CHAPITRE VII
rai de l'Eglise, pour en rendre la dispense plus difficile.
8. Ces opinions et d'autres encore entendues, le premier légat dit qu'il louait la piété et la prudence qui brillaient dans la plupart des observations que venaient de faire les Pères ; mais qu'il ne pouvait approuver de même ceux qui voulaient traiter avec le Pape ou comme avec un ennemi, par voie de discussion, ou comme avec un égal , en lui proposant un arrangement; que, s'ils représentaient à Sa Sainteté les empêchements que les évêques rencontraient à la résidence, elle serait la première à les ôter; mais qu'elle le ferait de son propre gré et non parce qu'on l'y forcerait. Que quant à l'intention qu'on avait exprimée de faire de la résidence une obligation de droit divin, il n'y voyait aucun avantage pour le succès de l'affaire ; qu'on ne voulait par là (jue limiter le pouvoir de dispenser qu'avait le souverain Pontife : mais que c'était inutile; car, disait-il, /m été employé pendant plusieurs années aux signatures (c'était là qu'alors les souverains pontifes avaient coutume de donner généralement toutes les dispenses), et jamais je n'ai vu accorder de semblable privilège à aucun
évêque. Les évêques prennent d'eux-mêmes ces blées particulières. Pacheco vit bien que la permissions. Qu'on nous donne l'assurance décision définitive de cette affaire ne pouvait qu'il n'y aura plus de non résidents que ceux
Partage d'opinions sur l'admission comme plus pieux du sentiment qui exempte la sainte Vierge du péché originel , et erreurs de Sarpi sur cette matière.
1. Outre les discussions sur la discipline, on examinera avec soin les décrets relatifs à la définition du dogme touchant le péché originel. Pacheco montra dès le commencement beaucoup de zèle pour la décision de la question qui concernait la mère de Dieu. Aussi crut-on que c'était artificieusement qu'il proposait une matière assez ardue pour que la session prochaine n'en pût venir à bout. Mais on vit bien ensuite qu 'il n'avait écouté que l'impulsion de sa dévotion sincère pour la bienheureuse Vierge. Il venait (1) d'arriver justement deux théologiens de sa nation ; le Pape les envoyait au concile : c'étaient Diego Lainez et Alphonse Salmeron. C'est du premier surtout que nous lisons dans les anciens Mémoires de notre compagnie , qu'il parla souvent et avec éloquence en faveur de l'opinion que favorisait Pacheco.
2. On lut donc dans la congrégation générale du 8 juin le décret sur le péché originel, tel qu'il avait été dressé dans les assem-
qui en auront été dispensés par le Pape, et la résidence des évêques n'aura plus besoin que nous nous en occupions. Il ajouta que pour les cardinaux , le Pontife y pourvoirait par lui-même; qu'on ne devait pas les ranger avec les autres; parce qu'ordinairement ils n'étaient pas évêques,, mais seulement administrateurs de quelques évêchés, et que l'éclat de leur autorité mettait beaucoup de cardinaux à même de mieux gouverner leurs Eglises, tout absents qu'ils en étaient, que ne faisaient bien de simples évêques fidèles à la résidence.
9. Tel fut le discours du cardinal del Mon te; mais Cerviniqui parla après, dil que la difficulté de la délibération présente se bornait à résoudre le point douteux de savoir si le dé-
(1) t Je trouve que ce fut là aussi le senlinient du dominicain Barthélémy Caranza , chargé de pouvoirs de rarchevèque de Tolède , au concile. Le vole où il soutenait avec beaucoup de force que la résidence était de droit divin, fut imprimé, en 1547, à Venise.
pouvait pas être l'ouvrage de si peu de jours ; il demanda qu'à la proposition générale qui déclarait ce péché commun à tous les hommes, on ajoutât ces paroles : Par rapport à labienheureuse Vierge, le saint Concile ne veut rien décider, quoique ce soit une pieuse croyance de penser qu'elle a été conçue sans le péché originel. La majorité se réunit à son senti-^ ment : mais 1: s évêques et tout ce qu'il y avait dans le Concile de l'ordre de saint Dominique s'y opposèrent avec ardeur , et ils eurent des partisans : ils prétendirent que déclarer qu'il y avait de la piété à tenir une opinion, c'était paraître déclarer qu'il y a de l'impiété à tenir l'autre, que c'était tacitement décider la question. On prit donc le parti de se servir d'expressions qui ne préjudiciassent
(1) On le voit dans les Actes du ciiâleau Saint- Ange, à l'endroit où il est question de la congrégation des théologiens du second ordre , tenue le "25 mars 1546, dans laquelle ou leur soumit les articles sur le péché originel. Parmi eux figurent les deux théologiens désignés ci- dessus.
mSTOIUE DU CONCILE DI;: TltEiNTE.
