CHAPITRE XVII
Relation défectueuse de ces faits par Sarpi; réponse aux objections qu'il fait dans son histoire contre l'approbation de la Vulgate; et ce qui se passe à ce sujet entre les légats et les délégués de Rome.
l.De tant d'événements et d'affaires si importantes rapportées par nous d'après les té-
(1) Dans los Actes.
LIVRÉ SIXIË>IK.
moignages les plus authentiques , c'est à peine si on en trouve la sixième partie dans Sarpi, et encore ce peu est défiguré par une foule d'erreurs. C'est ainsi, par exemple, que l'ordre donné par le Pape aux légats de ne pas laisser mettre en question la puissance pontificale, et la réponse qu'ils lui firent à ce sujet, comme nous l'avons rapporté précédemment, furent , selon lui, le résultat de la connaissance que le Pape venait de prendre des décrets de cette session , quoique dans la réalité ce fût plusieurs jours auparavant que l'ordre était arrivé, et que la réponse était partie de Trente. Ensuite , il passe en revue des opinions que, selon son caprice, et sans en donner aucune preuve , il prête à tel ou tel théologien. Pour moi, je puis affirmer que le plus souvent je n'ai pas trouvé trace d'e tout cela dans les innombrables écrits qui me sont passés sous les yeux. Mais c'est là le propre des romans; peu de fond et beaucoup de mots. Sarpi mériterait quelque confiance, quand il rapporte ce que les Luthériens allemands dirent de ces décrets ; car on doit supposer que chacun est au courant des affaires de son propre parti. Mais j'ai prouvé ailleurs qu'il fait généreusement honneur au génie d'autrui de ce qu'il ne prend que dans sa tête. Quoi qu'il en soit, pesons ces objections, tant celles qu'il donne comme tirées des opinions émises à Trente par des catholiques, que celles qu'il emprunte aux déclamations que les hérétiques firent en Allemagne contre les décrets en question.
2. Les principales portent contre l'approbation de la Vulgate : il dit que ce fut Louis Cataneo de l'ordre des Prêcheurs, qui émit l'opinion de Cajétan. Il semble que Sarpi, homme de conscience, veuille rendre, dans ce passage,au mérite de ce cardinal la justice qu'il luiavail refusée lorsqu'il le présentaitcomme un adversaire peu digne de se mesurer avec Luther. L'opinion de Cajétan était qu'entendre le vieux Testament dans le texte hébreu, et le nouveau dans le grec , c'est entendre la parole de Dieu qui est infaillible, tandis qu'entendre le latin, ce n'est entendre que la parole du traducteur, qui n'est pas exempt de se tromper.
Quant à ce qui concerne Cajétan, parler de ses commentaires sur l'Ecriture, c'est parler des pieds et non du plumage du plus beau des oiseaux. Car il se trouve que ce grand homme, dont le génie est admirable dans ses autres ouvrages, n'a laissé rien qui soit digne de son nom dans celui-ci, où il s'est égaré sur les pas d'un guide plus hébraïsant que théologien. Aussi ses commentaires l'ont-ils fait ranger au nombre des hérétiques par Gabriel Prateolo, évéque de Chiaramonte ; et supposé qu'il y ait indiscrétion à juger aussi rigoureusement un auteur si pieux et si vénérable, il est toujours certain que ses commentaires ne furent accueillis ni dés protestants ni des catholiques. Mais considérons la difficulté en elle-même ; si c'est un géant au premier abord , on s'aperçoit à la fin que ce n'est qu'un de ces géants formés dans les airs par les nuages et qui se dissipent promptc-
menl à la clarté du soleil. Je demanderai a Sarpi :
3, Dieu a t-il voulu que l'Ecriture fût une règle infaillible de vérité pour très-peu d'hommes, môme pour aucun, ou bien pour toute rEglise?Plus que personne, Sarpi, et ses Luthériens devraient se prononcer pour cette seconde opinion, puisqu'ils n'admettent que l'Ecriture pour toute règle visible de foi. Or, s'il en est ainsi, il n'est pas possible qu'il n'y ait d'Ecriture authentique que dans deux langues dont la connaissance dans un degré convenable, c'est-à-dire suffisant pour être à même de bien juger, ne s'est rencontrée en même temps, depuis la conversion du monde jusqu'à nos jours, que dans très-peu d'hommes, ou pour mieux dire, dans personne. Je dis ou pour mieux dire dans personne, parce que dans l'ancienne manière d'écriredes Hébreux, il n'y avait pas, selon l'opinion la plus commune, de ces points qui tiennent précisément lieu de nos voyelles; il n'y avait que des lettres dont les unes, fixes et d'une signification bien déterminée, ne correspondent qu'aux seules consonnes, et dont les autres représentent diverses voyelles, et même quelquefois des consonnes (1). De