CHAPITRE PREMIER
Création des officiers du concile. Requête des Français et réponse qu'on y fait; et autres choses traitées dans les congrégations avant la première session.
1. L'ouverture du concile était un préliminaire nécessaire ; ce devait être comme le son de la trompette qui réveillerait les évêques, la plupart encore dans leur diocèse , les princes , tous indifférents à ce qui se passait à Trente, et, ce qui est encore plus étonnant, le souverain Pontife lui-même qui n'envoyait pas ses instructions. Arrivées dès le commencement, ces instructions, en produisant plus d'effet, auraient excité moins de réclamations. Mais l'avenir étant incertain de sa nature, l'homme répugne toujours à se donner présentement une peine de corps ou d'esprit pour une époque qu'il ne verra peut-être pas : il s'excuse de cette paresse auprès des autres, et il se la justifie à lui-même sous le spécieux prétexte que chaque jour de plus est un nouveau conseiller qui apporte de nouvelles lumières pour si déterminer plus sagement.
Les légats ne reçurent donc qu'après l'ouverture du concile (1) les instructions nécessaires, relatives à la conduite qu'ils devaient
(I) P:ir les icUrcs du cardin:il Farnèsc, du dernier jour de décembre.
tenir dans l'assemblée. Ce qui montre qu'aucune de nos entreprises , quelque temps que nous inellions à la méditer, n'est dirigée par la prudence humaine toute seule. Ils renouvelèrent la demande de leurs instructions dans la lettre même qu'ils écrivirent au souverain Pontife pour l'informer de l'ouverture. Cette lettre renfermait encore beaucoup de questions. Il fut répondu à quelques-unes par un rescrit dans la teneur que nous avons rapportée au livre (1) précédent. Quant aux autres qu'on laissait sans solution, on leur écrivait (2) que, jusqu'à ce qu'ils y eussent reçu une réponse, ils se conduisissent d'après leurs propres lumières, toutes les fois que la chose presserait trop pour avoir le temps de consulter Rome et d'apprendre la volonté du souverain Pontife.
2. Entre les autres demandes adressées par les légats, était celle qui avait rapport à la création des officiers ; car ils jugeaient que le choix n'en pouvait être abandonné au concile composé de Pères qui, pour la plupart, ne connaissaient de nom et de figure, non plus que de réputation , les personnes que leur mérite rendait propres à ces fonctions : que par conséquent il convenait que le Pape les tirât et les envoyât de la cour
(\) Cliapilrc.|G.
(2) Lcliio (lu cardinal Farncsc .tuv légals, du dernier jour do décoinbrc t5i5.
LIVHE SIXIËMF.
romaine ordinairement si bien pourvue de colle sorte de ricliesses. Et pour ne pas parler ici des officiers inférieurs et moins dignes d'être transmis à la postérité, ils demandèrent un avocat du concile dont la charge consisterait à soutenir le bon droit, tant contre les efforts de la secte luthérienne , dans les choses qui regarderaient l'a-seniblée, que contre les prétentions de la juridiction séculière, pour ce qui concernait les princes. Cet avocat devait être un des douze les plus réputés et les plus honorés à l\ome, sous le nom d'avocats consisloriaux. On destinait à cet ofticc Antonio Gabrielli, Romain, connu par son livre des Opinions communes. Mais comme il arrive souvent que les intelligences les plus capables dans les sciences sont enchaînées aux corps les plus débiles et les plus usés par l'âge et les fatigues , la faible complexion de Gabrielli lui fit craindre de s'exposer aux hivers rigoureux de Trente : on lui substitua un parent du cardinal Santa- Fiora, Achille de Grassi, Bolonais, qui devint depuis auditeur de Rote, et que son livre des Décisions a placé avec distinction au rang de nos auteurs.
3. Il convenait qu'il y eût aussi dans le concile un de ces prélats appelés Ahbrévialeurs de la chancellerie, dont la fonction consiste à transcrire une espèce de commandement qui sort de la cour romaine.
Cette charge échut à UgoBuoncompngno , autre Bolonais , que désigna le Pape, quoiqu'il n'eût pas encore vieilli dans la pratique de son office, mais parce qu'il passait pour être très-versé dans la science du droit canon, et qu'il paraissait propre à servir aussi le concile dans les affaires où cette connaissance était nécessaire. Cette nomination fit grand plaisir aux légats (1), ils s'en réjouirent comme de celle d'un homme en qui on voyait déjà briller ces vertus qui , plus mûries, en firent par la suite un des plus grands princes qui aient régné au Vatican.
4. Il fallait établir pareillement un secrétaire, dont la réputation répondît à la dignité de cette auguste assemblée, et qui fût chargé de la rédaction des décrets et de celle des lettres écrites au nom du concile. Sarpi s'est mépris sur ce point, lorsqu'il raconte que le souverain Pontife signifia aux légats que l'usage de ces lettres n'était pas convenable , qu'il suffisait de celles qui seraient écrites, ou spécialement par lui-même , ou en leur propre nom. Au contraire, le souverain Pontife leur marqua distinctement la forme dans laquelle il voulait que fussent signées et adressées ces lettres, comme nous l'avons dit ailleurs.
