CHAPITRE XIV
Réfutation de plusieurs erreurs de Soave. — Réception de l'ambassadeur de Pologne. — Sentiments divers des théologiens sur les canons de doctrine préparés pour la session. — On examine en particulier si les évêques sont de droit divin, et comment ils le sont.
i. Soave ne me permet pas de suivre longtemps sans interruption le cours de mon histoire : partout je rencontre ou une erreur, ou un mensonge, ou une calomnie. H faut s'arrêter pour la combattre, si elle en vaut la peine ; et certes si je voulais réfuter toutes les anecdotes qu'il nous raconte sans fondement ou sur de faux rapports, plusieurs volumes in-folio ne me suffiraient pas. Pour dire une fausseté, il ne faut qu'un mol ou
deux ; mais pour la détruire il faut des phrases que théologien.
Si rinstitiilion des évéques et de droit divin; or c'est un fait avéré qu'on ne trouve point de Simon, florentin, qui ait parlé en ce jour. Ceux qui eurent la parole furent le frère Christophe Castigliano, augustin réformé, le frère Laurent, vénitien de l'ordre des carmes, le frère Amand de Bresse, et le frère Diamant de Florence, autre augustin réformé, venu à la suite du père général. Ken plus, ni le dominicain dont Soave fait mention à la première réunion, ni le frère Simon dont il parle à la seconde, n'ouvrirent la bouche dans toutes les réuiiions sur ces articles, vu qu'ils n'appartenaient à aucune des trois classes députées pour les matières du sacrement de l'ordre. Pour s'en assurer il n'y a qu'à feuilleter les actes de Paleotto, où les théologiens de toutes ces classes sont nommés tous l'un après l'autre. Je laisse à juger au lecteur quelle croyance mérite cet homme, qui sans puiser à aucune source s'avise de raconter en détail les discours et les opinions de cha-
et des raisonnements. Je noterai, selon ma coutume, quelques-unes de ses bévues, qui donneront une idée des autres. Il se met à rendre un compte peu sincère des sentiments qui furent prononcés sur la doctrine, et il glisse au premier pas. Il dit qu'on avait donné à celte fois huit articles à examiner; il a dit huit articles, parce qu'il y eut huit canons définis dans la session. Cependant il pouvait sans beaucoup de peine lire les actes de Paleotto, ou ceux de l'évêque de Salaman-
Soave n'est pas moins présomptueux lorsque, sans avoir eu connaissance des trois expédients proposés au pape (puisque il ne dit pas un mot du courrier que les légats lui enr voyèrent en grande hâte), il dit, comme au hasard, que les légats eurent ordre de faire remettre au pape l'article de la résidence, mais sans aucun décret; et s'ils ne pouvaient pas y réussir, il fallait que le concile, sans définir la question, obligeât les prélats à résider par les punitions et les récompenses.
que, ou de Musotli , ou même le journal du Rapport infidèle et pleinement démenti par la
temps; il y aurait appris que les articles pro posés ne furent primitivement que sept , le huitième fut proposé et discuté longtemps après.
Il ignore parfaitement celte distribution en six classes, dont les trois premières devaient s'occuper du sacrement de l'ordre ; il n'en met que quatre, qui toutes devaient parler sur les matières de la session. Il rapporte qu'à la première congrégation, qui fut le 23 septembre , quatre théologiens du pape firent chacun leur dissertation. Deux de ces théologiens étaient Solo et Bravo, religieux dominicains. Voilà des mensonges à paquets : trois orateurs et non quatre furent entendus ce jour là; de ces trois, un seul était théologien de Sa Sainteté, ce ne fut pas Solo, ni Bravo, mais bien Salmeron. Les deux autres qui eurent la parole dans celle congrégation furent Bellisiglio théologien du roi Philippe, et Payna du roi Sébastien. Dans le comple qu'il rend des discours de Solo et de Cornélius, il est si loin de la vérité, que son égarement ne paraît croyable qu'à ceux qui prennent la peine de confronter sa narration à la mienne, pour voir la différence d'un récit imposteur fabriqué à plaisir, avec une narration extraite des actes et des registres les plus authentiques.
