CHAPITRE II
Variété de sentences parmi les Pères. — Additions et changements faits aux décrets qui parurent ensuite.
1. Sur la difficulté mentionnée, les Pères du concile se divisèrent en quatre classes. Dans la première était le cardinal Madrucci et avec lui Pierre-Antoine de Capoue, archevêque d'Otranle, Caslaneo et plusieurs autres, qui affirmaient que Jésus-Chrisl s'était sacrifié lui-même pour nous dans la cène; ils appuyaient leurs sentiments par les textes de l'Ecriture, par le témoignage des Pères et par plusieurs auteurs grecs et latins ; Caslaneo ajoutait que ceux qui avaient dressé Yintérim d'Allemagne pensaient de même.
Jean-Antoine Panlura, évêque deLettere au royaume de Naples, fit ses observations sur les paroles de Jésus-Christ .idressées aux apôtres, et en leur personne à tous les prêtres, et Melchior Cornélius avec lui donne la même signification à ces mois: Faites ceci en mémoire de moi. L'un et l'autre prétendent que celte parole. Faites ceci, suppose qu'une chose a élé faile et que l'on commande de la répéter , c'est-à-dire d'en faire une autre parfaitement semblable à la première qui est maintenant indiquée; car telle est la force du pronom hoc, ceci. Or, disait Cornélius, Jésus-Christ commanda à ses apôtres ( et dans leur personne aux prêtres ) , non-seulement de recevoir l'eucharistie , non-seulement de la consacrer (ce qui n'aurait pas suffi à faire les prêtres), mais d'offrir et de sacrifier pour nous et pour nos péchés. Donc parcelle action qu'il leur propose d'imiter, il a offert un sacrifice de propiliation ; il confirma son dire en alléguant saint Thomas. Le saint docteur enseigne que les prêtres, en prononçant les derniers mots de la forme, font en même temps la consécration et l'offrande et le sacrifice ; d'où il est aisé d'inférerque Jésus-Chrisl a faitaussi tout cela en prononçant ces paroles : autrement elles auraient plus d'efficacité dans les prêtres qu'elles n'en eurent en Jésus-Christ.
2. L'évêque de Paris, Euslache du Bellay, embrassa aussi celle opinion ; de telle manière, qu'il disait que le Saint-Esprit avait inspiré les Pères à définir une question qui était le fondement de notre religion et du sacrifice de Jésus-Christ; il ajoutait que le sacrifice de la cè;oe était un sacrifice imilatif de celui de la croix ; que l'offrande s'était commencée à la cène et accomplie sur la croix. Mais los deux sacrifices étaient di-
rigés vers la même fin, il allait jusqu'à dire qu'il craignait d'être hérétique s'il pensait autrement. L'intelligence humaine est quelquefois tellement offusquée par les ténèbres qui l'environnent, qu'elle les prend pour de la clarté ; et ce qui est douteux lui parait certain. Ainsi les habitants des vallées ne font pas attention au brouillard qui les environne, mais qui est bien aperçu par ceux qui sont sur le sommet de la colline.
3. Gaspard de Casai, évêque de Leiria, parla deux fois assez longuement sur le même sujet ; il s'appliqua surtout à résoudre la principale difficulté qui s'opposait à son sentiment, savoir : qu'on ne pouvait le soutenir sans porter atteinte au sacrifice de la croix, si avant ce sacrifice le Sau\eur se fûl déjà immolé à son Père pour le salut du genre humain. Voici quelle était sa pensée : L'oblation de Jésus-Chrisl a élé seule et unique quant à la chose offerte, mais la manière de l'offrir a été différente et multipliée : car d'après saint Thomas, la passion du Rédempteur, quoique unique, a eu différents degrés : le premier fut la trahison de Judas , un autre la vente qu'il fit de son divin Maître, un autre le ministère exercé dans la cène; et ainsi des autres souffrances du Sauveur, terminées par sa mort, qui fut l'accomplissement et la consommation du sacrifice : de celle manière on peut dire que la cène a été une partie de la Passion. Or de même que le mérite de cette mort sur la croix n'a pas effacé les mérites précédents , mais il en a augmenté la force ; ainsi Jésus-Christ a pu s'offrir à son Père dans la cène et perfectionner sur la croix son offrande et son sacrifice ; et de même qu'il mérita dans les opérations de sa vie, il mérita aussi en mourant sur la croix. Jacques Giberli de Noguera, évêque d'Alife, ajoutait encore cette raison : que l'autorité réunie d'un grand nombre de Pères pouvait bien suffire à établir ce sentiment, puisque le concile d'Ephèse , par le témoignage des mêmes Pères, qui étaient assez modernes en ces lemps-là, avait prouvé les deux natures en Jésus-Christ.
k. Pierre del Monte , évêque de Lucera ; Charles Bovio , évêque d'Ostuni ; Marc Laurent, dominicain, évêque deCampana; François Zamora, général des observantins, et Diego Lainez, de la compagnie de Jésus , furent aussi du même sentiment.
5. Sur ce dernier, qui fut le compagnon du fondateur de ma religion et son premier successeur dans le gouvernement de sa compagnie, une sorte de piété filiale m'oblige de m'arrêter un peu pour défendre la réputation d'un homme si vénérable contre les imputations mensongères de Soave. Lainez était venu depuis peu de la France, où il était allé avec le cardinal Ferrare, légat du pape, ainsi qu'il a été dit. Le légat avait reçu , longtemps auparavant l'ordre du pape de l'envoyer à Trente, et il avait promis de rem- * plir la commission, parce que, disait-il, bien que le père Lainez, par ses vertus et ses talents, fasse beaucoupde bien à Paris, comme