‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 335 sur 348 · LIVRE DIX-IIUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-IIUITIEME

cardinal Borromée , les moyens que proposait Musotto, secrétaire du légat Seripandi , pour empêcher le cardinal de Lorraine de venir au concile. C'en fut assez pour écrire a vec pieine assurance que ces moyens furent mis à exécution. Il ne fait attention que si cela était vrai , Musotti, qui avait donné le conseil, et qui fut depuis secrétaire du cardinal de Guise , et qui savait ce qui en était , aurait dit quelque chose dans sa révélation. Car c'est le propre des hommes de condition médiocre de vouloir se faire passer pour confidents intimes et comme directeurs des hommes du premier rang. Mais c'est tout le contraire, et je me suis assuré par les registres du palais , que Pie IV ne voulut point consentir à ces moyens indirects. La principale raison qu'il en donnait , c'est qu'il ne croyait pas qu'ils pussent réussir. Il savait par les rapports du légat, cardinal de Ferrare, que celui de Lorraine était porté par son caractère à poursuivre avec plus de vigueur les entreprises où il éprouvait plus de résistance. Pie ÏV prit donc la résolution et tout ensemble il recommanda à ses légats de ne donner au cardinal français aucun indice de soupçon et encore moins de crainte; car s'il eût vu qu'on le soupçonnait , il aurait regardé le pape comme son ennemi , et si le pape donnait des signes de crainte, il se déclarait son inférieur.

k. Cependant les soupçons autant que la crainte commençaient à se dissiper dans l'esprit du pape; ils étaient fondés sur ce que le pape (qui d'abord ne croyait pas que lé cardinal dût venir en personne au concile, regardant cette nouvelle comme un bruit que les prélats français faisaient courir pour qu'on retardât les définitions jusqu'à leur arrivée) fut tiré d'erreur par l'abbé de Manne , qui lui annonça comme vraie et prochaine la venue du cardinal dont il était l'envoyé. Cette annonce justifiait ses craintes. Mais ce que lui dit l'envoyé et les commissions dont il était chargé lui firent tirer meilleur augure de cette arrivée. La lettre que portait l'abbé, écrite de la main du cardinal, disait en termes très-respectueux que l'autorité î?e la reine et ses prières, celles du roi de Navarre, des seigneurs et prélats de France et de toute l'Eglise gallicane, enfin les larmes de tous les gens de bien et de tout le peuple l'avaient forcé d'accepter cette charge ; qu'il viendrait pour la remplir avec des évêques et des théologiens trèsinstruits et très-bons catholiques ; qu'il se garderait bien en l'exerçant de rien entreprendre qui pût déplaire à Sa Sainteté: car le siège apostolique était après Dieu le premier objet de sa vénération. Le cardinal priait encore le pape de vouloir bien ajouter foi à ce qui lui serait dit de vive voix en son nom par l'abbé de Manne. L'abbé rendit en effet le plus ample témoignage des sentiments respectueux du cardinal et de sa soumission au pape et à la chaire de saint Pierre; et il espérait que l'un et l'autre serait prouvé par les effets. Le pape ne put refuser de le croire , soit parce qu'il ne

pouvait supposer qu'un homme de si haute condition s'abaissât jusqu'à inventer Jes mensonges et faire des promesses dont la fausseté serait bientôt prouvée par les faits, soit parce que la reine avait parlé sur le même ton au nonce du pape , soit enfin pour la raison que nous avons en d'autres occasions alléguée, savoir, que les expressions sincères et véritables tirent de la nature même une certaine force, par laquelle ceux qui en ont la pratique les distinguent toujours de ces formules précieuses et affectées qui parent le mensonge.

5. Pendant qu'on vivait ainsi dans l'inquiétude sur l'arrivée future et prochaine des ultramontains , ceux qui étaient depuis long temps arrivés causèrent un nouveau trouble. La contestation de l'ambassadeur suisse avec celui de Bavière, qui était revenu de la cour du duc, se ralluma de telle sorte, que pour éviter le trouble, les présidents fuient plus d'une fois obligés de surseoir la tenue des congrégations. L'ambassadeur de Bavière demanda qu'on lui permit d'assister deux ou trois fois aux grandes assemblées, sans que le Suisse y fut présent, puisqu'il avait eu pendant son absence le champ libre pour faire ses apparitions, ce qui fut obtenu avec beaucoup de peine et seulement par le fait; car le Suisse s'absenta plusieurs fois, mais il ne voulut jamais en faire la promesse. Cette conduite équivoque mettait les légats en peine à chaque séance. Finalement, comme on ne trouvait aucun arrangement qui pût satisfaire les deux rivaux, les présidents leur proposèrent ce parti : que l'un et l'autre, ou de leur propre volonté, ou par ordre du premier légat, s'ils le trouvaient plus convenable pour se justifier auprès de leurs maîtres , cessassent de venir aux séances publiques et demeurassent à Trente, ou aux environs, jusqu'à ce qu'on eût traité avec leurs princes pour terminer le différend. S'ils refusaient encore cet accommodement, les légats avaient ordre du pape d'en congédier un cl retenir l'autre à leur choix. C'était là le dernier expédient, qu'on ne devait mettre en œuvre que dans le cas de nécessité, et les légats ne devaient le faire connaître qu'en l'exécutant. Les deux concurrents se rendirent enfin aux instances redoublées des légats , soutenues par l'entremise des ambassadeurs impériaux , et ne parurent plus aux assemblées. La juridiction qui s'exerce sur des personnages de haute condition et dans les affaires de la plus grande importance est extrêmement flatteuse, mais elle n'en est que plus pesante pour celui qui l'exerce. La plus difficile à exercer est sans doute celle qui décide de la prééminence entre les princes souverains. Elle met le juge dans la nécessité inévitable d'avoir pour ennemi l'un des deux, sans acquérir l'amitié de l'autre. Celui contre qui il prononce se plaint de l'injustice manifeste et du dommage infini qu'il a soufferts; celui qui est déclaré vainqueur n'en témoigne aucune reconnaissance au juge qui

a prononcé, et il no veut devoir la victoire qu'à la bonté de sa cause.

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