LIVRE SIXIÈME
minons ici en passant ce que l'excès de sa haine lui fait nous présenter pour de telles traditions. Et comme ni lui^ ni ses hérétiques pas plus que lui, ne font grand cas des diaconesses, je me bornerai aux deux autres traditions auxquelles ils accusent l'Eglise catholique d'avoir dérogé. Il dit avec assurance que l'élection des ministres faite par le peuple était d'institution apostolique, et qu'elle dura 800 ans. Je voudrais bien lui rappeler à la mémoire ces paroles de l'apôtre S. Paul à ïite (1) : Si je vous ai laissé en Crète, c'est pour que vous corrigiez ce qui est défectueux et que vous établissiez d?s prêtres dans les villes, comme je vous l'ai recommandé. Je lui aurais volontiers demandé si c'est 800 ans après la fondation de l'Eglise que se célébra le premier concile de Laoditée, ou si ce n'est pas plutôt dans le 4* siècle ; car voici comment est conçu un de ses canons (2) : Qu'Une faut pas permettre à lamultitude de faire l'élection de ceux qui doivent être élevés au sacerdoce. Je l'aurais prié de m'enseigner si ce n'est pas aussi dans le quatrième siècle que florissait S. Jérôme, etde quelle époque ilparle, quand, dans sa 85' lettre à Evagre , il écrit en ces termes : A Alexandrie, depuis S. Marc l'évangéliste jusqu'aux pontifes Héracléeet Denys, ce furent toujours les prêtres qui choisirent pour le faire évêquc celui d'entre euxqui occupait lepremier rang. Mais quiconque désirerait voir sur ce sujet les témoignages les plus nombreux des anciens Pères, n'a qu'à lire le cardinal Bellannin, dans ses Controverses (3). 9. Venons-en à l'usage du calice prohibé dans la communion des laïques. Comme Sarpi nous oppose la liturgie actuelle des Grecs, et que c'est là-dessus principalement qu'il se fonde , qu'on nous cite quelqu'un parmi eux qui, soit dans le concile de Florence, soit auparavant, ait reproché aux Latins, comme Ine erreur, la cotnmunion sous une seule espèce, accusation dont on n'a pas fait difficulté de nous charger pour tant d'autres points importants sur lesquels nous différons de croyance avec l'Eglise grecque. N'est-ce pas une preuve que ce rite n'est pas non plus, au jugementdes Grecs, un de ceux qui ont été prescrits par Jésus-Christ, et que l'Eglise n'a pas le pouvoir de changer. Mais qui avait dit à Sarpi que la communion du calice, il y a deux cents ans, se pratiquait encore sans distinction dans toute l'Eglise? S. Thomas, antérieur de 300 ans au concile de Trente , ne rapporte-t-il pas (4) avec éloge la coutume de ces Eglises où on n'admettait pas les séculiers à la communion du calice? Alexandre de Halès, plus ancien que S. Thomas, ne ra-
(1) Chapitre premier.
(2) Canon treizième.
(5) Livre l*\ des Clercs, chap. 7.
<4) Part. 3, quœst. 80, art. 12.
conte-t-il pas (1) un miracle fameux àl'appui de cet usage? N'est-il pas question dans le concile de Constance, session 13', et dans celui de Bâle, session 30% de quelques églises où se m^iintint longtemps cette coutume? S. Bernard, qui vivait plus de 400 ans avant le concile de Trente, ne suivait-il pas la même règle? N'en a-t-on pas la preuve dans ce que l'historien de sa vie (2) , l'abbé Guillau! se, son contemporain, rapporte de ce moine qui resta longtemps sans pouvoir avaler l'hostie, parce qu'il ne s'était pas fait absoudre d'un péché caché? Car, si on lui avait présenté également le calice , ou bien il aurait bu, et alors il eût reçu le sang du Chiist, nsalgré sa faute, et avec le sang aussi l'hostie dont l'immobilité prodigieuse n'avait pas non plus d'autre cause ; ou bien il n'aurait pas pu boire, et dès lors il serait arrivé un nouveau miracle que l'historien n'aurait pas pjissé sous silence. Le cardinal Hosius (3) n'étalilitil pas que cet usage était très-ancien dans son pays, en Pologne, et qu'on ne s'y souvenait pas de l'époque où il avait commencé? Et le cardinal Bellarmin s'appuyant d'une foule d'histoires etde témoignages les plus gra\es(4), ne démontre-t-il pas l'existence de ce rite dès il y a plus de 800 ans , et n'en suit-il pas la pratique pendant tout ce même temps? et ne fait-il pas voir qu'on le regarde toujours dans l'Eglise comme une coutume arbitraire à laquelle on n'était tenu d'après aucun précepte divin? Et pour ajouter à ces autorités celled'un Grec, Pierre Arcudius, dans son Accord de l'Eglise d'Occident avec celle d'Orient (5), ne prouve-t-il pas aussi, lui, trèslonguement cette si vieille coutume? Tout ce qu'on fit il y a 200 ans , c'est-à-dire dans le concile de Constance , ce fut de rendre uniforme dans toute l'Eglise latine , ce qui auparavant variait selon la différence des temps et des lieux. Si cette disposition avait été contraire aux traditions, toute loi et toute défense nouvelle serait contraire aux traditions. Mais nous aurons à revenir sur cet article plus en détail et à fond, sous le pontificat de Pie IV, époque à laquelle le concile eut à l'examiner de nouveau et à eu faire l'objet de ses plus consciencieuses et de ses plus mûres délibérations. Si on ne connaissait pas d'ailleurs l'intention de Sarpi, on pourrait quelquefois le soupçonner de trahir la cause des Luthériens dont il se donne pour le défenseur :car produire en faveur de son clientdes pièces dont la fausseté est manifeste, n'est-ce pas plus lui nuire que ne ferait l'acte d'accusation le plus fortement dressé contre lui?
(1) Pari, i de la Somme tiiéolog., quxst. 11 moral., 2, art. 4, § 15.
(2) Dans le 1" livre, au chap. 41.
i5) Dans le Dialogue de Tune et l'autre espèce.
(4) Lib. i de Sacram. Eucharist., c. 24.
(5) Liv. 111, chap. 55.