‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 42 sur 348 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

// est de nouveau question de réforme entre le Pape et les légats.

1. Au reste, le concile avait-il été réuni pour tromper les hérétiques, ou bien était-ce pour apporter un remède efficace aux maux de la chrétienté? Les autres actes du Pape éclaircissaient ce doute. Nous avons déjà rapporté comment il avait confié aux légats

le plan d'une bulle qu'il préparait pour la réforKie de l'Eglise et pour la satisfaction des évêques : il leur en avait demandé leur avis. Ceux-ci, empêchés parle soin des affaires qui les accablaient , attendirent pour répondre la fin de la session (1). Alors ils lui exposèrent que si on avait fait quelque concession aux évêques, avant la tenue du concile , tandis que chacun d'eux se considérait isolément et comme simple prélat , ils auraient pu s'en contenter; mais que maintenant mesurant leurs désirs et leurs droits sur l'éminence de cette assemblée dont ils faisaient partie, et où chacun semblait participer à la puissance et à la dignité de tous ses collègues , il fallait, pour les satisfaire, répandre à pleines mains ce qu'il aurait suffi auparavant de laisser tomber goutte à goutte. Que néanmoins la plupart des évêques ne paraissaient pas avoir des prétentions déraisonnables; qu'ainsi, si on leur accordait ce qu'il leur fallait pour le gouvernement des âmes , ce qu'on ne paraissait pas pouvoir leur refuser ni selon Dieu ni selon le monde, ils ne demandaient rien de plus. Et comme le souverain Pontife demandait l'avis des légats, particulièrement sur la réforme de la daterie, ils lui conseillèrent delà commencer par des faits et non par des bulles; que des faits édifieraient plus la chrétienté et lieraient moins le Pape; et qu'on pourrait toujours profiter de l'expérience pour faire des bulles utiles et durables : que si on commençait au contraire par des bulles, on rencontrerait peut-être dans l'application des difficultés inattendues qui forceraient à en abandonner l'exécution , au grand mécontentementdes peuples, qui diraient qu'on ne les aurait pronuiiguées que pour se jouer des chrétiens, et non pour corriger les abus. Qu'en outre , si on promulguait ces bulles pendant la tenue du concile, et sans qu'il y fût pour rien , ce serait montrer ou qu'on se défiait de lui ou qu'on n'en faisait pas de cas : et qu'on ne devait pas par conséquent compter que les évêques dussent approuver volontiers par la suite ce qu'on aurait fait sans les consulter , et sans avoir obtenu leur assentiment.

2. Ils l'engageaient à faire suivre la réforme de la daterie de celle du consistoire, en avisant à ce qu'il ne fût pourvu au siège des cathédrales qu'après un examen convenable, et à ce que les princes ne confiassent les Eglises qui étaient à leur nomination qu'à des personnes mûres , graves, et doctes qui eussent la possibilité et la volonté d'y résider. Surtout qu'on ne permît plus à qui que ce fût de se trouver en même temps à la tête de plusieurs églises , quand on serait même de l'ordre qui devait être le miroir et la règle des ordres inférieurs, celui des cardinaux.

Que la réforme pour l'épiscopat consistait spécialement dans la résidence ; que tous les évêques confessaient eux-mêmes qu'elle était convenable et nécessaire : mais ils objec-

(1) Lettre des légats au cardinal Farnése, du iO «vril m^.

talent qu'on leur en avait rendu le devoir difficile, tant que l'exercice de leur juridiction était entravé par trois classes de personnes, par les réguliers, par les seigneurs temporels et par le Siège apostolique. Qu'il était trop dur non seulement de savoir qu'on était dépouillé, mais même d'assister à sa spoliation, et d'habiter comme simple particulier faible et méprisé, làoù l'on devraitcoramander en maître puissant et respecté.