plus, bien des consonnes en hébreu ont tant de ressemblance de forme entre elles, que l'ignorance et la négligence des copistes n'a pas pu ne pas laisser, a la longue, bien des fautes se glisser dans les exemplaires, et en altérer le sens. L'interprétation de l'original hébreu, pour quiconque entend cette langue, est donc claire et infaillible, comme le serait, pour l'homme qui sait le latin, un livre latin dépourvu de caractères certains et déterminés, où il n'y aurait que des figures équivoques qui auraient en même temps la signification de diverses voyelles, cl aussi celledequelquesconsonnes, etoù les consonnes elles-mêmes fourmilleraient d'une foule de fautes. Etmême l'hébraïsant aurait d'autant moins l'avantage, qu'au fond le plus médiocre maître de latin entend mieux cette langue que ne sait l'hébreu le rabbin qui en a aujourd'hui la connaissance la plus profonde. Si on ose se donner pour en savoir davantage, c'est qu'on n'a pas à craindre de juges qui soient capables de rabattre sa jactance. Et pour ce qui regarde le nouveau Testament (2), qui, au moins en grande partie, a été écrit en grec, les textes grecs qu'on conserve de notre temps sont pleins de fautes dont onseconvaincenencomparanlplusieurs passages, avec ce que nous en ont rapporté les saints Pères à une époque où ces livres étaient moins altérés, parce qu'on les lirait d'exemplaires qui se rapprochaient plus des vrais originaux. Ces textes ne sont donc pas des témoignages assez imposants pour autoriser le démenti qu'ils donnent à une traduction reçue depuis si longtemps dans l'Eglise. Mais enfin qui se croira maintenant plus de connaissance de l'hébreu, un jugement plus sûr et des exemplaires plus cor-
(1) Voyez après les antres , Serariiisdans les Prolégomènes de la Bible, à la qiieslioii du chap. 3. "(2) Ibid., à la queslion unique du chap. 15.
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réels que S. Jérôme, qui a été sinon l'auteur, aa moins le correcteur de notre Vulgate? Si donc entendre la Vulgate, c'est entendre non la parole de Dieu, mais celle d'un homme qui nétait pas exempt d'erreur, ce le sera encore bien davantage d'entendre cette interprétation arbitraire, que les plus habiles hébraïsants nous donneront du texte hébreu. Allons plus loin : si ce raisonnement était juste, il ne faudraij^ ajouter foi qu'à ce pre-
en même temps fût si bien assisté intérieurement, quil ne fût pas sujet dans l'exercice de ce ministère à ces erreurs, dont l'attention la plus minutieuse ne le préserverait pas dans les autres affaires ; et cet interprète, c'est l'Eglise et son chef.
5. Il était également nécessaire, a cause des changements que subissent les langues humaines, et du peu de connaissance qu'on conserve de celles qui ont cessé depuis fort
mier original de l'Ecriture, qui fut dressé par longtemps d'être parlées, telles que sont cel
les auteurs eux-mêmes, c'est-à-dire par les prophètes, par les évangélistes, par les apôtres , puisque lire les autres exemplaires, ce n'est pas lire l'Ecriture de Dieu, mais celle de copistes exposés à se tromper, et à tromper les autres. Il est donc bien clair que dans toute cette matière, il faut avoir recours à la Providence divine qui, toute sage et toute puissante qu'elle est, n'a pu vouloir une fin , sans vouloir en même temps l'emploi des moyens nécessaires pour y arriver
les dans lesquelles les livres saints ont été le plus écrits, qu'il y eût toujours, dans un idiome plus communément entendu, une traduction exempte de toute erreur, qui touchât aux dogmes dont Dieu commandait la ferme croyance à ses adorateurs. Au reste, il n'était pas besoin que cette traduction, pure de toute erreur substantielle, fûtunique. Aussi le concile n'a pas prétendu rejeter toutes les autres en recevant la Vulgate, et il a agi sagement en cela : car, avant que la Vulgate fût ce
Ainsi voyons-nous que Dieu, obligé, à titre de que nous la voyons, comme l'intelligence des modérateur des choses naturelles, de pourvoir à ce que le monde jouisse d'une assurance morale indispensable à l'entretien des rapports de la vie civile, a disposé convenablement tout pour cela. Chacun a eu un caractère propre et difficile à contrefaire parfaitement; les gardiens des archives publiques, quoique souvent pauvres et de basse extraclion, consentent rarement à la fraude qu'on solliciterait d'eux; rarement deux témoins s'entendent bien à soutenir le faux, c'est que cela était nécessaire et sufûsant au genre de vie et de gouvernement que Dieu avait en vue dans cette république.