Dans une réunion au 2 octobre, il sup
lettre du cardinal Borromée aux légats. Car la lettre désigne comme premier moyen choisi par le pape ce que Soave dit avoir été la dernière ressource; et si l'affaire ne réussit pas, ce renvoi au pape devient un second moyen, et il n'est plus question de faire, ou de ne pas faire le décret. El eu effet le lecteur verra par la suite que les légats, peu de jours après, se déterminèrent à ce môme expédient auquel, selon Soave, le pape voulait qu'ils n'eussent recours qu'après qu'ils auraient inutilement tenté les deux autres.
2. Remettons-nous donc sur la route pour raconter l'ambassade illustre dont le concile fut honoré par l'arrivée de l'évêque de Prcniisiiia, A^alentin Erbut; il venait au nom de Sigisinond Auguste, roi de Pologne. Beaucoup de prélats et d'autres personnes de marque allèrent à sa rencontre, avec les cémonies d'usage, ef la congrégation générale qui devait avoir lieu ce jour là fut renvoyée. L'ambassadeur prit son logement chez le légat Hosius, cardinal de sa nation. Bientôt après introduit dans l'assemblée générale, il ne produisit pour son titre qu'une siuipie lettre de créance adressée au concile. Cette lettre ne disait rien des évoques polonais, qui n'avaient pas encore paru, ni des raisons qui pouvaient justifier leur absence , ce qui étonna beaucoup. Aussi dans la réponse faite
pose un long discours fabriqué par lui-même, à l'ambassadeur au nom du concile, les pro
qu'il fait prononcer à frère Simon, de Flo- teslalions de respect et de reconnaissance ne
rence, théologien du cardinal Seripandl, sur furent pas épargnées; mais après les com-
le sujet qu'on avait trailé le jour précédent : pliments et les civilités, les légats s'occupe-
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rent d'affaires plus sérieuses. La diète qui allait s'ouvrir en Pologne leur donnait de l'inquiétude. Ils craignaient qu'on y traitât dos affaires ecclésiastiques au détriment de la religion. Pour obvier au danger ils écrivirent à Sigismond une lettre frès-forte, pour lui représenter combieii il serait honteux à la Pologne, et monstrueux pour l'Eglise catholique, de lui faire un pareil affront, et d'entreprendre l'examen des choses de la religion, tandis qu'un concile œcuménique accessible à tout le monde, était assemblé pour s'en occuper.
3. A peu près dans le même tAips, le concile qui avait un ambassadeur de plus, perdit un de ses prélats dans la personne de Jean- Antoine Pantusa de Cocence, évêque de Lettere. Cette porte méritait des regrets, vu que le prélat qui en était cause était un de ces hommes dont on ne peut reconnaître le mérite que par des louanges, lorsqu'il n'y a plus d'autre récompense qui soit digne d'eux. Celui-ci était recommandable par une rare doctrine, et sous ce rapport surtout, les légats en firent l'éloge, lorsqu'ils annoncèrent sa mort au souverain pontife. Mais l'éloge qu'ils firent en même temps du frère Sébastien Leccavela, archevêque de Naxos, ne fut pas moins magniflque et plus fructueux que ceux qui se prononcent sur la cendre des morts, car il tendait à obtenir et il obtint à Leccavela d'être transféré de l'église de Naxos à celle du défunt Pantusa.
