CHAPITRE IV
On discute la réforme de la prédication et de renseignement ; débat particulier à l'occasion du privilège des réguliers; discours hardi de l'évêque de Fiésolc, et incidents auxquels il donne lieu.
1. Nous avons déjà dit que, dans les congrégations précédentes, on s'était surtout occupé des deux points de la réforme liés à l'usage de l'Écriture sainte , c'esl-à-dire de la prédication et de l'enseignement. Ces questions n'avaient été qu'entamées , sans avoir été approfondies, dans l'autre session. Mais trèssouvent, il arrive que ceux qui, dans le particulier, appelaient de leurs vœux et de leurs cris la réforme, quand ils sont réunis pour l'opérer, ne peuvent plus s'y déterminer. C'est que chacun veut la réforme en général, et par conséquent tous s'accordent sur ce point; mais quand on vient au fait de savoir et de déterminer ce qu'il faut qu'elle soit et comment il faut qu'elle se fasse, ils ne s'accordent plus du tout entre eux : chacun veut que la réforme soit, pour le fond et dans l'exécution , accommodée à ses intérêts privés et à ses sentiments particuliers. Finalement, le mot de réformer ne signifie , pour chacun , que conformer à ses idées particulières la conduite de tout le monde. On en eut bien la preuve dans la congrégation du 15 avril : les avis y furent si divers et si opposés entre eux, que je ne les rapporterai pas , dans la crainte de causer à mes lecteurs tout l'ennui que j'ai éprouvé à les lire en détail. Et, a moins d'avoir sur les yeux le bandeau de la passion , on dut bien se convaincre que la présence des légats était pour le concile ce qu'est la forme dans les corps mixtes : c'est elle qui, tempérant ce qu'il y a de trop dans les propriétés les plus opposées , maintient l'harmonie entre les éléments les plus discordants en eux-mêmes, et les fait concourir à une même action; aussi n'y a-t-il pas au
monde une seule société, soit bonne, soit mauvaise, qui ne veuille avoir à sa tête un chef quelconque. Qu'il me suffise de remarquer ce qui se dit de plus mémorable dans cette congrégation.
2. Le cardinal Pacheco exposa qu'il lui semblait que les Pères avaient été plus attentifs à signaler les abus, qu'heureux à y trouver des remèdes ; que ceux qu'ils proposaient avaient déjà été essayés sans succès par le concile de Latran , sous Innocent III ; que plusieurs conseillaient, pour le maintien de la sainte doctrine dans le clergé, l'établissement d'une prébende théologale, avec recommandation aux évêques d'y pourvoir ; mais qu'on devait peu compter sur l'exécution d'un décret, quand on en confie le soin à un délégué à qui elle est préjudiciable ; et que, pourtant , on ne pourrait fonder de pareilles prébendes sans qu'il en résultât quelque préjudice pour les évêques eux-mêmes; que le meilleur moyen serait de prier le Pape d'appliquer à ce ministère, dans tous les diocèses, la première prébende vacante, quelle qu'elle fût ; que des scandales sans nombre provenaient aussi des prédications des quêteurs, particulièrement de celles des quêteurs de la croisade en Espagne; que par conséquent il fallait interdire cet emploi à quiconque n'aurait pas été examiné et approuvé par l'ordinaire. Ce sentiment fut suivi par Antoine de la Croix, évêque des Canaries, et par les autres , qui l'adoptèrent généralement.
3. Au milieu du calme de cette conférence intervint l'évêque de Fiésole ; il lut un écrit empreint de la plus excessive véhémence , mais qui parut ensuite bien modéré en comparaison d'un autre, aussi de lui, dont nous parlerons bientôt. Dans cet écrit, après avoir protesté d'abord, selon l'usage ordinaire aux séditieux, que la conscience l'obligeait à parler, il exhorta fortement les évêques à être bien pénétrés de leurs charges; que , s'ils le faisaient, ils n'auraient pas besoin de mercenaires ; qu'il avait le cœur déchiré de voir qu'il fût libre à des réguliers qui n'étaient ni envoyés ni appelés, de prêcher dans leurs couvents, sur des diocèses qui avaient leurs évêques. N'est-ce pas , s' écria-t-il, n'est-ce pas là, mes Pères, permettre que les loups, entrant non par la vraie porte, mais par la porte fausse , jettent le trouble dans la bergerie? Il poursuivit en les conjurant de ne pas souffrir ce désordre; que s'ils se taisaient, lui s'y opposerait de toutes ses forces ; qu'il en appellerait au tribunal de Dieu , après quoi il les prenait à témoins qu'il serait innocent, et que ce serait sur eux que retomberaient la faute et le sang du peuple.
