CHAPITRE V
CoNC. DE Trente II.
Le cardinal de Mantotie se détermine à garder la légation. — Il y est poussépar Vtmpercur, qui se justifie auprès des légats sur le livre des propositions qu'il avait envoyé. — // se soumet à leur jugement.
1. Au milieu de tous les troubles extérieurs, le concile reçut quelque tranquillité intérieure, car le cardinal de Mantoue abandonna enfin le dessein de quitter l'assemblée. Arrivabene revint {le 30ymnl562 ) avec des lettres confidentielles du cardinal Borromée, sur les résolutions qu'ils avaient prises avec le pape et le cardinal de Gonzague ; mais c'était de vive voix (le/fre </u cardinal Borromée, du premier juillet } que le saint-père l'avait chargé de lui signifier le refus de sa demande, et cela en termes si formels que le cardinal de Mantoue dut renoncer à l'espoir de l'obtenir. Celte réponse fut communiquée au cardinal Simonetla, et on lui fit connaître en même temps qu'on avait cru ce parti le plus avantageux à cette sainle entreprise, et il reçut ordre d'user à l'égard du cardinal de Mantoue, non-seulement d'une grande douceur et d'une grande patience, mais encore de lui témoigner toute confiance et de faire plus qu'il no devait, et le pape l'assuraitqu'il serait payé de retour par les procédés nobles de ce seigneur ; qu'en conséquence {Lettre secrète du cardinal Borromée, du 29 juillet 1562) il eût pour lui toutes sortes de prévenances, qu'il lui communiquât toutes les affaires, qu'il acceptât souvent ses invitations, et que quand quelque évêque aurait recours à lui pour obtenir quelque grâce du saintsiége, il l'exhortât à recourir en même temps à la recommandation du premier légat, afin que celui-ci connût qu'il était estimé de ces évêques, puisqu'ils lui adressaient leurs demandes, et du souverain pontife, qui les ac cueilleraient. Je trouve encore dans les lettres plus secrètes du palais apostolique que, dans ce temps là, Pie IV avait une manière d'agir toute remplie d'attentions et de témoignages dhonneur à l'égard du cardinal de Mantoue. Ainsi l'archevêque de Lanciano étant parti de Rome la veille du départ d'Arrivabene ( le 2djuin 1562), le pape lui donna une lettre de sa propre main pour le cardinal, où il lui recommande le concile, comme au chef et au guide de ses collègues, et lui donne un titre dont les papes n'onl pas accoutumé de se servir à l'égard des cardinaux, en l'appelant illustrissime. A la suite de ce refus honorable, une autre chose ne contribua pas peu à relever le premier légat et à lui donner le courage de continuer sa présidence : ce furent les bons offices d'un autre grand prince {Lettre de l'ambassadeur de Florence au duc de Côme, du ik juillet 1562). Après l'arrivée de l'archevêque de Prague, et les informations qu'il reçut de lui, l'empereur écrivit, au cardinal de Mantoue pour l'encourager et le prier de ne pas laisser cette œuvre si sainte, comme le bruit courait qu'il voulait le faire; que l'autorité et la grande réputation de sa paternité révérendissime donnaient plus ii é»
{Trente-sept.)
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HISTOIRE DU COlNCILE DK TRENTE.
S clat et plus de force à cette assemblée; qu'il lui ferait un sensible plaisir si, sans s'arrêter à toutes ses fatigues et autres motifs personnels , il continuait à la présider ; et il lui faisait connaître qu'il avait travaillé efflcacement dans cette vue par los lettres qu'il avait écrites au souverain pontife. Ferdinand ne se borna pas à ces prévenances par écrit, mais il voulut agir encore, soit dans ses discours avec le nonce Delflni, soit dans ceux que tinrent en son nom ses an)bassadeurs avec le cardinal. Cela vint au point que le premier légat reçut de si grandes preuves de haute estime et de bienveillance, que les accusations se changèrent en louange, et les humiliations en honneurs, tellement (1) qu'il n'y avait alors aucun homme sage et zélé qui n'écrivît ^X ne parlât dans la persuasion que le départ du cardinal de Mantoue serait la perte dune grande lumière, et l'obscurcissement du concile, et une éclipse que souffrirait l'Eglise.
2. Par le retour de l'archevêque de Prague, l'empereur écrivit deux lettres, l'une trèscourte, au cardinal Hosius (c'était une réponse); l'autre très-longue, à tous les légats, sur le recueil déjà cité de ses propositions, au sujet desquelles le cardinal lui avait fait remarquer beaucoup d'inconvénients ; la conflance qu'il s'était acquise dans le temps de sa nonciature lui avait permis de le faire avec assez de liberté (29/wm 1562). Ces deux lettres se réduisaient à deux chefs : justifier la proposition qu'il avait faite par ses ambassadeurs, et se remettre au jugement des légats pour son exécution.