k. Aussitôt que les congrégations des théologiens furent terminées, quelques-uns des Pères eurent commission de former, d'après les avis et les sentiments qui avaient été exposés, les canons et les décrets do doctrine. On choisit pour cette œuvre le frère Gaspard de la Fosse , religieux minime , archevêque de Reggio ; Callino , archevêque de Zara ; Cuesta, évêque de Léon ; Sala, de Viviers ; Suarès,de Coïmbre; Coloswarin,deChonad ; avec deux généraux d'ordre, celui des servîtes et celui des jésuites ; leur travail devait être communiqué à chacun des Pères le 8 d'octobre, après qu'on en aurait donné copie aux ambassadeurs, selon la coutume. Les Français mirent opposition au septième, où l'on prononçait analhème contre ceux qui niaient que les ordinations faites par les évéques sans l'élection et le consentement du peuple fussent bonnes et valides, ils dirent que l'usage était contraire en France. 11 fallut donc retarder l'envoi des copies à chacun des Pères, jusqu'à ce que les ambassadeurs eussent été entendus dans une assemblée de théologiens. Ceux-ci leur déclarèrent qu'en employant ces paroles ils avaient voulu seulement définir que la vertu du sacrement, et sa validité, ne dépendaient point du consentement du peuple. Mais les mêmes ambassadeurs voulant qu'on s'expliquât plus clairement , pour les contenter on substitua le terme A'ordre à celui d'ordination. Ce fut donc le 9 d'octobre que l'on transmit à chacun des Pères la copie des canons et des décrets. On en vint ensuite à l'examen des uns et des autres dans la prochaine assemblée ;
mais une seule ne put suffire et l'examen fut prolongé par une foule de difficultés et d'observations, telles qu'il n'y en avait jamais eu de si embrouillées, ni en si grand nombres dans les articles qui avaient été définis jusque-là : ce qui prévenait, ou de ce que l'importance de la matière demandait cet examen détaillé et minutieux, ou de ce que dans les objets qui nous regardent personnellement les minuties nous paraissent considérables. Voici les principales observations et difficultés qui occupèrent assez longtemps les Pères du concile.
5. Le patriarche de Venise attaqua une phrase où l'on avait mis que l'ordre a son dernier complément dans la prêtrise, ce qui lui semblait contraire au premier chapitre du titre de sacra unctione, et au sentiment commun des canonistes qui soutiennent que l'épiscopat est un ordre ; il est donc impossible que l'ordre se termine dans la prêtrise, qui précède l'épiscopat.
Mais cette difficulté n'était rien en comparaison des instances de l'archevêque de Grenade. Celui-ci, après quelques observations moins importantes, dit qu'on avait oublié en composant les canons une définition trèsnécessaire, à laquelle on avait travaillé du temps de Jules 111, savoir que l'institution des évoques était de droit divin, et que sur ce droit était fondée la supériorité des évêques sur les simples prêtres; or Calvin et Musculus et d'autres novateurs ne voulaient pas reconnaître cette supériorité. Il avait déjà parlé de cet arlicle aux légats qui ne lui avaient point donné de réponse. Cependant, dit-il, et continuant ses preuves, l'épiscopat n'est qu'un dans tous les évêques; et tous les évêques en sont participants. Le pape et les évêques sont frères, enfants d'un seul père, qui est Jésus-Christ et d'une seule mère, qui est l'Eglise. Les seconds sont aussi bien institués par Jésus-Christ que le premier. Dans le corps de l'Eglise le pape est tête, cause bienfaisante, mais non pas générative ; de mémo que dans le corps humain la tête régit, soutient, vivifie les autres membres, mais ce n'est pas elle qui lésa prodruits. Pierre élait le chef des apôtres, mais il n'en était pas l'instituteur; Jésus-Christ les avait établis d'où il s'ensuit que les évêques, successeurs des apôtres ne tiennent pas leurs pouvoirs du successeur de saint Pierre, mais de Jésus-Christ même. Il employa encore la similitude de l'arbre : ses rameaux sont en grand nombre , mais sa force est une et la môme dans tous. Si les sacrements, la hiérarchie et le premier hiérarque sont d'institution divine, aussi bien les ministres des sacrements et ceux qui occupent les rangs inférieurs de la hiérarchie sont établis de Dieu. Ce sont là autant de vérités indubitables, et puisque les hérétiques n'en conviennent pas, il serait à propos de les définir.