4. Avant qu'on eût donné la parole aux généraux d'ordre, il y en eut parmi les Pères qui, plus sensibles à l'honneur du froc qu'ils avaient porté, qu'aux intérêts de la mitre dont ils étaient revêtus , élevèrent la voix pour la défense des religieux. De ce nombre* fut le dominicain Thomas Caselius , évêque de Bertinoro. Il faut se rappeler, dit-il , ^ue le Pape est Vévêque de tout le peuple chrétien^
LiVUE SËPTIl^ME.
et que chacun de nous n'est appelé qu'à partager ses sollicitudes, ainsi que s'expriment les saints canons ; par conséquent, qu'être envoyé par le Pape dans un diocèse, c'est entrer dans la bergerie par la porte légitime , aussi bien que si on y est envoyé par l'ordinaire; que les évéques ne doivent pas se plaindre de ce qui est provenu de leur faute, bien plus que de l usurpation des réguliers; que s'ils s'étaient acquittés de la mission d'enseigner et de prêcher, ceux - ci se seraient tenus dans leurs paisibles retraites, où ils auraient continué à louer Dieu et à se mortifier, pour l'expiation de leurs propres péchés et pour celle des péchés des autres; que c'est notre négligence , pour ne pas dire notre ignorance, qui força le Siège apostolique à gratifier les réguliers de ces privilèges; que ce sont eux qui portent tout le poids de la charge épiscopale ; que c'est nous qui jouissons des revenus, que c'est nous qui jouissons des honneurs, et nous nous plaignons. Ces paroles de Caselius sont extraites presque mot pour mot des actes; elles obtinrent l'approbation de toute l'assemblée.
5. Enfin, le premier des légats ajouta, en faisant allusion aux réflexions que venait de faire le cardinal Pachcco , que l'exécution était ce qu'il y avait de plus embarrassant pour toutes les lois , et qu'il avait entrevu plus particulièrement la difficulté qu'on éprouverait à mettre en vigueur celles dont il s'agissait; que néanmoins il espérait que, soit la résidence des évéques, soit tout autre moyen , en assurerait l'observance ; qu'au reste, on n'avait rien de plus sage à faire que de s'occuper d'une affaire dont on était déjà saisi. Puis, se tournant du côté de Martel: Que ceux, lui dit-il, qui citent les autres au tribunal de Dieu pour y répondre des âmes qui leur avaient été confiées et qu'ils auront laissé dévorer par les étrangers, ne songent-ils que les réguliers remplissent la mission dont ils se dispensent eux-mêmes ? et que si le Pape venait à dépouiller de leurs privilèges des ordres qui rendent tant de services à l'Eglise, ces ordres abandonneraient aussitôt la prédication , au grand préjudice des fidèles? Il exhorta ensuite îes Pères désignés pour la rédaction des décrets, à les dresser soigneusement sur le sentiment de la majorité.
6. On examina donc de nouveau les matières dans les assemblées particulières, et la majorité s'y montra disposée pour les mesures sages et modérées. On tint, le 10 mai, une autre congrégation générale, où l'on devait commencer à statuer sur ce point; l'évéque de Bitonte y lut les décrets qu'on avait préparés dans une congrégation tenue ad hoc devant le premier légat; c'était lui qui y remplissait les fonctions de secrétaire. Massarel, rapporteur pour les deux autres congrégations , lut ce qu'on avait arrêté dans celle que présidait le cardinal Cervini, plus ordinairement appelé de son titre, cardinal de Sainte-Croix , et dans celle que présidait Polus, mieux connu sous la désignation originaire de cardinal d'Angleterre. Ces désignations et d'autres pareilles étaient en usage. Nous les conserverons quelquefois , parce
CoNC. DE Trente. II.
qu'elles servent beaucoup pour l'intelligence des écrits où sont racontés les faits de ce temps-là.
7. Le projet de rédaction du décret qu'on proposa ce jour-là, portait : que les réguliers ne pourraient prêcher dans d'autres églises que celles de leur ordre, sans une permission, non pas seulement de leurs supérieurs propres , mais aussi des évéques : ni dans les églises de leur ordre, sans en avoir l'autorisation de leurs supérieurs , renouvelée chaque année par écrit, et présentée, avant de commencer à prêcher, aux évéques, qui l'examineraient avec soin; que si leurs prédications étaient scandaleuses, l'évéque pourrait leur interdire la prédication dans toutes les églises de son diocèse, sans qu'aucun privilège pût prévaloir contre un tel interdit; et que, dans le cas où ils prêcheraient une doctrine hérétique , ce serait à l'évéque seul qu'appartiendrait le droit de les punir. Il était ensuite question d'introduire l'enseignement de l'Écriture-Sainte dans toutes les écoles, dans les couvents de réguliers, et jusque dans les ordres monastiques.
