LIVRE SIXIEME
qu'il disait hautement que c'était lui qui avait, le premier, compris V Ecriture, qu'il n'y avait i encore que lui qui la comprit, qu'elle avait été j complètement ignorée de tous les autres, qui, honorés avant lui des fonctions de renseignement, avaient eu à s'occuper des divines Ecri- \ turcs, et même que toute l'Eglise errait, n'étant conduite, selon lui. que par des docteurs ignorants. S. Augustin s'en est expliqué encore plus clairement dans son second livre contre Julien : Rejeter les saints, c'est rejeter toute l'Eglise de Jésus-Christ. S. Jérôme et les autres Pères s'expriment dans les mêmes termes. Mais les omettant pour abréger, nous ne citons plus que le passage du quinzième concile de Tolède que voici : Tout ce qu'on croit de contraire à la croyance des saints Pères, s'éloigne évidemment de la règle légitime de la foi.
4. Et sans recourir à l'autorité, la raison elle-même nous dit qu'on ne peut pas ne pas être hérétique, quand on oppose sa croyance particulière, en matière de dogmes, au sentiment reconnu comme certain dans l'Ecriture, de l'avis unanime des Pères. En quoi consiste le péché d'infidélité? à faire menlir Dieu ; et ceci n'a pas toujours lieu en affirmant que ses paroles sont fausses, comble du délire où il n'y a que très-peu d'hérétiques qui parviennent; mais le plus communément , c'est en niant qu'il ait dit une chose , lorsqu'il y a tant de raisons qui portent à l'affirmer et à le croire, que Dieu n'aurait pu, sans compromettre sa propre véracité, permettre une si frappante vraisemblance, s'il n'avait pas eu réellement l'intention de la dire. Par exemple, un roi ne pécherait pas seulement contre la véracité royale, s'il proférait le faux; il y pécherait encore, s'il laissait sciemment son sceau aux mains des faussaires, ou s'il permettait à ceux de ses ministres qu'il accrédite auprès des peuples, de dire en son nom ce qu'il n'a pas l'intention de dire. Car dans ce cas, aussi bien que dans le premier, les vassaux pourraient se plaindre d'avoir été trompés par lui, puisque ce serait de son consentement qu'on les aurait placés dans des circonstances telles , qu'ils ne pouvaient refuser de croire à ses lettres ou à ses paroles, sans être rebelles et sans l'offenser. Etant donc obligés d'ajouter foi, ils le feraient. Mais quand ensuite ils viendraient à s'apercevoir qu'on les aurait trompés, ils croiraient l'avoir été par la confiance qu'ils avaient dans la sincérité et dans l'autorité du prince. Or ceci s'applique bien à Dieu; il ne se contenterait pas de permettre, comme ferait seulement ce roi, il concourrait lui-même à tout ce qui induit les hommes à croire que c'est lui qui parle, et qui parle dans ce sens ou dans un autre. C'est pour cela que Richard de S. Victor (1) dit hardiment à Dieu que si ce que nous croyons est faux, c'est lui qui nous a trompés, puisqu'il n'y a que sa puissance qui ait pu opérer les signes qui ont forcé notre croyance en nous persuadant. Comment excuserait-on
(1) Au livre 1" de la Trinité, cliap. 2,
Dieu d'une pareille fourberie, s'il eût parlé en matière de foi ou de mœurs do telle manière que tant de saints docteurs, si éminents en savoir, si ardents pour l'étude, eussent tous pris ses paroles dans un sens qui ne serait pas le véritable? Quel est l'homme du commun qui, à la lecture d'un passage de l'Ecriture qui présente telle signification, entendant dire que celte même signification est reçue comme dogme de foi par tous les docteurs de l'Eglise , ne se croira pas obligé de l'admettre? si dans ce cas le doute était permis, on pourrait douter du sens de tout ce qui se lit dans l'Ecriture.
