‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 286 sur 348 · LIVRE DIX-SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-SEPTIEME

rare, car pour éviter le reproche de légèrelé, l'homme est porté à développer la force des preuves qui l'ont fait changer d'avis.

9. Au contraire, Jean-Charles Bovio, évêque d'Ostuni, et celui d« Modcne,avcc le général des dominicains, quoiqu'ils vissent bien que la signification de ce canon troisième était différente de celle du précédent, qui avait été publié sous le pape Jules, pensaient cependant que Luther n'avait pas enseigné l'erreur que l'on voulait réprimer par le nouveau décret , puisque, dans les paroles rapportées par le cardinal Seripandi, il ne parlait pas de l'usage de l'eucharistie, mais seulement i! tâchait de réfuter les raisons et les preuves des catholiques sur la chose contenue dans le sacrement. Ils croyaient donc que le canon proposé n' était pas, comme le disait Gnerrcro, la condamnation d'une erreur déjà analhématisce. mais bien d'un fantôme tout à fait imaginaire. Cependant tous les autres se rangèrent à l'avis du légat, pensant, et avec raison, que pour préparer avec prudence un nouveau contre-poison, il n'est pas nécessaire qu'un nouveau poison existe sûrement, mais qu'il suffit qu'on ait des raisons suffisantes pour le soupçonner.

10. La dispute fut beaucoup plus vive au sujet de ce canon, pour savoir si l'on devait sur-le-champ déclarer que celui qui communie sous les deux espèces, reçoit la même grâce que lautre, qui communie sous une seule. Nous avons vu que les théologiens du second ordre avaientdéjà discuté ce point, et que le plus grand nombre était pour l'affirmative. Ensuite, dans les congrégalions dn concile, Hosius parmi les légats, et l'évéque des cin(j Eglises parmi les orateurs, conseillèrent de le définir. Sans cela ils prévoyaient que plusieurs peuples septentrionaux, qui jusqu'alors étaient restés unis à l'Eglise romaine, mais qui désiraient d'obtenir ce privilège, s'ils étaient frustrés dans leur attente, et si le concile ne prononçait pas l'égalité de grâcedans les deux cas, se sépareraient d'elle, croyant, d'après l'opinion de quelques théologiens du concile, que la défense de l'Eglise les privait d'une augmentation de grâce. Cependant le plus grand nombre, et les plus recommandables des Pères, furent d'avis d'imiter la réserve du concile de Constance, qui n'avait pas voulu se prononcer, comme l'atteste Jean Gerson. Tous les prélats espagnols se rangèrent à ce parti, surtout ceux de Grenade, de Braga, de Ségovie, de Tortose, de Salamanque, François Blanc d'Orense, Antoine Corromero d'Âlmerie. Celui de Modène défendit aussi avec zèle ce parti.

11. On désirait généralement que dans les canons on employât une manière de parler plus soignée, ot qu'ils fussent précédés d'une exposition de doctrine qui é'iaircît la matière et levât toutes les difficultés ; c'était d'ailleurs la méthode qu'avait suivie le concile sous les pontificats de Paul IV et de Jules III. C'est pour cela que l'on partagea la rédaction. Celle des canons, soit de foi, soit de réforme, futconfiéeau cardinal Simonetta, auquel on aiijoigiiit les évoques toscarari

Blanc, Buoncompagno, elle général de l'ordre des prêcheurs ; celle des canons de doctrine , aux cardinaux Hosius et Seripandi. avec les évoques de Paris, de Chiozza et d'Ostuni, avec le frère Christophe de Padoue, général des augustins déchaussés.

12. Ces derniers composèrent les formules, et les présentèrent aux Pères ; mais, comme il arrive dans les grandes assemblées, il y eut bien peu de termes dans ces formules qui fussent admis sans difficulté : les uns reprenaient la pureté affectée du style, le trouvant plus élégant que majestueux, et peu convenable à la gravité et au style de l'antiquité ecclésiastique ; les autres au contraire voulaient un style plus élégant, pour s'adapter mieux aux progrès du siècle, qui regardait avec dédain la vérité, si elle n'était assaisonnée d'élégance : tellement , que plusieurs savants littérateurs modernes avaient moins d'affection pour les vérités célestes, parce qu'ils les voyaient présentées sous la forme scolastique. Enfin, pour mieux faire connaître l'étonnante diversité des jugements, je crois devoir en rapporter un trait. Quelques-uns ayant proposé qu'un si sublime sacrement ne fût pas nommé sans quelque titre dhonneur, il y en eut qui réprouvèrent le tilre de augusiissimum, parce qu'on le donne aux empereurs séculiers, et demandèrent qu'on le nommât sanctissimum, titre propre au vicaire de Jésus-Christ : ne faisant pas attention que le terme auguste est le même que sacré, et que, d'après cette raison, il ne faudrait pas donner à Dieu le tilre de Majesté, puisqu'on l'emploie aussi pour les rois temporels.

