CHAPITRE XIII
Sentiments du pape sur les trois expédients proposés. — Nouvelles diverses et conjectures sur la venue des Français. — Seconde dispute sur la préséance entre l'ambassadeur suisse et celui de Bavière^ encore apaisée pour quelque temps.
1. Le pape ne fit pas attendre sa réponse. Elle portait que les légats lui auraient fait plus de plaisir, s'ils avaient voulu suivre avec franchise leur propre jugement : soit que, pour les faire opérer à son avantage, il voulût les attacher par le lien des âmes nobles, qui ne travaillent jamais mieux que lorsqu'elles se voient libres de tous liens et laissées à elles-mêmes par leurs maîtres : soit qu'il craignît que la chose ne tournât à son désavantage , si ceux qui avaient proposé l'expédient avaient encore la gloire de l'exécution. Il ajouta que puisqu'on lui avait demandé son sentiment, il aurait approuvé le second expédient d'une constitution émanée du concile, avec peines et récompenses ; si l'on devait exprimer la condition que le dogme ne serait plus défini, c'est de quoi il ne disait rien. Peut-être qu'il était bien aise que les légats opérassent sans qu'on pût dire que cela venait de lui. 11 approuvait fort que le refus de l'absolution à ceux qui ne résidaient pas durât autant que leur absence et non au delà ; mais il voulait de plus qu'ils encourussent l'excommunication réservée au pape. Ainsi sa volonté était que les légats fissent en sorte que la proposition fût acceptée par le plus grand nombre des Pères ; et s'ils en venaient à bout, quelque nombreux que fussent les contradicteurs , ils n'en devaient tenir compte , car il était certain que la contradiction serait bien plus rude encore et plus animée, si ce dogme, qui avait occasionné des disputes si échauffées , venait à être défini d'une manière ou de l'autre. Si les légats ne croyaient pas que le décret pût avoir son effet parles expédients mentionnés sans aucune négociation , ils n'avaient qu'à s'entendre avec la centaine des prélats dont ils lui parlaient, afin qu'ils promissent leur suffrage , ou pour le décret , ou pour le renvoi; que si ces moyens ne suffisaient pas pour faire accepter la constitution , le pape étaittoujours disposéàaccepter la rémission, pourvu qu'elle fut libre , au gré du pape , et non restreinte à décider ou l'une ou l'autre opinion. Au reste , tout cela lui semblait préférable à une déclaration du concile , qui serait article de foi, bien que prononcée avec l'opposition de beaucoup de personnes, et après de grandes altercations. C'est pourquoi, quelque répugnance que montrassent beaucoup de prélats à cette rémission , les légats devaient s'étudier à la faire décréter. Ou devait bien penser qu'une affaire si longtemps débattue et tournée en tout sens par
des intelligences et des volontés opposées , ne donnait pas espérance de la voir terminer d'un commun accord. Il ne fallait pas non plus s'embarrasser de ce que pourraient dire les ambassadeurs , ou d'autres personnes. Il ne s'en embarrassait pas lui-même; car tout homme sage et sincère voyait , à n'en pouvoir douter, que le pape, en acceptant le renvoi de cet article , n'y gagnait rien autre chose que l'avantage de procurer la paix au concile. Si la rémission avait lieu, il prendrait de si fortes mesures que les évéques résideraient effectivement. Il finissait sa lettre en disant que par tout ce qu'il avait dit il n'avait point prétendu ôter aux légats la liberté de faire , selon leur propre jugement , ce qui serait pour le mieux.