3. Sur le premier sujet, il disait qu'ayant appris avec une joie singulière qu'ils étaient disposés à entreprendre le grand ouvragi* de la réformation, il avait désiré y concourir en présentant au concile ce qu'il croyait avantageux, non-seulement pour conso! v<mdans ses Etats ce que la religion y possédait encore, mais même pour pouvoir recouvrer en grande partie ce qu'elle avait perdu ; qu'il avait confié l'examen de ce dessein à des hommes catholiques, pieux et prudents ; que telle était l'origine de ces articles qu'il avait envoyés à ses ambassadeurs ; qu'il avait appris de la bouche de l'archevêque de Prague que les légats, les ayant examinés suivant l'usage, avant de les présenter au toncile, avaient observé quatre choses à ses ambassadeurs:
4. Qu'il ne convenait pas de donner aux princes celle liberté de faire suivant leurs vues des propositions au concile ;
Qu'il n'appartenait pas aux évéques de réformer leur chef, c'est-à-dire le pape, comme il était dit en ce recueil ;
Que les légats prévoyant que la plupart de ces propositions seraient rejetées, ne voulaient pas exposer l'autorité de l'empereur a ce procédé peu honorable ;
(1) Actes de Paleoito, lettres de l'ambassadeur de ïlorenceeldel'évéque de Modène, relalion du secreiairedj- cardinal Seripandi, ei lettres de l'archeteque de 2.ara.
Que si malgré cela les ambassadeurs avaient voulu présenter leur mémoire pareux-mêmes, c'eût été là le moyen le plus sûr de dissoudre le concile, réuni principalement pour le bien des Etats de l'empereur.
Cette dernière considération comme plus capable de faire impression sur l'esprit de l'empereur, lui avait éié confirmée par le témoigage du cardinal Hosius dans une lettre particulière.
5. L'empereur répondait à la première observation que : si le roi catholique avait pu proposer la déclaration delà reprise du concile, el le roi très-chrétien tant d'autres articbîs, et si dans le sauf-conduit offert aux protestants, il les invitait à venir et à faire leurs propositions, il ne croyait pas que cela dût lui être refusé à lui, le premier des enfants de l'Eglise et son défenseur; qu'on disait à tort que cette liberté alongerait indéfiniment la tenue del'assemblée; plût à Dieu, au contraire, qu'il y eût tant de princes qui concourussent à cette sainte entreprise, qu'on eût à craindre cette prolongation à cause de leurs propositions ! qu'il n'y avait aucun sujet de craindre que sous prétexte de faire des propositions au concile, il aspirât à en usurper le gouvernement, puisqu'on pou-s vait voir que depuis l'ouverture des sessions c'étaient là les premières propositions qu'il eût faites. 1
6. Quant à la seconde, qu'il avait ouï dife jusqu'alors que le souverain pontife voulait que les choses les plus importantes fussent traitées dans ie conciie, el qu'on y devait réioriner l'Eglise dans son chef et dans ses membres ; mais que si quelqu'un des articles qu'il proposait paraissait ne pas être de la compétence du concile, il n'était pas i assez obstiné pour vouloir leur en interdire ! le sujet.
7. Pour ce qui regarde la troisième, il marquait qu'il ne s'arrogeait pas le droit de rien prescrire aux Pères sur les matières ecclésiastiques ; qu'il lui suffisait de remplir son devoir, qui était de les avertir et non de, les régir ; qu'il se tiéclarail fils obéissant de l'Eglise , el qu'un refus ne lui aurait pas paru une injure.
S. Au sujet delà quatrième, il était également surpris et affligé que l'on craignît pour si peu de chose la rupture du concile ; qu'il avait cru jusqu'alors et qu'il croyait encore que chacun devait y avoir pleine liberté de parler ; que si quelqu'un était capable de trouver cela mauvais , il prouverait par là qu'il n'aimait pas à entendre la vérité, et qu'elle lui était odieuse ; qu'il aurait désiré entendre en particulier ce qui dans ces propositions était capable d'offenser si grièvement les Pères, parce que pour ce qui regardait le souverain pontife, il n'avait jamais eu l'intention d'accuser Sa Sainteté, ni de lui faire des applications, mais au contraire qu'il avait une telle estime pour son intégrité, sa piété, sa probité et son zèle pour le bien de la république chrétienne, qu'il avait coutume de dire fréquemment et publiquement que depuis bien longtemps on
LIVHE DIX SEPTIEMK.
