LIVRE SIXIÈME
Richard, Hugues de Saint-Victor, Pierre de Cilugni, Robert abbé , et par d'autres innombrables docteurs : la Providence ne dut-elle pas préserver la Vulgale d'erreurs dans les choses de la foi et des mœurs , pour en préserver l'Eglise qui la suivait? On considéra que si on ne se contentait pas de ces raisons, ce serait en vain qu'on prendrait de nouveau de la peine pour échapper à cette même ince rtitude, vu surtout la connaissance faibleet peu sûre qu'on a maintenant, dans le monde, de l'hébreu, le défaut probable de points dans les originaux, et par conséquent de caractères propres à éloigner le retour si fréquent de l'ambiguité et de l'équivoque dans la signification des voyelles, qui sont la basedes'mots, et par conséquent du sens; et la ressemblance des caractères hébreux, autre source d'équivoques et de fautes dans toute cette suite nombreuse d'exemplaires copiés successivement les uns sur les autres, ainsi qu'il a été déjà remarqué.
6. Et si le canon Ut veterum, à la distinction huitième, veut qu'on se serve du texte hébreu pour l'intelligence du vieux Testament, et du texte grec pour celle du nouveau; canon qui n'est pas tiré, comme l'a prétendu Gratien , de S. Augustin , quoique ce Père l'adopte dans son second livre de la Doctrine chrétienne, aux chapitres 14" et 15% et dans le onzième livre contre Fauste, au chapitre second ; mais de S. Jérôme, dans sa lettre 28' àLucilius Retiens, et encore dans sa lettre à Junia et à Fretela, où il le confirme de nouveau : que s'ensuit-il? Je ne réponds pas que S. Jérôme n'avait pas encore mis la dernière main àsa traduction latine ; qu'aussi il ne parle pas de même après, dans son second prologue de la Rible : remarque qu'on ne manque pas de faire dans la glose du canon Ut veterum. Mais il est certain qu'il dut, lui, pour le succès de la traduction latine, recourir à ces deux originaux, tandis que nous vivons, nous, dans un temps où celte traduction, sinon composée, au moins revue par S. Jérôme, est reçue depuis plusieurs siècles dans l'Eglise, et a par conséquent obtenu toute l'autorité que lui confère cette approbation, qui est divine. Mais, lors même que ces saints écriraient à présent la même chose, qu'en résulterait-il contre le décret du Concile de Trente? Est-ce qu'on y nie qu'il y ait dans la Vulgate bien des passages équivoques et bien des passages obscurs qui reçoivent de la lumière de leur confrontation avec les originaux , dans les langues primitives? Les commentateurs catholiques ne puisent-ils pas tous les jours à ces mêmes sources? Ne le firent-ils pas aussitôt après le décret du concile, même pendant la durée de l'assemblée? ce qui montre bien qu'il n'y avait en cela rien qui fût contraire au sentiment des Pères de Trente. Autrechoseestdedirequ'une traduction est authentique, c'est-à-dire qu'elle n'a pas été altérée exprès dans aucune de ses parties, même dans les moindres et les plus indifférentes, et qu'il ne s'y est glissé par inadvertance rien qui diffère pour la substance de l'original ; autre chose est de dire qu'elle
a toute la clarté, toute la force et toutes les beautés de l'original. On ne parla à Trente de la Vulgate que dans le premier de ces deux sens. L'application du second est impossible pour toute espèce de traduction. Car chaque langue a des avantages comme des défauts qui lui sont propres, de sorte que des mots très-usités dans une langue n'ont pas de mot qui leur corresponde dans une autre.