8. Deux choses contribuèrent à rendre cette congrégation générale très-tumultueuse. La première fut la communication que le cardinal de Trente fit à l'assemblée : il raconta que le religieux dominicain envoyé au concile par le roi de Portugal , était venu le trouver et lui avait demandé s'il croyait que ce concile dût se continuer et avoir des résultats, ou bien si ce ne devait être qu'une pure affaire de représentation ; et que, comme le cardinal lui répondait qu'il ne voyait pas ce qui pouvait autoriser ses doutes à ce sujet, le religieux reprit qu'il n'en avait que trop de raisons. Car depuis tant de mois on n'avait pas encore répondu aux lettres de son roi, malgré ses instances réitérées auprès des légats; ce qui ne manquerait pas d'empêcher ce prince d'envoyer à Trente ses évéques et ses ambassadeurs. En conséquence, Madrucci exhortait à mettre fin à ces délais et à répondre sur-le-champ.
9. Il sembla au premier légat que c'était lui qu'on accusait de négligence, et il fut d'autant plus sensible à cette attaque indirecte, que le soir même delà veille, Madrucci et lui s'étaient rencontrés (1) en sortant de chez eux, et s'étaient entretenus amicalement de différentes choses, sans qu'il lui eût dit un seul mot des plaintes du Poitugais, comme il paraissait qu'un bon ami aurait dû le faire, plutôt que de venir le lendemain le dénoncer au concile, lldit donc, avec quelque émotion, que la réponse ne se ferait pas attendre, ainsi qu'ill'avait répété bien des fois au Dominicain, dès qu'on trouverait un courrier pour l;i porter; et que si ce religieux ne se payait pas de cette raison, il aurait bien pu revenir à lui, et qu'il l'aurait satisfait autrement. Le cardinal de Trente à son tour se tint offensé de ces dernières paroles. Elles lui parurent donner à entendre qu'en faisant cette com-
(1) LeUre d'avis de Trente à Rome, du H mai, parmi les Ménioires des Lodovjsi.
fCinq.J
munication à l'assemblée, il s'était arrogé l'office d'autrui. Alors il s'éleva une discussion; on examina quel était le droit des légats à cet égard. Le cardinal de Trente soutenait qu'il ne s'était permis de proposer aucune question, pour la faire décider, ce qui n'appartenait qu'aux légats ; mais qu'il n'avait fait que ce qu'il croyait libre à chacun des Pères, en portant à la connaissance de la congrégation une chose pour qu'elle jugeât si elle importait ou non au concile. A l'appui de cette opinion, Henri Loffredi, évêque de Capaccio, un de ceux qui se donnaient pour des esprits libres, et qui paraissaient aux autres des esprits brouillons , s'adressant au président : Comment devrai-je faire , moi , lui dit-il , s'il me vient quelque idée qu'il soit utile défaire connaître au concile? Laproposeraux légats, répondit le président, et si elle est rejetée par eux, et que vous croyiez que ce soit sans raison, vous pourrez la porter par vousmême à la connaissance de la première congrégation. L'évêque d'Astorga fit aussi beaucoup de bruit à cette occasion : il se plaignit de ce qu'on avait gardé également les lettres dont l'envoi immédiat avait été décidé , il avait long - temps , par le concile. On ui répondit qu'il se trompait, car ces lettres dont il parlait, n'étaient pas des réponses, mais des invitations, et on en avait différé l'envoi à cause de difficultés de préséance que n'ignoraient pas les Pères ; que la réponse au roi de Portugal était prête, et que si on ne l'avait pas encore soumise à l'approbation du concile, c'est qu'on ne devait pas avoir sitôt d'occasion pour la faire parvenir.