Le cardinalHosius, qui s'était entendu avec ses collègues, répondit aux dernières paroles de Guerrero, sur la nécessité de définir l'article, que dans la confession d'Ausbuurg ou avait reconnu la suîjériorjlé du grade épL-
HISTOIRE DU CONCIFJi DE TRENTE.
scopal; mais on disait que les évêques consacrés par les onctions, les prières el les cérémonies de l'Eglise romaine n'étaient pas ceux que Jésus-Christ avait institués. Guerrero répliqua aussitôt : Puisque les hérétiques même reconnaissent l'institution divine, pourquoi refuserions-nous d'en faire profession? C'est, dit le cardinal, que nous ne voulons pas mettre en question ce que les adversaires ne nous contestent pas. Guerrero donna le démenti au cardinal, et soutint que les hérétiques, et même ceux de la confession d'Ausbourg, n'avaient pas reconnu l'article; sur quoi il requit les Pères, ou de définir l'article, ou de répondre aux témoignages et aux autorités qu'il avait alléguées. Hosius répondit qu'il s'en tenait à son premier avis : Et moi, dit l'archevêque enflammé de colère, j'en appelle aux nations.
6. L'archevêque de Zara poursuivit la cause, et rappela aux Pères que le concile n'avait pas été convoqué contre les seuls hérétiques de la confession d'Ausbourg ; el puisqu'il y en avait d'autres réellement qui ne voulaient pas reconnaître ce droit divin, il fallait'les réfuter et les condamner.
L'archevêque de Braga fut du même avis que celui de Zara ; et par une disticlion assez juste, il observa que plusieurs parmi les hérétiques reconnaissaient l'institution divine dans les évêques, en ce que Jésus-Christ leur avait confié le ministère de prêcher l'Evangile, mais disaient qu'il ne leur avait pas donné le pouvoir de confirmer et de faire les ordinations, comme elles se font dans l'Eglise catholique; il fallait définir et déclarer, contre eux que tous les pouvoirs leur avaient été donnés par Jésus-Christ.
Ajala évêque de Ségovie fit la même objection que le patriarche de Venise, et la renforça par un passage de saint Denys qui enseigne que le complément de l'ordre est dans l'épiscopat. Il ne voulait pas cependant que Ton définît que l'ordre confère cette sorte de grâce qui rend le chrétien agréable à Dieu. Sa raison était que les sacrements ne produisent d'autres effets que ceux qui sont marqués par leur forme ; or la forme de l'ordination n'indique pas celte sorle de grâce, quoique Dieu, par un effet de sa miséricorde, veuille bien départir des grâces plus excellentes à ses ministres fidèles. Il aurait voulu que l'on fît l'énumération des cérémonies qui accompagnent le sacrement, en distinguant celles qui sont nécessaires et celles qui ne sont que de convenance. 11 aurait voulu encore que l'on expliquât l'origine du sacerdoce et de l'épiscopat, desquels se compose principalement la hiérarchie. C'était retomber dans la définition qu'on voulait éviter. D'une phrase à l'autre il en vint à dire que comme le pape est successeur de saint Pierre, ainsi les évêques avaient succédé aux apôtres ; on ne pouvait donc affaiblir la juridiction des évêq'ues saus affaiblir encore celle du pape. Il dit que c'était Dieu qui donnait aux évêques la puissance de jur-idiction, puisque c'était lui qui leur donnait l'épiscopat; et l'un ne peut exister sans l'autre. Quant à
l'exercice de la juridiction , les évêques le revent du pape , parce que c'est au pape de choisir ceux qui doivent exercer la juridiction, de la distribuer et d'en fixer les limites ; que les évêques reçoivent cette puissance de juridiction dans la cérémonie de leur sacre, et qu'elle ne se perd pas dans la dégradation, mais que l'exercice seulement en est interdit. Il se mit ensuite à prouver, par l'autorité de plusieurs papes que l'épiscopat était un ordre distingué de la prêtrise. Il dit que c'était un des trois ordres hiérarchiques , parce que deux ordres ne peuvent pas faire une hiérarchie. Les deux autres ordres sacrés étaient selon lui la prêtrise et le diaconat. Là il lira une nouvelle conclusion, que Jésus-Christ étant sans contredit l'auteur de la hiérarchie; il était encore auteur de cette juridiction qui met les évêques au rang suprême de celle hiérarchie. Il finit en observant que ces paroles : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, etc. Jésus-Chrisl les adressa à tous SCS apôtres, et qu'aux apôtres avaient pleinement succédé les évêques, soit pour l'ordre, soit pour la juridiction.