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ni à l'une ni à l'autre opinion, et de les laisser toutes les deux dans l'état où elles étaient alors dans l'Eglise. Pour atteindre ce but , l'assemblée des théologiens rédigea le décret dans la teneur suivante : Le saint concile déclare qu'il n'a pas V intention par ce décret.
ment contraire. La rédaction du décret fut donc adoptée conformément à la modification proposée par l'évêque d'Astorga , au grand déplaisir de Pachcco. (1)
5. Sarpi est faux ici dans les faits, et impie dans les expressions. A l'entendre racon-
lorsqu'il parle du péché originel, de compren- ter, on dirait que le débat s'engagea dans le
dre la bienheureuse et immaculée Vierge Ma- concile sur la question de savoir si on admet-
rie, mère de Jésus-Christ; que sur cette question trait ou non dans le décret l'exception ex-
il ne veut rien décider présentement de plus presse qui déclarait qu'on ne parlait pas de
qtie ce qui a été décrété par Sixte IV d'heureuse la Vierge ; que c'était cela et rico de plus
ikémoire. que demandaient les Franciscains; et cela
3. Le cardinal Pacheco ne se contenta pas aussi que ne voulaient pas les Dominicains,
de cela. Il alléguait que dans l'assemblée Et néanmoins c'est le conlrairo qui arriva ;
précédente, plus des deux, tiers des membres car les Dominicains n'eurent pas de peine à
avaient consenti à cette addition ; que c'est faire celle concession : mais où il y ènl op-
une pieuse croyance de penser qu'elle a été position, ce fut lorsqu'il s'agissait de savoir
conçue sans le péché originel; qu'on ne si on parlerait avec éloge et en termes favo-
pouvaiicontester la sainteté de cette opinion , râbles de l'opinion des Franciscains, puisque non seulement tous les ordres régu- 6. D'autres erreurs de fait plus révoltantes
liers, un seul excepté, et toutes les académies servent de base à l'impiété de ses paroles. Il
tenaient cette opinion pour plus pieuse et représente la dévotion de l'Eglise pour la
l'embrassaient, mais que même l'Eglise celé- lïière de Dieu, comme une erreur populaire
brait solennellement la fête de la Conception, qui s'est accrue peu-à-pcu. Il raconte que ,
Les légats étaient divisés d'opinion : carie car- pour s'opposer à Neslorius, hérétique, qui
dinal del Monte déclara haulernent qu'il niait que Jésus-Christ fût par nature le fils
croyait l'imiiiaculce conception; Massarelli de Dieu, et par conséquent que Marie s'ap-
dit de Cervini qu'il professait l'opinion con- pelât Mère de Dieu, on introduisit des peintu-
traire; pour Polus, je n'ai rien de certain: mais res où on voyait la Vierge avec le Christ dans
ils s'accordaient tous les trois pour ne pas vou loir laisser s'élever de /conleslalion entre les catholiques, et pour interdire toute ex pression qui préjudicierait à ce qui n'était (jue d'opinion. Cervini répliqua donc que, si dans la dernière assemblée , les évêques avaient dit quelque choselà-dessus,ce n'avaitpointété à la demande dos légats, ni dans la forme voulue pour les décisions; que dans la congrégation précédente du 28 mai, on avait arrêté qu'on ne déciderait rien sur ce point, et qu'on ne
ses bras, afin de donner à entendre que, même à cet âge, il était digne d'adoration. Et il prétend que ce fut là ce qui causa l'erreur; on rendit dans ces tableaux le culte à la mère , et on ne considéra le fils que comme accessoire.