3. Que, quant à ce qui regardait les réguliers, disaient les légats, leurs généraux étant au concile , on pouvait prendre avec eux quelque arrangement raisonnable. Que, quant aux seigneurs temporels , on peut renouveler ou aggraver les peines canoniques portées par les saints canons contre les violateurs de la juridiction ecclésiastique ; mais que, quant au Siège apostolique , le ren.iède dépendait de l'équitédu Pontife. Que les plaintes des évêques relativement à ce dernier article portaient sur le taux excessif des peu sions, sur le retour trop fréquent de l'impôt des décimes, sur l'ordination des clercs et des prêtres qu'ils avaient refusés comme indignes ; sur l'exemption qu'on accordait aux acolytes , protonotaires et autres privilégiés; sur les absolutions et les prohibitions de la Pénitencerie qui leur enchaînaient les mains contre les malfaiteurs ; mais, par-dessus tout , sur les collations de bénéfices à charge d'âmes faites à des courtisans qui ne résidaient pas et, qui cumulaient plusieurs de ces bénéfices dont ils étaient incapables de remplir les obligations. Et qu'on n'obviait pas suffisamment à ce mal par l'alternative que contenait la bulle en question, c'est-à-dire, en accordant aux évêques alternativement avec le Pape un mois pour la collation des bénéfices vacants dans ce mois, pourvu qu'on n'eût pas cessé de résider un seul jour pendant ce mois. Car, que cette alternative étant restreinte par des exceptions nombreuses, et la collation des cures demeurant ensuite réservée au Pape , pendant les autres six mois de l'année, on continuerait à mal pourvoir à ces places, tant qu'on ne réformerait pas le mode de collation suivi dans la daterie. Qu'on devait y prendre pour règle irrévocable de ne confier les cures qu'à des hommes que leur science et leur vertu en rendraient dignes, résolus à la résidence qui deviendrait obligatoire pour eux, et pas assez relevésjsoit par la grandeur de leur naissance , soit par l'éclat des prélatures , pour que les évêques, qui les verraient égaux ou même supérieurs à eux dans l'esprit des peuples, n'osassent pas exercer leur juridiction sur eux comme on fait sur des sujets.

Ils conseillaient l'érection des séminaires : ce devaient être d'excellents gymnases où se formeraient les hommes à la milice sainte.

k. Ils parlaient ensuite des inconvénients qui résultaient des expectatives, c'est-à-dire, des concessions qu'on était alors dans l'usage de faire du premier bénéfice qui vaquerait dans tel diocèse, avec l'autorisation d'entrer en possession , sans autre sentence de juge, et sans avoir rien à démêler avec le§ orai-

naires, qui s'attribueraient le droit de colla- causé par les deux qualités les plus désiration. Il arrivait de là que plusieurs obtenaient blés dans un prince , la clémence et la reconde pareilles concessions, à Tinsu les uns dos naissance. La première en dérogeant habiautres, ou bien chacun avec la persuasion tuellement à la loi, c'est-à-dire , car c'est la que la sienne avait quelque chose qui la ren- même chose, à la règle réputée la meilleure dait meilleure, et on les voyait ensuite courir pour bien gouverner, avait peu-à-peu énervé aux armes pour se jeter sur un bénéfice va- la discipline; et la seconde en payant, à décant, et en prendre possession à force ouverte, faut, comme cela arrive, d'autres récompencomme on fait en temps de guerre. ses sous sa main, les services passés avec les Enfin les légats unissaient par s'excuser du revenus et les honneurs assignés pour prix ton de liberté qui régnait dans cette lettre, de ce que l'on fait présentement pour Tétat, assurant qu'il leur avait semblé qu'il était du avait privé celui-ci des hommes les plus nédevoir de bons ministres , quand ils parlent cessaires et les plus capables de le servir, aux autres, de s'abandonner à tous les arti- C'est ce que ferait un seigneur qui gratifieflces de la partialité pour la recherche et l'ar- rait ses courtisans avec le salaire destiné aux rangement des raisons destinées à la défense ouvriers employés à la culture de ses terres, des actes de leur maître. Mais, qu'au con- Et il était difficile de remédier à ces désortraire, lorsqu'ils ont à parler au prince lui- dres, sans un concile, c'est-à-dire, sans i'apmême, il leur faut se dépouiller de toute pré- probation générale. Car, un Papf qui l'aurait venlion même favorable, pour ne voir que la entrepris de lui-même , aurait été en butte à vérité et la lui exposer avec franchise. la haine et à la contradiction de tous; on

5, La conclusion était que l'arrivée pro- l'aurait regardé coinme dur et ingrat. Ou chaîne des dévotions et des cérémonies de la en eut un exemple frappant à celte même semaine-sainte et de la pâque leur avait fait époque. On avait (1), dans le consistoire du donner 15 jours de relâche aux travaux des IG avril, refusé deux présentations faites par congrégations, et que c'était là la raison qui le roi de France: l'une, celle du cardinal de les avait engagés à renvoyer l'autre session Ferrare; et l'autre, celle du cardinal de Bourà une époque plus reculée qu'on n'aurait fait bon , et cela sous le prétexte qu'ils avaient sans cela. Quils priaient donc de leur ré- bien assezd'autresEIglises sans les deux qu'on pondre assez à temps pour qu'ils pussent, demandait encore pour eux , et qu'il fallait toute la semaine de Pâques, baser sur les ins- mettre des bornes à un tel cumul d'évêchés, tructions qu'on leur enverrait la marche des même dans oes personnages éminents, et fadiscussions qui s'engageraient touchant les voris d'un si grand roi. Les ambassadeurs abus. français se plaignirent hautement, soutenant

