CHAPITRE PREMIER
Le Pape dépose Herman, archevêque de Cologne: réflexions de Sarpi sur cet événement (15i6).
1. Pendant que le concile poursuivait de ses anathèmes l'hérésie en général, c était par des châtiments que le souverain Pontife procédait contre les hérétiques. Herman, issu de la noble famille des comtes de Weiden, archevêque de Cologne, persuadé par les séductions des Luthériens, avait introduit dans son Egiise et dans ses Etats leurs sacrilèges nouveautés. Aussi l'empereur, lorsqu il était venu à la diète de Spire, l'an 1542, lavait admonesté (1) avec tant de zèle et en des termes si affectueux, qu'il lui tira des larmes des yeux et fit entrer le repentir dans son cœur. Granvelle,qui avait eu audience de ce prince presque aussitôt après, lui avaitentendu assurer avec joie que quand même son voyage en Allemagne ne lui rapporterait pas d'autre avantage , ce succès seul le dédommagerait amplement de toute sa peine. Mais, quoiqu'àcemomentl'amendementdes œuvres répondît dans Herman au témoignage de sa langue et de ses yeux , cependant , comme il était toujours la conquête facile du dernier qui l'attaquait, ramené à ses premiers égarements, il fut cité et par l'empereur dont les électeurs sont feudataires, en Flandre, et par le souverain Pontife, à Rome. Tous les deux agissaient en cela de concert, comme nous l'avons dit ailleurs. Après donc avoir épuisé à son égard toutes les voies de la douceur, le Pontife, sur les instances du clergé et de l'université de Cologne, et des principaux évêques voisins, ainsi que l'avoue Sarpi procéda à sa déposition dans le consistoire (2)
du 16 avril.
2. Le véridique historien ne laisse pas de trouver ici , selon son goût, matière à de pieuses réflexions. H considère d'abord qu'après la sentence du Pape , l'empereur n'en continua pas moins à traiter Herman comme archevêque; et il ajoute que Paul qui ressentit vivement cette injure, la dissimula pourtant, parce qu'il n'y avait pas de remède, et la mit avec tant d'autres qu'il avait reçues de Charles-Quint. Quand cette observation serait exactement vraie, n'arrive-t-il pas également à tous les princes de voir que quelquefois leurs coups ne portent pas, et que les sujets justement dégrades de leur rang pour s'être révollés contre l'un, reçoivent auprès d'un autre tous les honneurs dus à leur ancienne dignité; ainsi se vérifie fréquemment le mot du poète, que souvent, contre un Dieu qui nous opprime, c'est un autre Dieu qui nous défend. El Charles-Quint
(l)Sandoval, dans la Vie de l'empereur Charles- Quint, année 1545.
(2) Dans les Actes consisloriaux.
lui-même , bien qu'il fût le plus grand monarque du monde, fut obligé de le souffrir bien des fois dans des personnes qui, non seulement ne valaient pas autant, mais mêine ] qui valaient beaucoup moins qu'un archevêque de Cologne. Mais que Sarpi finisse ses insultes ; ce ne fut pas là ce qu'éprouva Paul III dans cette circonstance; car Herman, bientôt dépouillé à jamais de la mitre et de la dignité d'électeur, alla traîner sa vieillesse deshonorée dans le comté de son père, où il mourut. Et si, pendant ces jours, l'empereur ne discontinua pas de le traiter aussi honorablement qu'autrefois , pourquoi Sarpi ne rapporte-t-il pas à quelle occasion? Ce fut lorsque Charles-Quint, après avoir résolu la guerre (1) contre les protestants , lui écrivit pour lui défendre de leur donner ni passage ni secours, et lui enjoindre d'avoir à se conformer aux ordres des généraux de l'Empire : afin de le mieux amener à exécuter un commandement qui importait si fort à la religion, il lui conserva, en lui écrivant, le titre d'archevêque: ce ménagement lui faisait espérer que sa soumission apaiserait le courroux de l'empereur. Pour moi , je crois même tout le contraire de ce que prétend Sarpi, c'est-à-dire que la conduite de Charles ne déplut que très-peu dans le fond au souverain Pontife, quoique, pour l'honneur de la sentence qu'il avait portée, il parût la blâmer hautement. On savait que les protestants, dans l'assemblée de Francfort rapportée par nous plus haut, avaient arrêté entre autres choses qu'ils soutiendraient Herman contre les forces de l'empereur. Sur le point donc où il était d'entreprendre de concert avec le Pape la guerre contre la faction tout entière des prol-stants, c'était agir dans l'intérêt commun que de travailler à détacher un des membres de la ligue , et que de se servir, même à tort, d'un titre de courte durée, pour engager Herman à se faire l'ennemi plutôt que Je partisan des confédérés. 3. Il affirme deuxièmement que cette sentence produisit un autre mauvais effet, qu'e//e confirma les protestants dans Vidée que le concile n avait été réuni que poxir les tromper; car, que si la doctrine de la foi qui était en question, devait être réellement examinée dans le concile, comment le Pape pouvait-il, avant que le concile eût décidé, porter une sentence qui condamnait Varchevéque comme coupable dliérésie? Où Sarpi a-t-il jamais vu que, pendant la tenue d'un concile , il soit interdit , je ne dis pas au Pape , mais même à aucun juge légitime d'exercer sa juridiction? Cette idée n'est jamais venue même à l'esprit de ceux qui mettent le concile au-dessus du Pape. Car si l'existence d'un tribunal supérieur ôte au tribunal inférieur toute autorité et toute action, les évêques ne pourraient pa3
(l)Belcar, liv. 24, n.20.