5. Le Pape fit donc proposer pour secrétaire au concile, Marcantonio Flaminio, l'un des hommes qui écrivaient le mieux le latin de son temps, ainsi que le prouvent ses vers. Mais il se refusa honnêtement à cette proposition, peut-être parce que déjà il nourrissait dans son cœur de l'attachement pour ces doc-
(l)Lellre des légals au cardiiuil Farncsc , ii" jour de janvier 154C.
trines à la coiulamnation desquelles il se serait engagé à consacrer sa plume dans cette charge. Puisse-t-il être vrai, comme on l'a dit (î), qu'à la fin de ses jours les rapports salutaires qu'il entretint avec le cardinal Polus, le firent revenir à de meilleurs senlin^cnts, et écrire et m.ourir en catholique !
G. Ce refus vint d'ailleurs très à propos . car, comme c'est le propre des assemblées d'être jalouses de leurs droits et de craindre toujours que la simple demande d'un supérieur ne soit une injonction tacite qui les en dépouille, les Pères, dans une réunion où les légats proposèrent ces officiers , se plaignirent que le Pape ne laissât pas au concile la liberté de se les choisir. Le premier légat répfinditque proposer n'était pas imposer; que c'était éclairer le choix et non pas le contraindre. El on voit que celte réponse n'était pas une satisfaction de parole qui cachât réellement la nécessité de l'obéissance au commandement, sous la nécessité de la déférence à un conseil. On aurait pu le croire des autres choix faits par le souverain Pontife, et que les évêques ne se hasardèrent pas à rejeter. Mais l'office de secrétaire demeurant entièrement disponible par le refus de Flaminio, les légats persuadèrent au Pape d'en laisser le choix aux Pères; ce qui leur fut accordé (2). On désigna d'abord pour secrétaire provisoire Ange jMassarelli. parent du cardinal Cervini, dont il a été fait mention plus haut, et on choisit pour secrétaire en titre Priuli. Mais comme ce dernier refusa aussi (3), on en revint définitivement à Massarelli,quiaccepta ce poste pour ne le plus quitter. 11 s'y rendit recommandable par une expérience a laquelle tout le monde rendait témoignage, et qui s'était formée à l'excellente école de l'exercice.
7. Mais ilrestaitencoreàrésoudreplusieurs difficultés plus embarrassantes. Les légats avaient consulté de nouveau le souverain Pontife [h] sur quelques-unes que voici : Quel ordre on devrait observer dans l'admission des orateurs à la parole, et si les suffrages devraient se compter par personne ou seulement par nation, de sorte, par exemple, que cent Italif'us n'auraient pas plus de voix que dix Espagnols.
Au sujet de cette dernière question , je ne dois pas manquer de découvrir un mensonge de Sarpi, lorsqu'il rapporte que les légais, supposant d'avance qu'on adopterait le premier de ces deux modes de couipler les suffrages comme le plus usité, prièrent le Pape d'envoyer bon nombre d'évêques italiens, ses fidèles et très— soumis sujets, afin qu'ils pussent s'opposer aux ultramontains. Cette dénomination donne à entendre ce qu'il s'efforce d'établir, principalement dans son ou-
(1) Dans la vie de Polus, écrite p.iir lîeccaleili.
(2) LcUro du cardinal Farnèse aux légals, du 31 janvier \r>Hi.
(5) I>i>Ure des Irgals au cardinal Farnèse , du 8 fé vricr 155G.
( i) F.cl'.res au cardinal Farnèse, du li cl d i 19 dé' conil)rc I5S5.
vrage,c'cst-à-{lirc que Rome désirait àTrente une assemblée, non d'hommes libros, mais d'esclaves , et de sénateurs de cette espèce que les Latins appelaient Pedarii \ et cependant la lettre qu'il avoue avoir vue , ne s'exprime pas ainsi; mais elle demande des evéques de quelque réputation et qui ne soient pas passionnes : qualités qui ne prêtent à aucune mauvaise interprétation, et qui sont directement opposées à l'intention qu'on aurait eue de former un concile servile et obséquieux.
8. Les légats, pour disposer les matières de la première session, tinrent quelques assemblées particulières de prélats. Dans la première qui eut lieu le dix-huilième jour de décembre , ils proposèrent différents points , pour qu'on eût le temps de les méditer et qu'on les discutât dans les congrégations suivantes. Nous ne rapportons que les principales: il ne nous convient pas d'énumérer tous les jours où il y eut des congrégations de tenues , parce que la fréquence de ces congrégations rendrait le récit détaillé que nous en ferions, plus digne de l'exactitude minutieuse d'un journal, que de la gravité imposante d'une histoire.
