, ou du Pape sur le concile; que les évêques se montraient disposés à faire plaisir à Sa Sainteté, car ils comprenaient que ce serait un mauvais expédient pour triompher des hérétiques que de leur opposer un tronc sans tête : que ceux même des Pères qui s'étaient obstinés à réclamer l'inscription oii le concile est traité de représentant de toute f Eglise, n'avaient entendu cela du concile qu'autant qu'il comprend le souverain Pontife qui en est le chef. Quant à la rédaction de la bulle en question, elle ne leur parut pas assez large, comme nous le montrerons bientôt plus en détail. Le Pape agréa les représentations des légats (2); il fit répondre que ces points seraient réglés à la satisfaction des Pères et que les évêques auraient la libre adrninistration de leurs Eglises, pourvu que, par libre, ils n'entendissent point indépendante du Siège apostolique, et pourvu qu'ils ne demandassent de pouvoir que ce qui est nécessaire pour faire l'office de supérieurs et non ce qu'il en faut pour régner en souverains; car, porter plus loin leurs prétentions, ce serait faire de l'Eglise un monstre à mille têtes.

(1) Lellre des légats au cardinal Farnèse, duTmars

(2) Lettre du cardinal Farnèse aux légats , du 23 mars 1546.

Page 1