10. Pour arracher les Pères à ce débat inutile , le cardinal del Monte pria Pacheco de dire son avis sur les décrets que venaient de lire les secrétaires, et qui avaient été dressés conformément au sentiment qui avait prévalu dans les congrégations particulières : et il répondit qu'il croyait que l'essentiel de la réforme consistait dans la résidence des évêques au sein de leur diocèse,
Ï)Our y enseigner et y prêcher; que c'était là eur charge; qu'il y avait relâchement à. dire, comme avait fait quelqu'un, que la prédication ne les obligeait pas de droit divin ; que l'apôtre S. Paul parlait tout différemment, lorsqu'il dit : Si je ne prêche pas l'Evangile, malheur à moi, parce que cest une nécessité pour moi de le prêcher. Et encore ailleurs : Nous sommes envoyés pour enseigner et pour paître ; que ce n'est pas de l'obligation de prêcher en général, mais de la détermination du temps où on doit le faire qu'il est question dans les constitutions humaines ; qu'il fallait Jonc renouveler les anciens canons sur la résidence, et y astreindre sous peine de la pri- I ration des fruits et par d'autres châtiments ' convenables, et même si la désobéissance se i prolongeait trop, par la déposition ; que, lors- ' qu'il avait été nommé évêque de Pampelune , : on lui avait dit qu'il y avait plus de 80 ans que cette ville n'avait vu ses évêques, parce qu'on lui en choisissait toujours un parmi les cardinaux; que, quant à l'enseignement et à la prédication, il fallait prierje Pontife de ne
donner la mitre qu'à des hommes instruits qui eussent du goût pour leurs emplois, parce qu'ils y auraient de l'aptitude; qu'il était bien aisé de voir qu'aux termes des décrets proposés à la sanction du concile , on introduirait, dans les monastères où on le pourrait commodément, l'enseignement de ' l'Ecriture-Sainte , et qu'on abandonnerait aux évêques pour qu'ils les punissent, les, réguliers qui auraient prêché l'hérésie, non-' obstant certain privilège contraire dont il savait que se prévalaient les Franciscains.
11. Alors le premier légat dit qu'au milieu d'une si grande variété d'opinions, il ne voyait pas comment on pourrait rien arrêter, a moins qu'on n'allât de nouveau aux suffrages et que chacun ne s'exprimât brièvement : qu'on dresserait les décrets de l'avis de la majorité, pour les faire lire ensuite devant toute l'assemblée, qui les changerait ou les modifierait à son gré. Pacheco s'éleva contre cette mesure, sous prétexte qu'elle aurait deux mauvais résultats. Le premier, d'isoler les opinions des raisons qui les appuient, ce qui est aussi différent à entendre que l'est à voir un corps plein de vie ou un cadavre décharné; le second, qui se liait au premier, c'était, si on ne laissait pas aux Pères la liberté d'exposer eux-mêmes pleinement leur avis , d'ôler à chacun l'occasion de modifier son opinion en entendant déve lopper celle des autres : inconvénient qu'on ne pouvait éviter en recourant à un genre de scrutin qui consisterai! à faire recueillir et compter par les secrétaires les suffrages non motivés. Mais le cardinal del Monte lui représenta que sans doute tout ce qui abrégeait les délibérations les rendait aussi moins parfaites sous quelque rapport, parce que le temps est le père de la prudence dans les conseils, et que le jour suivant enseigne ce qu'il eût fallu faire le jour précédent : mais, que de tous les avantages le plus grand, c'était la célérité; qu'ils ne pensaient pas que ce fût l'acheter trop cher que de l'acheter au prix de ces autres avantages qu'on retirerait d'une plus longue délibération ; qu'il y avait exagération dans les plaintes que faisaient les Pères de la lenteur des légats à expédier les matières; qu'on consacrait assez de temps à en faire l'examen dans tant de congrégations publiques et particulières pour qu'on ne pût pas dire qu'on n'avait pas eu le loisir d'exposer ses raisons ou d'entendre celles des autres. Il fit donc semblant de vouloir passer aux autres choses qu'on devait traiter dans la congrégation suivante. Mais Pacheco, toujours attentif, comme nous l'avons montré, à reculer la discussion des dogmes , représenta encore qu'il y avait des Pères qui n'avaient pas dit leur sentiment, tels que l'évêque de la Gava et celui de Bitonte, et d'autres qui seraient peut-être bien aises de prendre la parole. On les engagea donc tous les deux à parler; on adressa la même invitation à tous ceux qui auraient quelque chose à dire. Les prélats désignés répondirent qu'ils n'avaient rien à ajouter; qu'ils avaient fait partie dos congrégations particulières, etquils
s'y étaient suffisamment expliqués.