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n'avait pas vu de pontife plus vertueux, ni plus zélé pour la paix universelle , sans parler des preuves signalées de bienveillance particulière que Sa Sainteté lui avait données et après lesquelles il serait le plus ingrat des hommes, s'il essayait contre toute raison de déverser sur sa personne le moindre blâme; qu'en effet il était question dans ces demandes de quelques réformes dans la cour romaine, mais qu'il désirait, comme c'avait été l'intention des légats que Sa Sainteté les fît par elle-même; que pour le reste, personne ne doutait que le clergé, surtout en Allemagne, n'eût besoin de réforme, et que pour cet article il ne demandait point de distinction, qu'il serait bien aise qu'en même temps les laïques fussent réformés : qu'on avait aussi demandé que certaines lois ecclésiastiques fussent abrogées à cause de l'infirmité de certaines provinces , et que cela lie devait pas paraître étrange aux habitants d'autres contrées où la foi était plus ferme et où par conséquent on n'avait pas besoin de ce soulagement ; qu'il avait ouï dire que ces demandes avaient été mal accueillies, parce que quelques propositions étaient exprimées dans les mêmes termes dont se servent les hérétiques; que pour lui il n'en savait rien, parce qu'il ne lisait pas leurs ouvrages : mais que quand même cela serait , si ces propositions étaient reconnues mauvaises, on devait les refuser, et si elles étaient bonnes, ondevait considérer la chose et non sa source.
9. Passant ensuiteau second et principal article, il déclarait que tout ce qu'il avait allégué jusque-là, c'étaitpour sedisculperet non pour entrer en lice avec les très-réxérends Pères les légats, qu'il reconnaissait pour les plus respectables cardinaux de la sainte Eglise, qu'il respectait souverainement, et dont il connaissait si bien la sincère et particulière affection pour lui, qu'il n'attendait d'eux que d'excellents et de paternels avis. Si donc après avoir lu ses raisons, ilstrouvaient convenable de les proposer, qu'ils le lissent ; que si au contraire il y avait quelque lieu de craindre que le saint concile fût menacé par elles, il était bien éloigné de vouloir causer un tel malheur à l'Eglise, pour laquelle il était prêt à répandre son sang.
10. Quant à la réforme particulière de la cour romaine, quoiqu'elle fût de très-grande importance pour l'Eglise universelle, cependant il ne se tourmentait pas trop de cela, surtout depuis qu'il avait su que le souverain pontife s'y portait avec un soin extrême (chose qu'il avait ignorée jusqu'alors), et ne doutant pas que dans cette entreprise, comme en toutes les autres, Sa Sainteté ne fût en étal de remplir entièrfiment les devoirs d'un pasteur très-soigneux et très-vigilant. C'est pourquoi il espérait un succès que beaucoup de ?es succe seurs avaient cherché inutilement ; que pour les autres articles qui avaient rapport à la réforme générale, il les priait et les conjurait au nom du Seigneur de présenter au plus tôt ces articles auconcile, sinon tous ensemble, parce que leur grand
nombre pourrait empêcher qu'ils pussent être traités tous à la fois, ce qu'il ne voulait nier, au moins qu'ils fussent présentés successivement, ainsi (jue les légats avaient témoigné à ses ambassadeurs qu'ils voulaient procéder; que poqr lui, il avait appris avec joie que l'on avait commencé à s'occuper de la réforraation, et qu'il les exhortaitànepas suivre en cela l'impulsion du concile, mais à la lui donner,puisqu'ils en étaient les chefs, et à veiller avec le plus grand soin que la liberté régnât dans le concile, et qu'on ne lui suscitât des obstacles, pour qu'on n'imputât point au saint-siège, malgré son bon vouloir, ces délais et ces difficultés, tandis que sa piété digne de toute louange avait confié au concile la décision des affaires les plus importantes.
11. Ce fut dans ce sens que l'empereur écrivit aux légats, en partie pour se justifier, et en partie pour expliquer ses propositions; mais dans le fond pour se rétracter autant qu'il pouvait le faire, en sauvant l'honneur de Sa Majesté. Cette lettre, qui ar^riva peu de jours avant la session, les rér jouit et leur donna du courage; en présence des ambassadeurs, ils reçurent avec plaisir les justifications de leur maître pour le passé, qui est la chose la plus insignifiante, et ils leur observèrent que comme les proposiiions de l'empereur méritaient plus d'égards que les autres, de même aussi elles étaient plus capables d'exciter du trouble; qu'étant regardé comme le principal promoteur du concile, ses sentiments ne pouvaient que pioduire la plus grande anxiété, lorsqu'ils paraissaient contraires à ce que les Pères regardaient comme le bien de l'Eglise; que malgré la liberté que le concile laissait à chacun d'exposer son avis, cependant les propositions de tous n exigeaient pas un temps bien long et ne demandaient pas toutes d'être examinées; et surtout qu'on n'était pas si soigneux de ne pas les rejeter, par égard pour ceux qui les émettaient. Ils promirent bien qu'ils ne manqueraient pas de soumettre à l'assemblée les vues de Sa Maj"Sté, selon qu'ils jugeraient l'occasion favorable, e temps et lieu. Et ainsi iis r jetèrent ces propositions sans manquer aux égards dus à l'empereur, et sans lui enlever l'espérance; mais en évitant d'en venir à l'exécution, ce qui est le moyen le plus raisonnable, quand il s'ajjil de demandes impérieuses et violentes faites par les grands.