2. Ce qui faisait désirer au pape, ainsi qu'aux légats, une prompte et paisible fin à toutes ces brouilleries , c'était la prochaine arrivée des Français et les troubles qu'elle pouvait causer. On craignait que s'ils trouvaient les Pères divisés de sentiments , ils ne se joignissent à un des deux partis pour dominer tout le concile. Or, d'après les dispositions qu'on leur supposait , ils se seraient joints en effet à ceux qui s'éloignaient des règles accoutumées. Parmi les divers mémoires que j'ai lus , il y a une lettre du cardinal Amulius à Séripandi. Il lui fait part de la nouvelle qui avait couru au sujet du cardinal de Lorraine, qui voulait, disait-on, unir en un seul parti tous les ultramontains pour qu'ils dominassent dans les délibérations, non-seulement sur les matières appartenant au concile, mais encore sur la création du pape. Il s'était flatté de marier sa nièce, reine d'Ecosse, avec l'archiduc Ferdinand, second fils de l'empereur : ce qui lui aurait attaché tous les impériaux. Amulius,,raisonnant sur ces nouvelles , prévoyait que le cardinal ne proposerait d'abord que les plus saintes réformes, qui seraient au gré de tous les évéques. Il se mettrait par là en crédit , et s'ouvrirait un chemin pour les nouveautés qu'il voulait introduire. Celle qui devait être la première et comme la source de toutes les autres, et à laquelle plusieurs s'attendaient , c'était la tentative que Drascovizius avait désignée, en proposant aux légats de ne plus compter les suffrages des individus, mais de s'en tenir au sentiment des diverses nations. A cette fin, on choisirait dans chaque nation un égal nombre d'évêques les plus entendus; car il était contre la convenance que les seuls Italiens , comme les plus nombreux , entraînassent le concile, en comptant les suffrages par têtes. Il ne fallait pas regarder dans les évéques leurs mitres, qui toutes se ressemblaient , mais ce qui était caché sous la mitre, les talents et la science, qui n'étaient pas les mêmes dans tous. II y eût même a ce sujet des plaintes fort vives de ce que le p;ipe à cette époque, renforçait le concile de plusieurs nouveaux prélats italiens , comme s'il avait en vue que l'Italie fût toujours celle qui ferait pencher la balance, malgré le contre-poids que venaient y mettre les évéques français. Séripandi, apprenant ces nouvelles,
n'était pas sans inquiétude sur les intentions qu'apportaient au concile ces évéques étrangers, d'autant plus qu'en ce moment il se trouvait à la tête du concile , remplaçant le cardinal de Mantoue qui s'était retiré pour quelque légère indisposition; il réponditdonc aussitôt à Amulius, pour lui faire part de ses chagrins et prendre son conseil. Amulius, après en avoir conféré avec le pape, lui répondit d'un ton ferme, qu'il ne devait pas croire les évéques du concile assez aveuglés pour détruire ainsi leur propre autorité , et avilir leurs voix et leurs suffrages. L'Eglise , dii-il, pendant quinze siècles, n'a pas eu d'autre forme de gouvernement. L'exemple du concile de Constance ne prouve pas le contraire, puisque à Constance même, pour la définition des articles, on ne prit pas l'iavis des nations, et on alla aux suffrages dans la forme ordinaire. Seulement , quand il fallut créer un pape pour se débarrasser de trois prétendants, qui n'étaient pas d'accord entre eux, et dont chacun avait des provinces dans son obédience, on joignit aux vingt-trois cardinaux qui se trouvaient à Constance, trente prélats de toutes les nations, afin que chacune ayant concouru à l'élection , elles fussent toutes obligées à lui obéir et à le soutenir. Outre que de cette manière de délibération s'ensuivraient des difficultés embarrassantes , la distinction d'une nation d'avec l'autre, leurs bornes et leurs confins ne sont pas marqués d'une manière précise dans l'opinion des hommes. Vouloir compter le nombre des voix par le nombre ries nations, ce serait faire un schisme avant de commencer le concile. Ce n'est pas la science qui établit les évéques juges légitimes dans ces saintes assemblées, c'est l'imposition des mains qu'ils ont reçue dans l'ordination. La science se trouve quelquefois dans un laïque plus que dans un évêque. Chacun a soin de s'en attribuer une bonne partie; mais quand il faut juger de celle des autres, les jugements varient et ne sont pas assurés. Mais la providence divine n'a pas voulu faire dépendre d'une qualité rare et mal assurée la certitude de la foi. La langue d'un évêque illittéré opère quelquefois ce qu'avaient tenté en vain plusieurs autres beaucoup plus instruits.
3. Les graves soupçons qu'on avait formés sur les desseins du cardinal de Lorraine , et sur les troubles que sa présence pouvait causer aux Etals catholiques, n'étaient pas seulement dans l'esprit du pape et de ses ministres, ils s'étaient communiqués encore aux ministres de plusieurs princes , qui n'y avaient point d'autre intérêt que celui de la tranquillité publique et générale. C'est donc à tort que Soave a voulu soustraire à ses lecteurs ce qui était parvenu à sa connaissance sur celte affaire , savoir, que les ambassadeurs de Venise en avaient écrit à la seigneurie dans la même intention. Mais si quelquefois Soave juge à propos de garder le silence sur ce qu'il sait, il en est quitte pour ra(;onler ensuite ce qu'il ne sait pas. Il avait lu dans une lettre de Visconti au