7. L'évêque d'Orense donna aussi son adhésion au discours d'Ajala. Les hérétiques, disait-il, n'ont rien plus à cœur que de renverser la hiérarchie ecclésiastique. II faut donc, le plus qu'il sera possible, bien consolider ce bel édifice, degré par degré, et leur montrer que son premier fondateur et son véritable architecte, c'est Dieu. Les deux évêques de Tortose et de Veglia auraient aussi souhaité celte définition. Mais
Deux autres prélats ne la conseillaient pas, soit parce qu'ils ne la croyaient pas nécessaire, soit parce que les Pères étaient partagés de sentiments, et la question n'avait pas été suffisamment discutée par lesthéolo^ giens. Ces deux prélats étaient Guy Ferrerio évêque de Verccil, qui fut ensuite cardinal, et Jean-Antoine Facchinelli, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois dans cette histoire, et qui, promu à l'évêché de Nicastro, était venu depuis peu à Trente. D'autres honneurs lui étaient réservés : et ce fut aux acclamations de tout le monde catholique que longtemps après il fut porté sur le trône pontifical , mais sa mort prématurée trompa les espérances du christianisme.
André Cuesta, évêque de Léon, distingua dans les évêques trois choses : la puissance de l'ordre, la faculté d'exercer la juridiction, et la juridiction elle-même libre et parfaite; de ces trois choses, la seconde est intrinsèquement unie à la première, dont elle ne peut-être séparée. Tout de même dans les prêtres, la puissance d'absoudre les pécheurs leur est donnée en vertu de leur sacerdoce ; el ces deux prérogatives, soit dans l'évêque, soit dans le prêtre, lui viennent de Dieu. Mais comme le prêtre n'a la juridiction pleine et parfaite, ou l'exercice de la juridiction que par l'autorité de son supérieur, il en est ainsi pour l'évêque. L'évêque de Léon cita en faveur de son sentiment Turrecremata dans son traité de Ecclesia, liv. II, depuis le ch. 53 jusqu'au 67% et il en conclut que l'institution
des évéques par le droit divin n'est nullement préjudiciable à la puissance pontificale, puisqu'elle ne doit s'entendre que de ,leur première et de leur plus noble puissance, qui est celle de l'ordre; et c'est ainsi, ajou!a-t-il, que l'enseigne saint Thomas Secunda secundœ qujBst. 93, art. 3.
8. Ce sentiment fut encore suivi par Bovius, évêque d'Ossuna ; Sala, évêque de Viviers, soutint qu'il fallait dire ouvertement que les évêques sont d'institution divine, quant à la puissance de l'ordre , mais non qunnt à la juridiction. L'évêque de Citta di Castello, Constantin Bonelli, produisit encore en preuve deux autres citations du cardinal Turrecremata : l'une sur le premier canon de la dist. 21, et l'autre sur le canon Legimus de la quatre-vingt-treizième.
Le sentiment contraire fut soutenu par Gado, évêque de Lucques. Il donnait pour raison que, Dieu ayant établi les évéques pour diriger et gouverner les peuples, il était contraire à la sagesse divine de dire qu'il ne leur eût pas donné lui-même l'autorité dont ils avaient besoin pour des fonctions aussi importantes, et il appuya ce qu'il disait sur les définitions du concile de Constance.
François Giberti de Noguere , évêque d'Alife, prit un sentiment mitoyen, en soutenant que la juridiction avait été donnée par Jésus-Christ aux évêques ; mais que la détermination de cette juridiction à une telle manière venait du pape. Il ajoula que ces paroles de Jésus-Christ : Paissez mes brebis, n'avaient pas été dites à saint Pierre seul, mais à tous les autres apôtres, comme l'enseignent saintLéon ï"dans son 2" sermon sur la fête de saint Pierre et saint Paul, saint Augustin dans son livre des Pasteurs, saint Cyprien, saint Ambroise, ot le pape Innocent III dans une épître qui a été trouvée ot nouvellement ajoutée au recueil de ses décrétales. Il ajoute que Jésus-Christ parla à saint Pierre conjointement avecles autres apôtres, parce que cette autorité devait leur être communiquéeaussi bienqu'àlui,et qu'il lui parla ensuite en particulier pour montrer que la puissance qu'il lui donnait serait indépendante des autres apôtres.