7. C'est pour cela que Dieu, afin de donner à sa parole une vie qui se perpétuât dans les livres, sans faire de miracles, pour empêcher toute altération dans des langues qui sont de leur nature changeantes comme tout ce qui est terrestre, n'a pas présenté tout ce qui est contenu dans l'Ecriture comme article nécessaire à savoir dans son Eglise. Il y a beaucoup de passages très-douteux et d'autres très-obscurs, qui probablement ne cesseront pas d'êti'e tels, tant que durera le monde. Et même ces articles nécessaires , il ne les a pas renfermés dans une formule unique d'expression. Il en est d'eux comme des pièces de monnaie : ce n'est pas tant par le nombre que par le poids qu'on les apprécie. C'est ce dernier qui doit toujours rester le même, quelque autre changement qui arrive, et il n'y a que lui qu'on demande à tout traducteur de livres de rendre fidèlement. C'est ce que Marcus Tullius s'applaudit d'avoir fait dans la traduction latine qu'il a laissée des deux harangues rivales de Démosthènes et d'Eschine. Les Septante ne firent pas non plus autre chose (1) lorsqu'ils traduisirent l'Ecriture en grec. On s'en convainc en confrontant leur travail avec l'original, et en lisant les commentateurs, qui font la même remarque communément. Quoi de plus pour nous enseigner que Dieu n'a pas eu d'autre intention que celle-là en faisant de ses Ecritures le fondement de la foi qu'il nous a donnée ? Les mêmes auteurs des livres saints, qui écrivaient sous l'inspiration du Saint-Esprit, ne rapportèrent pas toujours les faits avec leurs circonstances particulières, ni les discours dans les termes propres où ils furent prononcés. Mais ils se contentèrent quelquefois d'être exacts pour la substance (2) des paroles et des choses. C'est de là que provient l'espèce de contradiction qu'or» croit quelquefois apercevoir entre les évangélistes , dans le récit d'un même événement. Cette observation est des saints Pères et des commentateurs modernes ; on la lit à chaque page dans leurs écrits.
8. Comme il n'y a donc d'écrite dans ces livres aucune parole qui ne soit inspirée de Dieu et qui, par conséquent, n'exprime quelque vérité particulière et n'enseigne quelque profond mystère, pour arriver a la découverte de ces vérités et de ces mystères que Dieu n'a pas voulu révéler clairement à son Eglise, mais dont il a voulu que sa parole fût pour nous une mine inépuisable, on peut
(1) Voyez Pagnini dans l'Isagoge , chnp. 9, 10, \\, el les passages de S. Jérôme qui y sont cités
(2) Voyez ce que Sixte de Sienne a très-bien écrit sur celle malièir, à la fin de sa Bibliollièque sainte.
mSTOlUE DU CONCILE DE TRENTE.
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se servir utilement de la connaissance des langues dans lesquelles ont été composés les originaux. Aussi est-elle insignifiante l'objection commune que fait ici Sarpi : si la traduction de la Vulgate est bonne, et si elle fait autorité, les autres sont donc mauvaises, et c'est un tort de s'en servir. Fausse conséqu(>ncel Supposé qu'on traduise assez faiblement en langue vulgaire une histoire ou un autre ouvrage latin important : si cette traduction est fidèle, on pourra lui donner le nom d'authentique, et elle suffira pour juger tout différend dont la décision dépendra de la connaissance générale de ce qu'il y a d'essensentiel dans ce livre. Mais il ne s'ensuivra pas pour cela qu'on ne puisse pas faire une autre traduction plus expressive, plus propre, plus claire, en tout ou dans certaines parties, où brillent, comme dans l'original, les allusions nombreuses et pleines de finesse qui avaient disparu sous la main du premier traducteur.
9. Le décret du concile de Trente ne prête rien de plus à la Vulgate que ce que nous disons ici ; on ne peut inférer autre chose de la force même des expressions. C'est aussi dansée sens que l'ont entendu, comme ils l'ont déclaré , les plus fameux théologiens , même de ceux qui assistèrent au concile. Je citerai plus bas leurs noms. Ce n'est pas que je veuille me faire juge ou partisan de l'un ou de l'autre sentiment; mais c'est pour démontrer que ne pas admettre une conformité plus parfaite et absolue entre la traduction de la Vulgate et le texte sacré, c'est combattre une classe particulière de théologiens, mais non toute l'Eglise catholique dans laquelle il n'est pas défendu de suivre l'autre classe qui donne au décret une interprétation moins rigoureuse. Ces derniers se fondent sur la teneur même du décret où cette traduction est simplement appelée authentique, et où l'on se contente d'en enjoindre l'usage pour la chaire et pour l'enseignement; ce qui , selon eux , ne fait que décider qu'elle est exempte d'erreurs qui concernent la foi ou les mœurs, et que de plus, à l'abri de toute fraude, elle ne diffère essentiellement du texte en rien , pas môme dans les moindres choses , et qu'elle ne se contredit jamais elle-même; dans quelqu'un de ces cas , elle ne serait pas authentique et ne mériterait pas l'approbation de l'Eglise. Ce serait aussi une grande témérité de préférer en tout quelqu'une des autres traductions latines à la Vulgate , parce que le concile prononçant clairement qu'il lui donne la préférence sur les autres, et qu'elle est la seule de toutes qu'il reçoive pour authentique , ou elle est réellement la meilleure de toutes, ou l'Eglise est convaincue d'avoir été imprudente dans un choix d'une aussi grande importance : assertion qu'on ne pourrait se permettre sans impiété.