12. Mais révoque de Fiésole déclara qu'il avait quelque chose à exposer, et il se mit à lire une diatribe longue et amcre. Alors ParhecQ, voyant qu'on le prendrait pour le provocateur de ce scandale, autant pour soustraire l'assemblée à cette sortie que pour se laver lui-même du reproche de l'avoir suscir lée , pria instamment les légats de demander à l'évêque s'il s'agissait de la même matière qu'il avait déjà traitée dans la congrégation précédente. Il répondit que non, et, poursuivant son discours, il se plaignit de ce que les affaires se traitaient dans le concile avec une lenteur excessive et trop peu de dignité; que les Pères y étaient venus à grands frais et malgré les plus grandes difficultés, et que néannioins ils n'y avaient pas même la liberté de suffrage; qu'on les y resserrait de force dans des congrégations particulières ou ils étaient comme d;ins autant de prisons; que les évêques eussent à se réveiller de leur sommeil; qu'ils vissent djonc comme on procédait indignement avec eux; conime on épuisait tous les artifices pour porter atteinte à leur autorité en leur dictant des ordres , et à leur fortune, en exigeant d'eux des impôts ; que c'étaient toujours nouveaux privilèges à leurs subordonnés , nouvelles décimes sur leurs revenus ; qu'il ne leur restait presque plus rien à eux que le sinjple nom d'évéque. Comment souffrir que des réguliers se missent à prêcher dans leur diocèse, sans leur en avoir demandé la permission , et sans avoir donné le moindre témoignage de déférence pour leur dignité, mais après une pure formalité qui , ainsi que le disait le décret en question, ne supposait aux évêques d'autre droit que celuide constater l'écriture et le sceau des généraux. Qu'on avait fait entrer à dessein dans la rédaction du décret bien des termes ambigus, mais qu'au fond il ne se trouvait, sous ce langage artificieux, rien pour relever la juridiction épiscopale; que l'approuver, ce serait donner les mains à leur propre humiliation , et enhardir encore les réguliers à venir plus effrontément répandre, selon leur usage , le poison parmi leurs ouailles ; que le Pontife avait assemblé les évêques pour ôtcr les abus du milieu de l'Eglise, et que cependant ou laissait subsister, par ce décret, le réceptacle de tous les abus; que ceux qui avaient été choisis pour examiner ce point avaient eu raison de signaler, comme un abus grave, que la parole de Dieu ive fût point prêchée par ceux qui en sont les ministres véritables et ordinaires, c'esl-à-dirc les évêques et les curés : mais que le décret en question confirmerait, au lieu de détruire, un tel abus; qu'il ne voulait pas s'arrêter à faire le récit des scandales dont ces religieux étaient si fréquemment la cause; qu'il suffisait de dire qu'ils s'étaient déjà emparés de toutes les fonctions épiscopales; que seuls ils prêchaient l'Evangile du haut des chairx^s ; que seuls ils gouvernaient les âmes dans les confessionnaux, disposant ainsi à leur gré i. dii ciel et de la terre. Qu'il exhortait donc les évêques, ses collègues, au nom de Jésus-
Christ, dont ils étaient les représentants sur la terre, à reprendre leur ancien rang, et à faire disparaître ce grand désordre qui, contre toutes les lois humaines et divines, fractionnait l'unité de l'Eglise. Il se tourna du côté des légats, et il rappela aux deux premiers qu'eux aussi n'avaient été autrefois que de simples évêques, et que maintenant ils. étaient encore évêques, et que c'était donc à eux , uon pas d'abaisser, mais de relever cette dignité si auguste.