h. Mais comme Dieu ne se contente pas que nous ayons dans la foi une certitude morale, qu'il veut que nous en ayons une absolue et infaillible, il a ftUIu que sa providence in-
deux langues dans lesquelles ont été dictés les originaux était très-rare, il fallait bien que la traduction qui prévalait alors dans l'Eglise, quoique défectueuse dans le reste, fût aussi à l'abri des erreurs essentielles que nous venons de désigner; et si maintenant elle subsistait encore, cette ancienne traduction , elle mériterait pareillement le nom d'authentique, encore bien que, sous d'autres rapports , elle fût inférieure à la Vulgate.
Gela posé, décider entre ces traductions laquelle ou lesquelles sont pures de toute erreur essentielle, et méritent le nom d'authentiques, doit être également l'office de cet interprète infaillible de la parole divine établi de Dieu parmi les hommes. Or l'Eglise, par l'usage qu'elle faisait depuis si longtemps de
tervînl surnaturellement pour nous mettre à la Vulgate, tant dans l'enseignement que pour
couvert de tout danger d'erreur dans ce que cette foi a de fondamental et pour en éloigner jusqu'au germe du moindre doute raisonnable. Et comme la foi a pour base la parole divine, qui ne peut arriver immédiatement de la bouche de Dieu aux oreilles de tous , Dieu a été obligé d'établir pour nous parler en son nom, des ambassadeurs dont la mission ne fût point sujette à l'erreur. Mais, comaje ceux-ci ne pouvaient pas non plus faire entendre leur voix à tout le monde, ni écrire un exemplaire pour être placé sous les yeux de tous, il a été nécessaire que la Providence s'engageât à ne pas permettre qu'il se glissât, dans ces écritures si répandues, des erreurs dont ne triomphât un examen fait avec une attention ordinaire; au moins, quand il est question de ces vérités que Dieu destine à être connues de son Eglise et à être crues par elle d'une foi qui aille jusqu'à la certitude : et pour prendre un tel soin et lever l'ambiguité du sens ainsi que les autres doutes, il a fallu qu'il déléguât sur terre un interprète visible, qui fût bien tenu, à la vérité, de se donner pour cela les soins dont l'homme est capable, afin de ne pas obliger Dieu à l'iuspirer miraculeuscmcal, mais qui
la prédication, avait commencé à l'approuver tacitement. Ensuite, comme avant d'anathématiser sur tant de points des hérétiques entêtés et subtils, il convenait d'ôter jusqu'au moindre doute à ce qui devait faire le fondement des décisions qu'on porterait, ainsi que s'exprime le décret du concile de Trente dont nous parlons , le concile , en vertu de l'assistance qui lui était promise par le Saint- Esprit, voulut déclarer authentique et sûre une traduction latine des livres saints. C'est que c'était la seule langue qui fût universellement entendue de ceux qui étaient exercés dans la science théologique, et par conséquent capables de juger des dogmes de la foi. Et le concile, qui devait aussi se déterminer dans ce choix d'après les règles de la prudence humaine, pensa que, danc cette circonstance, la Vulgate était celle des traductions qu'on devait approuver, parce qu'elle avait plus d'autorité que les autres; qu'on s'en était généralement servi dans l'Eglise depuis le temps de S. Grégoire jusqu'à cette époque, et qu'elle avait été unanimement suivie par les plus grandes lumières de l'Eglise : S. Isidore, Bède, S. Rémi, Alcuin, Forlunat Raban, S.Anselme, S. Bernard, Ilaimon^