5. Si donc Dieu voulait parler en des termes qui fondassent certitude de foi sur quelques articles , il fallait que ces termes ne pussent faire illusion à la sagesse de tous les saints Pères, et que les fidèles fussent persuadés de cette impossibilité ; sinon, ils auraient raison de demeurer incertains sur le sens de toutes les expressions qui sont dans la Bible, même de celles qui paraissent les plus claires; et ce doute serait contraire à la certitude de notre foi. Pour qu'il y ait cette certitude de foi, il n'est pas nécessaire que tous les articles aient été l'objet d'une déclaration antérieure de l'Eglise ; autrement, pour apprendre ce qui est de foi , il ne servirait de rien de lire l'Ecriture , il ne faudrait que lire les définitions de l'Eglise, et pendant plusieurs siècles où l'Eglise ne définit presque rien, on aurait été libre de douter de tout le reste. Aussi, lisons-nous au contraire, que les saints Pères, avant la décision de l'Eglise, avaient en horreur comme hérétiques ceux qui rejetaient un article fondé, d'après le sentiment commun, sur les paroles de l'Ecriture , et c'est conformément à cela que l'Eglise, plus tard, dans les conciles, les chargeait comme impies d'imprécations et d'anathèmes; ce qui aurait été injuste, si on n'eût pas été obligé de regarder l'article comme de foi avant la décision de l'Eglise. Ainsi , dans les matières qui tiennent aux dogmes ou aux mœurs, les Pères ne peuvent se tromperions, sans que l'Eglise soit elle-même dans l'erreur, puisqu'au fond elle est composée d'eux, et que ce sont eux qui la gouvernent. Ceci toutefois ne doit s'entendre, comme nous l'avons déjà remarqué, que des cas où les Pères affirment comme certain le sens de l'Ecriture. Car, quelque unanimement qu'ils s'accordassent entre eux sur un sens de l'Ecriture , si c'était seulement par manière d'opinion, dès lors leur propre exemple apprendrait aussi aux autres à avoir également leur opinion, et à douter de celle qu'on avait avant eux. C'est pourquoi ce serait certainement téméraire que de soutenir comme meilleur le sentiment contraire, sans de nouvelles et graves raisons, mais ce ne serait pas hérétique.
6. Que ce que nous soutenons soit vrai , c'est-à-dire que le concile ait prétendu, non pas imposer en cela une obligation nouvelle,^ mais enseigner et rappeler une obligatiort ancienne que notre foi , par sa nature, nous imposait déjà à cet égard, c'est ce que dé-
montrent les paroles suivantes du concile : violateur des lois divines écrites ou non Que dans les matières de foi et de mœurs qui écrites , comprenant aussi dans ce nombre appartiennent à Védification de la doctrine ceux qui le font par faiblesse, et qui ne laischrétienne, on ne détourne pas la sainte JE cri- sent pas de révérer, dans leur for intérieur, ce ture à son sens particulier; qu'on n'ait pas qu'ils transgressent parleurs actions. Il ne non pim l'audace de V entendre dans un sens prétendit atteindre que ceux qui les mépricontraireàcelui qu'a tenu et que tient la sainte sent, en disant hautement qu'ils ne sont pas * Eglise notre mère, à laquelle il est réservé de tenus à les observer, comme font les héréti- ' juger du vrai sens et de la vraie interprétation ques. 11 y a des peines moins grandes réser- ; des Écritures, ni encore dans un sens qui soit vées aux autres violateurs; mais le glaive contraire à celui que reçoivent unanimement de l'anathème ne se tire pas contre eux. Et les Pères, lors même que ces interprétations ne si , dans ce décret, le concile n'énumère pas devraient jamais voir le jour. Que les trans- minutieusement les traditions qu'on doit obgresseurs soient dénoncés parles ordinaires, et server, il ne fait qu'imiter en cela le décret punis des peines détermini^es par le droit. Or du septième concile général rapporté plus comme on comprend ici, sous une même for- haut, dont il emprunte même jusqu'aux exmule de prohibition, l'interprétation de i'Ë- pressions; il n'en avait pas le temps, et ce criture dans un sens contraire à celui qu'a nétait pas à propos. Le concile eut deux tenu et que tient l'Eglise, ou dans un sens choses en vue dans ce décret; la première, contraire à ceiui qu'adoptent généralement de déclarer que la foi catholique n'avait pas les Pères , et comme il est hors de doute que pour fondement les Ecritures seules , comme la première partie n'est pas une défense nou- les nouveaux hérétiques s'obstinaient à le Telle, mais une déclaration de ce qui est soutenir, mais aussi les traditions d'où déessentieilement illicite, par la nature même pend en déûnilive tout ce que nous avons de de la foi chrétienne , on en conclut que le certain touchant la légitimité des Ecritures concile ne considéra pas autrement non plus elles-mêmes; la seconde, de déclarer que les la seconde partie. Mais que faut-il de plus, rites apostoliques venus jusqu'à nous par puisque là môme on recommande aux ordi- une suite non interrompue de traditions , naires de veiller à ce que les Iransgresseurs étaient reçus par l'Eglise, et qu'on ne devait soient punis des peines établies par leilroit, pas les changer comme faisaient les héréticela ne veut-il pas dire évidemment que cette ques S'élever contre ces points généraux, même audace était déjà défendue et punie par c'était encourir l'anathème. Quelles étaient les saints canons dès auparavant, et que, par ensuite ces traditions en détail? On devait conséquent, le concile n'établit pas une nou- l'examiner et le déterminer au fur et à mevelle loi, mais ne fait que presser l'exécution sure, selon que les matières le demanderaient des anciennes. dans les autres sessions, et chacun était obli- 7. Enfin Sarpi raconte que quelques-uns gé de se soumettre là dessus au jugement de remarquèrent que ce décret était moins obli- l'Eglise.