13. Le secrétaire Massarelli a consigné ce discours de l'évêque de Fiésole dans ses mémoires particuliers ; nous l'en avons extrait presque mot pour mot. Il est une nouvelle preuve de la fidélité de Sarpi dans ses récits. A l'en ççoire, l'évêque de Fiésole n'avait fait que s'efforcer de démontrer qu'il fallait écouter les opinions tout au long, et non sommairement (ce qui avait été bien plutôt l'objet du discours de Pacheco), et que réclamer une plus grande liberté pour le concile ; et que ce fut pour cela que les légats le reprirent verbalement et le menacèrent de le punir (1) : il n'est pas plus exact lorsqu'il raconte que l'évêque de Chioggia prétexta une maladie pour partir, mais qu'au fond ce qui le fit se retirer, ce fut le différend qu'il avait eu avec le cardinal Polus sur l'article des traditions. Car cet évêque, sans alléguer aucune indisposition pour excuse (2), "s'absenta avec plusieurs autres pour aller passer les jours saints dans son Eglise, qui n'était pas éloignée. Il n'eut pas d'ailleurs d'altercation avec Polus sur les traditions; mais riudiscrélion avec laquelle il en parla fut sévèrement réprimandée, non pas seulement par les légats , mais même par tout le concile, comme nous l'avons vu; et je me doute de la cause de ces erreurs : elles proviennent de ce que Sarpi n'aura lu que le recueil cité où le cardinal de! Monte se contente de donner à Rome une notion succincte (3) de ce qui se passait ; de sorte que cet auteur, tant à cause de son habitude de se méprendre sur le vrai sens des mots qui en ont t'eux , qu'à cause de sa hardiesse à suppléer ce qui n'a pas été dit, imagine plutôt qu'il ne raconte. Sans cela, lorsqu'il dit que les légats écrivirent qu'ils s'abstenaient de procéder contre l'évêque de Fiésole par des châtiments , afin de ne pas soulever quelque dispute fâcheuse , il exprimerait quelle était cette dispute qu'ils voulaient prévenir, comme on le fait dans la lettre, et comme nous le ferons nous-mêmes, pourôter àqui que ce soit l'idée qu'on élevait, dans le concile, le moindre doute sur le pouvoir du Pontife. Cette dispute, disaient les légats, pouvait naître de la nature de leur
(1) Le Cournycr .i niissi le courage de nous dire que 1 evê(|uo de Fiésole lui sévèromrni hlàjné par le concile, el repris uniquement, parce qu'il avait pris la défenae des droits cpiscopaux contre les ab:is de lioine; el cnsiùle, sur ce beau foiaieinent, il s'écrie, avec aillant de malice que d'ironie : Grande preuve de la liberté du concile et de la modération des légats ! Quelle léiuérilé !
(2) Lcllre des légats au cardinal Farnèse, du 15 avril 1546.
(3) Ibid., du il eldu 15 mai.
lllSTOiKE bU CONCILE DE TRENTE.
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juridiction; ils u'en avaient pas reçu du Pape d'autre que celle qui leur était commune avec le concile : ce qui faisait croire que par euxmêmes ils ne pouvaient rien. Et pour qu'on J'uge dans cette affaire de la modération des égals , aussi bien que de celle du Pape, je veux rapporter ici les paroles de la réponse qu'ils reçurent (1) : Quant à la sottise de Vévéque de Fiésole, Sa Sainteté pense, comme eux, qu'il est bon de ne procéder contre lui maintenant que par la réprimande verbale, et cela, pour les raisons qu'ils allèguent euxmêmes, et afin de ne pas avoir Vair de vouloir ôter aux prélats la liberté de discussion. C'est ainsi que quelquefois les princes sont obligés de laisser impunis de vrais outrages, pour ne pas paraître eux-mêmes faire une injustice aux autres.
14. Reprenons maintenant la suite de notre narration. Le cardinal del Monte, qui avait écouté Martel avec la plus grande impatience, dans la vue de lui attirer une mortification, lui demanda s'il persistait à appeler du concile au tribunal de Dieu, comme il l'avait exprimé dans la congrégation précédente. L'évêque de Fiésole répondit très-bien qu'ayant été averti en particulier par les légats qu'un tel appel, si on y persévérait, sentait l'hérésie, il leur en témoignait sa reconnaissance, et déclarait qu'il n'avait pas parlé dans ce sens; qu'il n'avait prétendu faire que ce qu'on fait quand on veut prendre Dieu à témoin qu'on est innocent d'une action qu'on n'approuve pas dans les autres. Le cardinal del Monte lui demanda ensuite s'il pensait, comme il l'avait également dit, que les évêques tinssent la place du Christ sur la terre. Je le pense, répondit-il, jusqu'à ce qu'on m'ait montré le contraire. Et alors l'archevêque d'Armagh prit la parole pour appuyer l'évêque de Fiésole. Il fit veir que les évéques pouvaient s'appeler vicaires du Christ, à cause de leur pouvoir d'absoudre et de l'exercice de leurs autres fonctions ; mais qu'ils ne pouvaient pas s'appeler ses vicaires généraux : qu'il n'y avait que le souverain Pontife qui le fût; qu'eux ne faisaient que partager sa sollicitude. Il y eut bien des paroles de dites, et quelques-unes s'adressèrent encore indirectement à Pacheco. C'est qu'on soupçonnait qu'il avait poussé l'évêque de Fiésoie à parler comme il pensait lui-même.
15. Mais le cardinal Polus intervint avec autant de gravité que de modération ; il dit que Martel avait bien parlé, sur plusieurs points, des fonctions épiscopales; mais qu'il l'avait fait en des termes et avec un ton qui annonçaient plutôt un orateur séditieux qui soulève les passions, qu'un orateur calme qui raisonne, et plulôl un censeur chagrin qui invective, qu'un évêque qui donne librement son avis; que ses sentiments ne concordaient pas entre eux; que tantôt il semblait vouloir diminuer l'autorité du concile, lorsqu'il appelait, par exemple, du concile comme d'un juge injuste au tribunal de
(I) Lcllre du cardinal Farnèse aux légats, du 2i mil.