7. Jamais on n'entendit de mensonge plus énorme. Il est vrai qu'après la condamnation de l'hérésie de Neslorius, s'introduisirent (2), aussi bien dans les Eglises d'Occident que dans celles d'Orient, l'usage et la dévotion
toucherait pas aux deux opinions ; que si la d'appeler fréquemment et à pleine voix la rédaction qu'on proposait préjudiciait à l'une Vierge du titre auguste de jlfererfeZ>i>;<; qu'on
ajouta ce titre à la prière solennelle qu'on a
d'elles, on pouvait la changer : mais que si elle ne préjudiciait ni à l'une niàrautre,il nefallait pas substituer une autre forme de rédaction qui surprendrait indireclement au concile ce qu'il refuserait formellement d'accorder. Alors l'évêque d'Astorga proposa de changer l'endroit où l'on disait que le concile n'avait pas l'intention de décider pour le présent. Cet le modification avait, selon moi, pour but, qu'il demeurât au moins décidé quedans l'affirmation générale du péché originel contracté par tous les hommes, n'est pas nécessairement comprise la Vierge, et que par conséquent l'argument que les adversaires tirent de là,
composée en son honneur, des paroles par lesquelles l'ange la salua, et de celles que lui adressa sainte Elisabeth ; et il est également vrai qu'à partir de ce moment, s'accrut dans tout le monde le zèle de son culte, à la honte de cette détestable hérésie qui cherchait à la dépouiller d'une si haute prérogative. De la même manière que nous savons que s'est également développé parmi les fidèles le culte de bien d'autres choses divines et sacrées , comme de la Trinité, de l'Eucharistie et des images; c'est-à-dire par les attaques qu'elles ont essuyées de temps en temps de la part des
ne rend pas son immaculée conception moins hérétiques. Mais pour le reste, quant à ce
probable
k. Bcrtano et
les autres dominicains ap-
qui
plaudirent à cette proposition : c'est ce arrive ordinairement quand on s'est vu exposé à pis ; mais le cardinal Pacheco et ses partisans ne se rendirent pas. On alla donc de nouyeau aux suffrage^, et cette congrégation se prolongea au de-ïà de l'ordinaire. Le résultat fut que, quoique la majorité regardât comme vraie la conception sans péché, néanmoins, la majorité aussi pensait qu'il valait mieux s'abstenir de porter atteinte au senti-
qui est de la sainteté de la Vierge et de son
(1) t Si on veut de plus amples détails sur le fond et sur riiisloire de ce décret, on pourra lire la Controverse de ta conception delà bienheureuse Vierge, dans rilisioire qu'en donne le père Thomas Slrozzi, liv. VIII, et lo père Benoît Piazza dans sa Cause de Cinimaculée conception de Marii; mère de Dieu, pag. 568...., où il combat courageusement lesobjt\:lions faites contre ce décret par deux ennemis déclarés de l'immaculée conceplion de la Vierge, Launot et Dupin.
(2) Dans le livre des Ecrivain.s ecclésiastiques.
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excellence au-dessus de tout le chœur des saints ; les Pères grecs et latins en ont j)ar!é si hautementdès les premiers commencements de l'Eglise, et leurs témoignages sont tellejncnt répandus dans les traites théologiques et ascétiques, qu'attribuer l'origine de cette croyance à la simplicité du vulgaire , c'est montrer aussi soi-même qu'on compte n'avoir pourlecteurqu'un vulgaire simple et ignorant. Sans m'étendre sur un point qui est si clair, je me contenterai de citer quelques autorités antérieures à l'hérésie de Nestorius. Parmi les Grecs , St. Epiphane composa en l'honneur de la Vierge un long panégyrique, où il parle enhommeque l'admiration transporte etque la vénération saisit ; et entre autres louanges il y dit : La grâce de la sainte Vierge est immense. Et après : Excepte' Dieu seul, elle est supérieure à tout , en soi plus belle que les chérubins , que les séraphins , et que toute Varmée des anges. Il n'y a pas de langue céleste et terrestre qui puisse suffire à la célébration de ses louanges , pas même non pla^ celle des anges ; car ils ne peuvent que faire entendre des hymnes et des cantiques en son honneur , mais ils ne pourront proportionner leurs paroles à sa dignité. Et ensuite : Jevoisqu'elleesthonorée par les anges. Et encore : Elle est au-dessus des anges , plus élevée que les chérubins et les séraphins. Ce n'est donc pas un préjugé populaire, comme le veut Sarpi, que le culte de Marie tel qu'il est parmi les hommes , mais c'est une imitation de l'honneur que lui ont rendu des esprits aussi élevés , dont les yeux si clairvoyants ne se laissaient pas foire illusion par un tableau. "■ 'S"'-