gatoire qu'il ne paraissait, et il est visible 8. Sarpi ajoute que c'était à l'exemple des que cet auteur adopte leur observation qUant partisans de la cour de Rome qu'on rejetait aux traditions. 7'oî«ï ce qxC on avait décidé, les traditions; qu'eux aussi ne reçoivent pas à.\i-\\, c'est qu'on recevrait les traditions : on l'ordre des diaconesses; qu'ils ne laissent pas n'avait pas dit quelles elles étaient, ni indiqué l'élection des ministres au peuple , privilège le moyen de les reconnaître, tant il est vrai d'institution apostolique dont le peuple avait qu'on n'ordonnait à personne de les recevoir, joui pendant plus de huit siècles, et ce qui est mats qu'on ne faisait que défendre à qui que ce encore plus important, qu'ils ne laissent pas fût de les mépriser sciemment et de son plein aux laïques l'usage du calice, iisage observé , gré. Qu'ainsi ce n'était pas contrevenir au dé- ce sont ses paroles, par toute l'Église deux cret que de les rejeter toutes en termes respec- cents ans auparavant et qui l'est maintenant tueux.^e se ressouvient-il donc plus qu'il par toutes les nations chrétiennes, àTexception est dit dans ce décret que le concile reçoit les de la latine : que si ce n'est pas là une tradi- Ecritures et les traditions avec un sentiment tion, on ne saurait montrer quelle autre chose égal de piété et de respect ? Autant donc , d'à- en est tine. H faut que cet homme compte bien près ces expressions, il est défendu de rejeter sur la facilité du lecteur à le croire sur parole, les unes de quelque manière que ce soit, au- pour qu'il ose essayer de lui en imposer dans tant il est défendu de rejeter aussi de quel- des choses aussi palpables 1 De quelles traque manière que ce soit les autres. Or il y a ditions parle le décret? de celles qui transmises deux manières de ne pas recevoir les tradi- j)our ainsi dire de main emnain, sont parvenues tions :ou bien, c'est parce qu'on les sacrifie jusqu'à nous. Telle était-elle par hasard soit à sa passion , à ses commodités , à ses sens , l'élection des ministres sacrés faite par le absolument comme un sujet, quoique fidèle peuple, soitl'ordination des diaconesses, soit la et disposé à l'obéissance , viole quelquefois communion du calice pour les laïques? Sarpi les lois de son seigneur; ou bien, c'est parce lui-même n'ose l'affirmer, puisqu'il convient qu'on n'en fait aucun cas , et qu'on n'en re- qu'il y avait 800 ans qu'on avait abandonné garde pas l'observation comme obligatoire les deux premières et deux cents ans qu'on pour soi, ainsi que pensent les rebelles des ne tenait plus à la troisième. Comment lois du prince contre lequel ils se révoltent, donc de tels exemples autoriseraient-ils à Le concile ne voulut pas, ainsi que nous l'a- rejeter des traditions qui sont demeurées en yons rapporté, anathématiser toute espèce de pleine vigueur. Mais à part ces raisons, cxa -