A cette lettre commune des légats, Cervini que ce n'était pas par eux qu'on devait com-

en avait jointune particulière (1) de lui seul : meneer la réforme : plainte qu'aurait faite éga-

il y disait que si on avait eu besoin d'un con- lement tout autre par qui aurait commencé

cile pour conserver la partie du monde ca- cette salutaire rigueur. Mais l'applaudisse-

tholique qui restait, on n'avait pas moins ment avec lequel on accueillit à Trente la

besoin d'une bonne reforme pour que les nouvelle de ce généreux refus , fit (2) tomber

évêques satisfaits de ce résultat terminassent ces doléances que le jugement de l'Eglise

au plutôt l'assemblée , ainsi que le réclamait universelle avait condamnées comme dérai-

le bien des Eglises particulières autant que sonnables.

celui de l'Eglise universelle. 7. Les légats ne se contentèrent pas de s'ou-

6. J'ai voulu consigner ici le contenu de vrir ainsi une fois avec le Pape, mais 15 jours ces lettres pour acquitter la dette d'historien plus lard, au sortir d'une congrégation (3) impartial, et pour qu'on voie si les légats se générale qu'ils tinrent, avant la semaineconduisaient vis-à-vis du Pape comme de sainte , pour commencer l'examen des abus servilcs adulateurs ou comme de zélés parti- à la réforme desquels on se proposait de trasans de la vérité; et aussi pour que, compa- vailler pendant la prochaine session, c'est-àrant l'Eglise telle qu'elle se trouve présen- dire de ceux qui regardaient l'enseignement tement avec celle du siècle passé, telle qu'elle et la prédication , ils annoncèrent au cardinous est décrite, non par de méchants dé- nal Farnèse qu'ils avaient trouvé les Pères tracteurs ou des amis prévenus, mais par des unani-nement d'avis de joindre encore à ces hommes droits, éclairés, véridiques, on re- questions ceile des empêchements qui s'opconnaisse ce qu'on doit au concile, à la posaient à la résidence des évêques ; qu'alors disparition de tous les inconvénients signa- conformément à ce proverbe, qu'ils n'ignolés par les sages et religieux cardinaux. On raient pas non plus, qu'il faut mesurer sept ne peut se faire une juste idée de ce qu'il y a fois l'étoffe et ne la tailler qu'une, ils avaient de bon ou de mauvais dans le nouveau rè- conférésouvent et miirement entre eux sur le glement, si on ne compare les deux extrénu- mode à adopter dans la continuation des opétés, c'est-à-dire ce qui était auparavant, et ce rations du concile; qu'il n'y en avait que qui a été depuis. deux sur lesquels on piit délibérer: l'un de

Je ne manquerai pas non plus de remarquer que, si ce qui est le plus mauvais vient (\ ) Leiire de MafTée au cardinal Cervini, du 1 6 avril communément de la corruption de ce qu'il y 1546.

a de meilleur, tout ce désordre aussi était (2) Réponse du cardinal Cervini à Maffée, du îi

avril 1546.

(1) 15 avril 1546, au cardinal FamèsQ, ^(3) 15 avril 1540,

faire suivre Tacceptation des Ecritures et des traditions de celle des conciles et des constitutions apostoliques ; l'autre de procéder à l'examen des dogmes particuliers qui avaient trait aux nouvelles hérésies, en commençant par celui du péché originel, qui est le fondement du mystère delà rédemption, et traitant ensuite de la justification qui nous guérit de cernai, et des sacrements qui sont les moyens d'acquérir, d'affermir, de recouvrer la justification.

8. Qu'ils voyaient une grande difficulté à suivre la première marche; car, ou bien on proposerait de les accepter en masse, et alors non seulement les Pères auraient de la peine à se prêter à une telle acceptation, mais même, s'ils le faisaient, ce ne serait pas sans inconvénient, puisque beaucoup de ces constitutions étaient tellement tombées en désuétude, qu'on ne pourrait les renouveler sans donner lieu à bien des plaintes, et que beaucoup aussi se contredisaient ; ou bien on voudrait les examiner en détail , et alors on se jetterait dans des longueurs infinies et des débats sans fin , oîi l'on verrait des amis aux prises entre eux avec ces mêmes armes qui étaient destinées à percer l'ennemi. Que déplus, s'il arrivait qu'on eût à déroger aux ordonnances de quelques conciles , quelque esprit brouillon en pouvait prendre occasion de réveiller la dispute de la supériorité du Pape sur le concile ou du concile sur le Pape : article dont le Pape avait prudemment enjoint de s'abstenir, pour ôter tout prétexte de désunion. Que l'autre marche , celle qui consistait à entrer dans la discussion des dogmes , pourrait bien ne pas plaire aux impériaux; mais que les légats ne s'en inquiéteraient pas beaucoup , si le souverain Pontife n'en ordonnait pas autrement.