13. Passant à des considérations plus sérieuses, le père Albert Duinio de Cattaro , dominicain, evêque de Veglia, fit remarquer que, à Chypre, à Candie et autres pays, il pouvait y avoir six cent mille fidèles qui avaient conservé l'usage de la communion sous les deux espèces, et qui cependant étaient en communion avec l'Eglise romaine; et qu'il fallait bien se garder de les condamner, comme le donnaient à entendre les chapitres présentés au concile, ce qui ne manquerait pas d'occasionner de grands troubles. De plus, les ambassadeurs français présentèrent un mémoire (1) où, après avoirexprin)é leur adhésion aux demandes des Allemands pour obtenir cette dispense, ils requirent que, en tout état de choses, les décrets ne portassent aucun préjudice au roi très-chrétien, qui, suivant un usage très-antique, a coutume, le jour de son sacre, de communier sous les deux espèces. Ils ajoutèrent que la même coutume était observée en France dans certains monastères de l'ordre de Citeaux, en quelques solennités déternunées. On leur répondit que dans les décrets soumis à la discussion on condamnait ceux qui affirmaient la nécessité ou le précepte divin de communier sous chaque espèce, et non ceux qui, par un antique privilège ou un rite

(1) 4 juillet. Voyez leDiario du secrétaire du cardinal Seripandi Cl les Acics de P;ilcoUo,

HISTOfRE DU (ONCILK DE TRENTE.

ancien, suivaient cet usage, sans, pour cela, sais quelle interrogation à Augustin, qui lui s'éloigner de l'Eglise dans la croyance ; que fit une réponse ridicule, et qui montrait son pour ceux-là, le concile ne prétendait rien ignorance en fait d'histoire. Quiconque aura innover, à l'imitation du pape Innocent III quelque notion sur les écrivains, croira pludans son chapitre dernier sur le baptême, tôt que Soave est un calomniateur, que Au- Cependant Augustin et Ragazzone étaient gustin ignorant. Mais poursuivons, d'avis que cette intention fût déclarée dans 16. Jacques-Marie Sala, évoque de Viviers, l'énoncé du décret en termes plus exprès; et ne voulait pas que dans un chapitre de docle premier certifia avoir lu la copie d'un pri- trine on alléguât, sans l'expliquer, le célèvilége dans lequel se trouvaient accordées bre témoignage de saint Jean, chap. VI, à tous' les Grecs sans exception la commu- comme on faisait dans le décret proposé; et nion sous les deux espèces ensemble, et la cela à cause de la grande diversité d'opinions communion des enfants. Il déclara aussi parmi les anciens auteurs : les uns l'entciiavoif vu à Rome dans la sacristie de Saint- dant de la nourriture corporelle de la chair Pierre un volume écrit par le cardinal Deus- de Notre-Seigneur Jésus-Christ, telle qu'elle dédit, l'ail 1090, après le pontificat de saint a lieu dans le sacrement, les autres l'en- Grégoire VU, contre les schismatiques et les tendant de la manducation spirituelle , qui

simoniaques; et que dans le second livre de cet ouvrage il était parlé, comme d'un usage de ce temps-là, de communier les enfants immédiatement après leur baptême en leur donnant l'espèce du pain trempée dans celle du vin.

14. Soave, racontant quelque chose de ces discours, se trompe en donnant d'aborJ Augustin pour auteur de la recommandation, dont nous venons de parler, d'éviter ce qui pourrait paraître condamner l'usage dos

se fait dans le baptême et par la justification. Il aurait voulu, en général, une explication précise de la doctrine dépouillée de tout raisonnement; car il pensait que tous ces ornements étaient moins des armes propres à défendre les définitions, que des embarras qui donnaient prise à leurs adversaires.

17. L'évêque de Brescia proposa de changer la rédaction du canon quatrième, et que, au lieu de déclarer que l'usage de l'eucharistie n'était pas nécessaire aux enfants, on dît

Grecs; il se trompe encore en disant que cette qu'il leur était interdit; puisque les raisons recommandation tomba parce qu'elle ne fut qui avaient fait retrancher le calice au peuappuyée que par Bernard de Bene, évéquede pie étaient encore plus fortes pour défendre Nîmes. Ces erreurs sont excusables, puisque tout à fait l'usage de ce sacrement aux enelles ont leur source dans la relation d'un fants. Cependant on ne voulut pas condamhomme qui (1) avait assisté au concile, mais ner généraleuient cet usage, qui avait pour qui ne nota pas exactement ces particulari- lui les traditions de la primitive Eglise déjà "' " ' ' citées d'après saint Denys et saint Cyprien et

rapportées par d'autres écrivains des temps

les plus reculés.

18. La conclusion fut que ce projet de décision doctrinale serait abrégé de beaucoup et retouché entièremen', et qu'on adjoindrait un certain nombre de! Pères aux rédacteurs déjà nommés, parce qu'on reconnut que les auteurs ont la main trop lente et trop indulgente pour retrancher; ce qui vient peutêtre moins de l'amour paternel qu'ils ont, comme on dit, pour leurs enfants, que de l'attachement qu'ils ont pour leurs propres jugements

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