9. Sébastien Vanzi deRimini, évêque ou, pour mieux dire , administrateur d'Orviète, îiomme d'une grande science, dont il nous a laissé un bon souvenir dans son excellent trailédes Nullités dans les procédures, se servit d'une autre distinction et dit qu'il n'y avait aucun doute que l'épiscopat , quant à ce qu'on appelle la puissance d'ordre, ne soit de droit divin, puisque tous conviennent que les évêques ont succédé aux apôtres, comme il est marqué au canon In nono à la dist. 21, et dans la pénultième loi, cod. De episcopis et clericis, outre que la vertu de conférer des dons surnaturels ne pouvait être attribuée qu'à Dieu. Mais s'il s'agit, dit-il, de la juridiction, lesjurisconsulles la divisent en volontaire, qui ne s'exerce que sur celui qui le veut, et en contentieuse, à l'égard de ceux qui y répugnent. La première, qui accompagne la personne, peut s'exercer en quelque lieu
(jOSC. de Trente. II.
qu'on soit , conformément à la loi seconde au titre de Officia prœs. et leg. La seconde est attachée au lieu et par conséquent ne peut s'exercer ailleurs. C'est ainsi qu'il est marqué par la loi finale de Jtirisdictione jud., et au chap. Coram et au dernier rfe Offic. leg.; il en conclut que l'exercice exigeant le lieu et la dignité, comme disent les canonistes, et en particulier le cardinal d'Ostie dans ses annotations sur le chap. De ordin. ab cpisc. pose renun., ce lieu doit être assigné aux évêques par le^pape, et conséquemment celte juridiction contentieuse leur vient du pape. Pour confirmer ce raisonnement , il faisait observer qu'un évêque élu et non consacré à l'exercice de celte juridiction d'après le chap.Transmissœ deElect., c'est donc du pape qu'elle lui vient, puisque il n'a pas encore reçu le sacrement de l'ordre, sans lequel aucunpouvoir ne peutlui venir immédialementde Jésus-Christ. 11 continua de faire voir que cette distribution de territoires où s'exerce la juridiction avait été sagement attribuée au chef de l'Eglise, pour empêcher la confusion, comme il est marqué ew plusieurs canons, dont il cita les commentateurs. C'est donc de Jésus- Christ que vient la puissance de l'ordre, celle de la juridiction vient du pape : ce qui s'entend de la juridiction contentieuse et non pas de la volontaire. Tous les canonistes sont d'accord sur ce point.
10. Beaucoup d'autres Pères ne parlèrent pas de cet article dans leurs discours. Ils se contentèrent de faire des observations sur ce qu'on avait mis dans les chapitres et les canons proposés , sans rechercher ce qu'on avait oublié et ce qu'on aurait pu y mettre. Ceux qui donnèrent leurs suffrages étaient au nombre de cent quatre-vingt-un, dont cinquante-trois furent de l'avis de l'archevêque de Grenade et demandèrent qu'on ajoutât au décret ces mots : de droit rfîtnn. D'autres en petit nombre parlèrent d'une manière assez ambiguë. Soave est donc ici doublement en faute. L'une est d'avoir dit que les opinants pour l'archevêque furent au nombre de cinquante- neuf : il y a apparence qu'il a voulu détacher cinq à six prélats, vrais ou imaginés par lui, pour qu'ils allassent renforcer un parti auquel il s'attache volontiers, parce qu'il le juge contraire au pape ; l'autre est d'assurer que le parti des opposants aurait été bien plus nombreux, sans un catarrhe fâcheux qui tomba sur la poitrine à beaucoup de prélats et les retint chez eux. Et pourtant, si, comme nous avons dit, les opinants furent cent quatre-vingt-un, il ne pouvait pas y en avoir beaucoup que l'indisposition empêchât de sortir. Il vaut mieux supposer que la bile de Soave contre le pape lui troubla le cerveau et lui fit voir tant de prélats enrhumés.