Dieu, et qu'il ne voulait pas qu'on nommât dans les décrets les légats d'où l'assemblée tirait tout le nerf de sa puissance ; et tantôt chercher à augmenter cette autorité du concile, comme lorsqu'il essayait de s'en prévaloir, pour recouvrer les anciennes prérogatives de l'épiscopat. Dans cette circonstance également, en prenant feu contre les réguliers, afin de rétablir les évéques dans leur autorité primitive, comment l'évêque de Fiésole ne voyait-il pas qu'il enlevait des coopérateurs à l'épiscopat? Que plût à Dieu, au reste, que les évéques pussent remplir par eux-mêmes leur charge, parce que l'Eglise s'en trouverait beaucoup mieux!
qu'il s'abstînt donc de ces sorties qui ne servaient à rien autre chose qu'à amener des débats et à souffler la discorde. On voit par là si Sarpi a pu dire avec vérité que ce jourlà les légats reprirent l'évêque de Fiésole avec une modération qui parut affectée.
16. L'évêque de Fiésole répondit, en criant, au cardinal Polus qu'on ne pouvait se taire quand on se voyait dépouillé. Mais le cardinal del Monte, pour couper court à cette altercation, dit que l'infirmité du second légat, que la jaunisse avait pris tout dernièrement, ne permettait pas de prolonger davantage l'assemblée. C'est ce qui fit dire à un plaisant que l'épanchement de bile du cardinal Cervin avait arrêté celui de Martel.
17. On célébra une nouvelle congrégation générale le 18 de mai. Le cardinal del Monte s'y plaignit d'abord de l'inobservance des règlements qu'on avait établis, et de la prétention dans chaque membre au privilège de l'initiative qui leur appartenait: ce qu'ils n'étaient pas disposés à souffrir , et ce qu'ils ne pourraient, quand même ils le voudraient, souffrir sans manquer au souverain Pontife dont ils étaient les représentants. Le cardinal Madrucci n'assistait pas à la congrégation ce jour-là ; il venait d'être appelé par l'empereur en Allemagne. C'était lui entre autres que ces plaintes semblaient avoir en vue. Mais, à cette occasion, il s'éleva entre le cardinal Pacheco et le cardinal del Monte un grand débat qui finit toutefois par devenir une discussion de mots plutôt que de choses ; car Pacheco ne reconnaissait pas à d'autres qu'aux légats le privilège de l'initiative et celui de demander aux Pères leurs suffrages et de les recueillir ; et le cardinal de Monté accordait qu'il était permis à chacun de profiter de l'exposé qu'il faisait de son opinion à l'assemblée, pour lui faire connaître simplement tout ce qui lui venait à la pensée. L'évêque d'Astorga voulait prendre parti pour Pacheco, et ils finirent par se diviser sur cette question qui les indisposa l'un contre l'autre. -'
18. Voici comment la chose arriva. L'évêque soutenait qu'au sentiment des légistes surtout de Barlolde et de Balde, il était loisible à chacun des membres de proposer à l'assemblée tout ce qui lui paraîtrait utile; et qu'autrement il n'y aurait jamais moyen de rien proposer contre les légats eux-mêmes. Le cardinal del Monte, au contraire, avait ein-!
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brassé l'autre opinion : il disait que les lois anciennes avaient été établies surla proposition des consuls seuls dans le sénat, et les plébiscites sur celle des tribuns, devant le peuple; qu'on voyait donc que toujours les délibérations avaient été prises sur la proposition d'un supérieur ; et il répondait àses adversaires qu'il n'appartenait pas aux évêques de rien proposer au concile, ni contre les légats ni contre aucun cardinal; que la distinction apportée par le cardinal Pacheco était trèsbonne; qu'il y a en effet une grande différence entre profiter de l'exposéde son opinion pour émettre une idée , ou venir la proposer d'autorité aux Pères et recueillir leurs suffrages. L'évéque d'Astorga ne voulut pas de cette distinction. Pacheco, fier de l'éminence de sa dignité, et de l'éloge flatteur qu'on venait de faire de sa distinction, se tourna du côté de l'évéque et lui dit : Quil vous suffise d'avoir exprimé votre sentiment ; vous voyez qu'il n'a pas l'approbation de l'assemblée. De là on en vint à des paroles piquantes, et l'évéque finit par dire qu'il était attaqué par qui aurait dû le défendre ; mais qu'il remerciait Dieu de lui avoir donné assez de force pour soutenir son opinion sans l'assistance d'autrui.