non plus juger et punir leurs sujets, tant qu'il y a un pape dans le monde, ni les feu- (lataires ceux qui relèvent de leur autorité, tant qu'il y a un prince encore au-dessus d'eux. Beau raisonnement I il fallait permettre à Tarclievêque de Cologne de faire des nouveautés en matière de religion et cela contrairement aux monitions pontificales , nonobstant la réclamation de tout son clergé , et au scandale de son peuple dont il entraînait la ruine spirituelle, et il ne devait pas être permis au Pape de le réprimer en le condamnant 1 Qu'on me réponde : pendant que se tenait le concile, était-il au pouvoir des évoques, était-il au pouvoir des inquisiteurs de la foi de procéder contre les hérétiques, sans en écrire au concile? Si on dit que non, le concile durant les années qu'il était assemblé formait du christianisme un champ ouvert à toute discipline et à toute doctrine irréligieuse qui voulait s'y introduire; car, écrire au concile et en attendre les décrets touchant chaque cause particulière qui intéressait la religion , qui ne voit pas quelles longueurs et quels embarras c'était apporter au châtiment des impies et à la réparation des effets de leur impiété? C'est d'ailleurs contraire à l'usage de tous les conciles passés. On n'en a jamais inféré pour cela que les conciles œcuméniques soient inutiles ; leurs décisions faites sous l'inspiration divine servent à rendre infaillible ce que chaque prélat en particulier n'avait décidé auparavant qu'à la lueur si incertaine de la raison humaine. Et ainsi les conciles peuvent, ce qui est arrivé d'autres fois, révoquer ces sentences , du même droit qu'un tribunal supérieur révoque celles d'un tribunal inférieur, sans que ces dernières cessent néanmoins jusque là d'être valides et obligatoires , sauf le cas d'injustice manifeste. Je veux donc bien admettre ici l'opinion la plus défavorable au souverain Pontife, celle qui le regarde comme étant au-dessous du concile, et comme n'ayant pas l'infaillibilité par lui-m.ême seul dans les matières de foi : opinion qui, entre autres inconvénients , aurait ceux de rendre très-difficile et très-pénible à acquérir dans toute l'Eglise la certitude de foi touchant les questions nouvelles qui s'y élèvent, et de justifier une foule d'anciens hérésiarques qui ne furent pas déclarés tels par des conciles œcuméniques , mais ou par les papes seuls, ou par eux conjointement avec les synodes provinciaux, dont il est certain que les décisions ne sont pas infaillibles par elles-mêmes. Mais supposons pour le moment la vérité de cette opinion : toutefois aucun de ceux qui en sont partisans ne nia jamais, selon la remarque de Bellarmin (1) que le souverain Pontife ne puisse légitimement prohiber telle ou telle opinion, la déclarer hérétique, en punir les fauteurs, et que tous les fidèles ne doivent lui obéir, comme des sujets sont tenus d'obéir aux décisions et aux ordonnances de leur prince temporel , quoique celui-ci soit sujet à se
(1; Liv. IV du Poulife Uomain, ch. 2,
tromper, et que quel(juefois sa puissance devienne subordonnée a des assemblées générales. De sorte que ce qu'on pouvait tout au plus déduire de cette opinion, c'était qu'il était permis alors à l'archevêque de Cologne de recourir au concile qui était pour lors assemblé et de se justifier devant lui. Mais s'ill'avait demandé, il l'aurait obtenu sans peine et du plein gré du souverain Pontife : ce Pape avait laissé à la décision du concile tant d'autres affaires qui touchaient à l'autorité pontificale, spécialement la réforme de la daterie et de la cour romaine; dans cette circonstance où il ne s'agissait que d'une question de pure déférence, ne lui aurait-il pas encore moins disputé le jugement de cette cause? Mais voici comme la chose se passe : Les protestants refusent le concile comme exécrable et infâme ; ils insultent les envoyés du Pape qui les y invitent; l'archevêque de Cologne, sourd à la bulle de notification qui oblige tous les évêques, ne va pas à Trente, n'y envoie pas, ne s'excuse point; sourd aux citations du Pape, il ne se disculpe pas, il ne fait comparaître personne à sa place , il ne demande pas que le concile connaisse de sa cause : le Pape, après plusieurs années de patience, pressé par les plaintes réunies du clergé, de l'université et des évêques voisins, chasse de l'une des principales églises de la chrétienté un pasteur qui détournait son troupeau des sentiers de la foi catholique. Alors les protestants concluent de tout cela, comme conséquence qui a l'approbation de Sarpi, que le concile n'avait été rassemblé que dans Vintcntion de les tromper. Supposons que le Pape eût abandonné au concile la connaissance de ce procès , en devait-on remettre la décision jusqu'à la conclusion définitive du concile , et laisser en attendant l'archevêque empoisonner le troupeau? Non , certainement, non. Devait-on le juger sur le champ? Mais Sarpi ne voyait-il pas que les protestants auraient récusé avec plus d'apparence de raison le jugement du concile , sous le prétexte que c'était un juge prévenu , qui aurait déjà manifesté sa mauvaise volonté pour leurs doctrines, en les condamnant dans l'archevêque de Cologne? Il valait donc mieux , pour ne pas autoriser davantage la défiance des protestants, que le concile ne se mêlât pas de cette affaire. Souvent ce qui contribue à l'autorité d'un tribunal souverain, c'est moins d'invoquer son intervention dans toutes les questions, que de l'empêcher d'intervenir mal à propos dans aucune. Ainsi, quand on a une épée bien affilée, ne doit-on pas s'en servir à tout, si on veut s'en servir avec succès le jour du combat.