On traita et on arrêta, en premier lieu, ce qui regardait la vie exemplaire et la piété tant des Pères que de leur suite. On convint d'établir une caisse, et de pourvoir à l'approvisionnement. Comme ce soin devait être accompagné de bien des dégoûts, les évêques s'en reposèrent sur le Pape et sur ses ministres. On parla de choisir un juge pour l'égler les différends qui surviendraient entre les personnes attachées au concile. Quelquesuns proposèrent d'en charger le gouverneur de Trente ; les légats s'y refusèrent. Ils prétendirent, tout en rendant hommage <à l'intégrité et au mérite de ce laïque, qu'il ne pouvait exercer de juridiction sur des ecclésiastiques. Celte opposition fit reporter l'élection sur un auditeur de Rote, Pighini, qui fut pareillement nommé secrétaire du scrutin.
9. L'usage demandait encore qu'on établît un gardien du concile; cette charge s'était toujours confiée à quelque prince qui se trouvait sur les lieux. Mais comme il n'y en avait aucun alors de présent, on la donna au cardinal de Trente, qui dans la suite se reposa de ce soin sur Sigismond , comte d'Arc. II était plus difficile de s'accorder sur d'autres points ; il s'agissait de savoir si on ne traiterait que du dogme seulement , ou tout à la fois du dogme et de la discipline. Les légats n'avaient pas encore reçu de réponse de Rome à cet égard, et on ne pouvait pas attendre le jour de la session pour se décider, si les généraux des ordres religieux et les abbés auraient dans le concile rang et autorité de juges , ou s'ils n'y seraient admis que comme conseillers ; si on compterait les suf-
* Chevaliers romains qui avaient droil d'entrer au sénat, non d'y dire leur avis, mais seulement d'aller 6C placer près de celui dont ils approuvaient le sentiment, (Dict. de iNoél.) {Note du traduct.)
frages par tête ou par nation. On proposa aussi que les affaires s'examinassent dans des congrégations particulières , afin de ne les apporter que toutes discutées dans les sessions qui devaient être publiques, et qu'on prescrivît la forme de cet examen ; qu'on convînt des points qu'on décréterait dans la première session ; que, dans cette première session et dans toutes les suivantes, il y eût un sermon, et qu'en conséquence ceux qui avaient le talent d'exercer cette fonction, s'offrissent eux-mêmes pour la remplir.
10. Dans cette première réunion, il se passa deux choses dignes d'être rapportées. La première, ce fut la réitération (1), en présence de toute l'assemblée , de la réclamation que les évêques français avaient déjà faite aux légats et aux autres séparément ; ils dirent que le roi de France se disposant à envoyer ses ambassadeurs au concile , et les évêques leurs compatriotes à s'y rendre , ils priaient qu'on remît jusqu'à leur arrivée la discussion des affaires ; qu'on ne devait pas leur imputer ce retard, puisque tant de convocations précédentes, demeurées toutes sans effet, aA'aient raisonnablement inspiré à chacun le soupçon d'un nouvel ajournement; que , quant à la demande qu'on leur faisait de dire précisément jusqu'à quelle époque ils désiraient qu'on différât, il leur était impossible de la déterminer à cause de tant d'accidents qui peuvent retarder la marche de personnes qui viennent de loin et de difrerentes contrées.
On fit tout d'abord à cette réclamation un accueil qui ne laissa pas trop deviner ce qu'on en pensait. Puis , dans la réunion suivante , après quelque diversité d'opinions , on répondit que les Pères ne manqueraient pas d'avoir en cela, comme dans tout le reste, pour le roi très-chrétien, tous les égards que leur permettraient l'honneur de Dieu et du concile, et la droite raison; qu'ils exhortaient et conjuraient Sa Majesté de hâter le départ de ses ambassadeurs et l'arrivée des prélats, considérant combien il était à propos de ne pas prolonger la célébration de cette assemblée dont les fidèles avaient vu l'ouverture avec tant de joie.
11. Il parut étonnant que les Français qui avaient mis tant d'ardeur à faire cette réclamation, au point d'embarrasser les légats qui voyaient des inconvénients à y condescendre, et qui craignaient une rupture s'ils ne le faisaient pas , se fussent contentés publiquement d'une réponse aussi vague. Mais ce ne fut pas sans raison qu'ils se montrèrent si peu exigeants ; d'un côté, on s'était si avancé à parler des égards dus au roi et à la nation, qu'on aurait regardé comme un. affront, un refus plus positif; el , d'un autre côté, on savait que le concile, tant pour ne pas donner aux autres nations l'envie d'adresser de pareilles demandes que pour ne pas voir se disperser des évêques qu'on avait rassemblés avec tant de peine et qui n'auraient pas
(l) Lettre des légats an mnliiial Karnè^e, du It» dcccmijre l'ùlo.