19. Le légat se prononça plus fortement contre le discours précédent de l'évéque de Fiésole. Il en avait exigé une copie et l'avait envoyée à Rome (1); il le qualifia de calomnieux, d'outrageant, de séditieux et de schismatique. De calomnieux, tant à l'égard du Pontife qu'il accusait d'accorder des privilèges qui répugnaient à la raison divine, et qui étaient un repaire d'abus, tant contre les légats, à qui il reprochait d'entraver la liberté du concile, et de chercher à dépouiller Us évêques de leurs droits ; d'outrageant pour ceux des Pères qui avaient composé le décret, dont il représentait la rédaction comme cai^tieusc et sans bonne foi, et beaucoup plus pour les réguliers, qu'il chargeait de toutes sortes d'imputations injurieuses ; de séditieux, et parce qu'il poussait indirectement lés évêques à refuser de dire leur avis dans le concile jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu ce qu'ils croyaient leur être dû, et parce qu'il soulevait l'ordre entier des réguliers ; enfin de schismatique, puisqu'on y contestait au souverain Pontife le pouvoir de donner aux réguliers la liberté de la prédication, et qu'on y affirmait d'autres choses peu éloignées de l'hérésie; que le légat n'avait voulu simplement que présenter ces réflexions à leurs paternités; qu'il se réservait à les développer plus convenablement dans une meilleure occasion ; qu'on allait consacrer le reste de ce jour à l'examen des matières proposées.
20. Peu après, Caselius, évêque de Bertinoro, persuadé que Martel, dans sa dernière diatribe, l'avait, je ne sais plus dans quel passage, tout particulièrement attaqué, parce qu'il lui gardait rancune de la réponse qu'il lui avait faite dans l'avant-dernière congrégation, demanda à être entendu. Il eut de la
(I) Lellreau cardinal Fariièse, du i5maH546.
peine à se rendre à l'observation de Pacheco et du premier légat lui-même, qui disaient qu'on avait suffisamment parlé de cette af- ^ faire. Il répliquait que puisqu'ils avaient bien ' eu la patience d'écouter déblatérer contre le concile et le Pape même, ils devaient, à plus forte raison, ne pas refuser leur attention à ce qu'il voulait dire pour la justification de son honneur personnel. La demande de Caselius fut appuyée d'abord parGaleazzo Florimond, évêque d'Aquino, et ensuite elle eut le suffrage de beaucoup d'autres , qui condamnèrent le discours de Martel comme indigne et déshonorant. A ce bruit, l'évéque de Fiésole protesia, les larmes aux yeux, qu'il n'avait entendu attaquer ni le concile ni le Siège apostolique ; et que s'il lui était échappé quelque parole équivoque, il les priait de l'interpréter favorablement. Mais Gilles Falcetta, évêque de Caurli, n'en continua pas moins à le poursuivre ; il dit que les paroles de Martel contre le Saint-Siège avaient été claires ; qu'il était impossible de leur donner un sens supportable ; que le nom de cet évêque était déjà connu des Luthériens ; qu'il ne fallait donc pas qu'ils ignorassent non plus son châtiment. Martel s'aperçut à ses dépens qu'une audacieuse causticité,' quand elle s'en prend à des supérieurs, est accueillie dans le premier moment par le sourire approbateur de l'assemblée ; peu à peu elle est généralement honnie et livrée par chacun à la merci de ce supérieur qu'elle a outragé. Alors triste et confus, il invoquait à grands cris, en témoignage de l'innocence de ses paroles, les actes antérieurs de sa vie. Et comme l'indignation qu'avait soulevée en nous l'effronterie d'un accusé, se change bientôt en compassion s'il s'humilie, le même évêque d'Aquino et les autres conjointement avec lui, déclarèrent que le repentir de Martel le rendait digne de pardon. Le légat ne \oulut ni y consentir ni s'y refuser; il en avait écrit a Rome, c'est ce qui l'empêchait de terminer cette affaire de son autorité privée. Illa laissa pendante et le dit en termes généraux. Ensuite il mit aux voix les décrets en question. Cette conduite, comme il arrive toutes les fois qu'on prend le milieu entre deux partis opposés, fut taxée de rigoureuse par les partisans de la liberté, et d'indulgente par les partisans de la modération. Mais si elle ne fut approuvée absolument de personne, il n'y eut personne non plus qui en fût trèsmécontent.