9. Qu'on juge maintenant du mensonge de Sarpi , lorsqu'il vient nous dire ici que les légats reconnaissant, dans la congrégation dont on a parlé, que les évêques poussés par les impériaux étaient disposés à laisser les questions de dogme pour ne s'occuper que de la réforme , attendirent à dessein , pour délibérer sur ce point délicat, qu'ils en eussent informé lePape;etque celui-ci, dans une lettre qui leur parvint le 2 de mai , leur enjoignit de faire marcher néanmoins conjointement les deux matières. 11 y a dans ce récit autant d'erreurs que de mots. Car, comme il a été dit, les légats ne font pas même allusion, dans ces lettres, à cette prétendue découverte de dispositions hostiles dans les évêques, et ils n'écrivirent pas pour pour notifier la volonté des impériaux , mais pour aviser aux modes de réforme. Ce fut là-dessus qu'on leur répondit à la date indiquée plus haut, le 2 mai. A quoi attribuer cette infidélité dans Sarpi ? Je ne saurais dire si c'est au défaut de renseignements ou à un excès de malice qui voulait dissimuler le zèle plein de liberté des légats à conseiller le Pontife, et l'empressement non moins louable , comme on voit, du Pontife à profiter du conseil des légats.

Ils ajoutaient dans leurs lettres qu'aucun

abus particulier ne correspondant directement ni à l'article du péché originel , ni à celui de la justification , dans le cas où l'on entreprendrait la discussion de ces dogmes , il faudrait poursuivre la réforme générale de l'Eglise ; et qu'à propos des deux articles qu'on avait proposé précédemment de traiter, celui de l'enseignement et celui de la prédication , il paraissait naturel de parler des évêques, dont la fonction propre est tout à la fois d'enseigner et de prêcher, de la résidence qui est nécessaire pour l'exercice de ces deux fonctions, et enfin des obstacles qui empêchent de résider. Ils finissaient en réitérant de nouveau avec instance la demande d'une réponse pour l'octave de Pâques.

10. Le souverain Pontife (1) attendait avec impatience le plan de réforme promis par les légats. C'est qu'il pensait que le plus précieux et le plus cher des tributs que reçoive un prince, ce doit être celui qu'il tire du plus noble de ses domaines, c'est-à-dire, de l'intelligence et du raisonnement de ses sujets. Quand il eut donc reçu ce plan, il les fit rcmercierde leur exactitude (2); et comme l'affaire valut la peine d'être mûrement examinée par les consulteurs de Rome, ce fut pour cela qu'afin que les lé^j'ats reçussent la réponse à temps , il l'envoya par un courrier qui fit tant de diligence, qu'ils l'eurent deux jours après. 11 approuvait en substance tout ce qu'ils conseillaient ; mais il les avertissait de trois choses. D'abord, que les évêques faisant leur principal objet de cette réforme et de ce rétablissement de la juridiction , c'était aux légats à procéder avec prudence pour empêcher, ce qui était bien à craindre, que, ce point réglé, les prélats ne vinssent à se disperser ou à se ralentir dans les questions de foi, par complaisance même peut-être pour les grands, auxquels ils chercheraient à faire plaisir; tandis que pourtant il était si nécessaire , pour l'affermissement de l'Eglise , de dresser des décisions, que c'avait été là le principal but qu'on s'était proposé en assemblant le concile. Deuxièmement, que puisqu'ils ôteraient les entraves apportées à l'exercice libre de la juridiction épiscopale par le Siège apostolique et ses subordonnés, ils eussent aussi à la débarrasser en même temps de celles qui lui venaient de la puissance laïque, afin que le remède fût entier, et que tout le monde fût ramené dans les bornes du droit. Troisièmement, quele souverain Pontife, consentant à ne rien statuer, sans l'avis du concile, touchant les choses dont la réforme dépendait immédiatement et directement de sa charge, il avait droit d'attendre que le concile ne statuerait non plus rien à cet égard dont on ne leût prévenu et qu'il n'eût approuvé. Ainsi, quand le petit a pour lui le peuple qui est prévenu en sa faveur, il arrive quelquefois que le grand se trouve heureux d'être traité de pair avec lui.

(1) Lellre du cardinal Farnèse aux légats, du 17 avril 1546.

mibid., dq 24 avril.

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