10. Qu'ensuite la traduction de la Vulgate soit conforme à l'original dans toutes ses parties , jusque dans les moindres et les plus indifférentes ; qu'elle ne se soit éloignée du sens propre du texte, pas même en prenant
soit un arbre, soit un animal pour un autre; c'est la pieuse croyance de quelques personnes. Mais l'Eglise ne condamne pas qui ne l'adopte pas. C'est que le décret, comme je le disais tout-à-l'heure, a été pris dans une acception moins rigoureuse par beaucoup d'auteurs qui assistèrent au concile ou qui conférèrent avec ceux mêmes qui y avaient assisté. Qu'il me suffise d'en citer quelques-uns. Je mets en première ligne le savant André Vcga qui se trouvait alors au concile, et qui, quoiqu'il y assistât comme simple théologien conseiller , et non comme évêque ayant voix délibérative, y était néanmoins écouté avec l'attention que méritait la haute estime qu'on avait de lui. Il opina dans le sens que j'ai développé; Sarpi lui même en convient ; et depuis, il affirma dans ses ouvrages (1) que c'était ainsi que l'entendirent les Pères; qu'il le tenait en particulier de Cervini, du vivant même duquel il ne craignit pas de faire imprimer ce qu'il disait en avoir appris. On lui joint Mechior Canus (2), évêque des Canaries , qui , peu d'années après, vint au concile, sous le pontificat de Jules, et Diego Payua (3) d'Andrada, qui s'y trouva sous celui de Pie. Tous deux aussi purent apprendre le sens du décret de plusieurs de ceux qui y avaient coopéré. Il en est de même de l'érudit Gibert (4) Gêné- 1 brard, qui vivait à cette époque, et qui ne * manqua pas également d'aller aux informations auprès des auteurs de ce décret. Parmi un grand nombre d'écrivains qui ont traité sagement ce sujet, on remarque Nicolas Serrarius (5) et Jacques-Bon frerio(6), tous deux de la compagnie de Jésus. Le premier de ces deux écrivains en cite beaucoup d'autres, et répond aux raisons des adversaires. Cette même opinion eut un autre partisan très-savant qui florissait dans ce temps-là, et qui conversa avec les hommes qui avaient pris part au concile : ce fut Sixte de Sienne , dans le dernier chapitre de son admirable ouvrage intitulé par lui Bibliothèque sainte : on y pourra voir traité avec une grande richesse et une grande solidité d'érudition tout ce qui se rapporte d'abord à la critique et puis à la défense du décret qui approuve la Vulgate. Au reste ces auteurs n'entendent pas, à mon avis, qu'il soit permis de s'écarter à son gré et sans frein, à tout propos et surtout sujet, de cette traduction authentique, même dans les choses qui ne regardent ni la foi ni les mœurs, mais seulement dans les passages sur lesquels il n'y a pas accord parmi les docteurs catholiques et que l'Eglise n'a pas défendu d'interpréter autrement. C'est
(\) De la Juslifioalion, liv. 15, eh. 9.
(:2) Liv. 2 des Lieux iliéologiques, cliap. 13, première conclusion.
(5) Dans la Défense de la Vulgalo, vh. 4.
l^t) Dans l;i préface adressée à Charles Vill, roi lia France, en Icle des ouvrages d'Origène.
(5) Dans les Prolégomènes de la Dible, cliap. 19. que<.l. IL
(6) Dans les Prolégomènes sur le Penlaleuque, ch 5, scss. 5.