8. Je ne veux pas me prévaloir du discours qui porte en tête le nom de saint Athanase et qui roule sur les louanges de la Vierge ; il ne paraît pas être réellement de Saint-Athanase ni d'un auteur de ce siècle , mais saint Jean Chrysostome,dans sa Liturgie, foit parler ainsi par deux fois l'Eglise : Nous faisons mémoire de la très-sainte Immaculée , bénie par dessus tout, glorieuse, Noire-Dame , mère de Dieu et toujours vierge , Marie, avec tous les saints : où on voit quil la met avant tous les citoyens du ciel. Et avant d'en venir aux latins , St. Ephrem le Syrien, dont nous apprenons par St. Jérôme (1), que les ouvrages se lisaient publiquement dans les Eglises après la lecture de l'Ecriture , a laissé deux discours, l'un de Marie, l'autre à Marie. Dans le premier, il l'appelle : Reine de tous, espérance de quiconque désespère, noire Reine très-glorieuse, plus élevée que les habitants des deux, plus honorée que tes chérubins, plus sainte que les séraphins, et incomparablement plus glorieuse que toutes les autres armées célestes; couronne de tous les saints, et inaccessible à cause de son immense éclat. Et là sont ces paroles en usage dans l'Eglise : Nous nous réfugions sous votre protection , 6 sainte mère de Dieu. Et après il la nomme : Reine et avocate des hommes et des femmes ; très-excellente médiatrice entre Dieu et les hommes ; Reine des citoyens du ciel , et Reine des anges. Dans l'autre discours , il la reconnaît dans les termes les plus tendres pour le
refugeunique et suprême de tous les chrétiens et de lui-même. Ainsi pensèrent d'elle lès Pères grecs et de l'église d'Orient, avant que les peintures imaginées à l'occasion de l'impiété nestorienne pussent tromper d'abord les yen* et puis l'esprit des fidèles. Ecoutons quelle était l'opinion des Latins également dans ces siècles plus reculés.
9. S. Jérôme, dans sa préface surSophonie, parlantde toutes les femmes les plus remarquables par leur sainteté, dit : Ce sont comme autant depetites étoiles dont les feux disparaissent devant l'astre lumineux de Marie. S. Ambroise, dans le livre de l'Institution des vierges (1), la propose pour modèle de toutes les plus excellentes vertus , et il affirme que son seul regard faisait passer dans les autres le don de la pureté. Mais je veux m'arrêter à un passage de S. Augustin tout à la fois plus remarquable et plus significatif, parce qu'il y est traité spécialement du sujet qui nous occupe présentement. Il était tout do feu dans la poursuite de Ihérésie pélagienne, qui exemptait tous les hommes du péché originel et même un grand nombre du péché actuel, supposant ici-bns un état de perfection sans tache. Ce saint, après avoir prouvé que tous sont sujets à ces deux sortes de péchés, quelqu'emporté qu'il soit parla chaleur de la discussion , se modère pour apporter cette réserve (2) : Excepté la sainte Vierge, dont je^ ne veux pas, pour l'honneur du Seigneur, qu'il soil jamais question, quand nous parlons de péchés : car nous n'ignorons pas que ce qui lui a valu plus de grâces pour vaincre en tout et par tout le péché, c'est qu'elle a mérité de concevoir et d'enfanter celui que nous savons avoir été exempt de tout péché. Excepté donc cette seule Vierge, si nous pouvions réunir ici et interroger tous les autres, et saints et saintes, qui ont passé par la vie; et ce qui suit. Qu'on songe maintenant si une si haute opinion de la sainteté extraordinaire de la Vierge a eu son origine dans la simplicité sentimentale du vulgaire, trompé par des images , dont l'introduction ne date que des erreurs de Nestorius.
10. Mais, à propos de ces images, qu'avait de commun avec l'hérésie de Nestorius la représentation de Jésus, adorable dès l'enfance? Est-ce que Nestorius le niait? Nullement. Et comment pouvait-il le nier avec quelque vraisemblance, puisque l'Evangile raconte en termes si clairs que Notre-Seigneur fut adoré dans l'établc, et par les mages, qu'une étoile miraculeuse y conduisit, et par les pasteurs qui en reçurent l'invitation de la part des anges ? De plus, si tel était le but de ces peintures, pourquoi ne pas le représenter au berceau, ou ne pas lui donner une autre attitude d'enfant, mais nous le montrer aux bras de sa mère? Qui ne voit pas l'intention qu'eut l'Eglise?. Nestorius niait que le Christ fût Dieu, et ainsi il niait que la Vierge fût mère de Dieu, et par conséquent il lui refusait tout le culte auquel
(J) Dans le livre des Ecrivains ecclésiastiques. (2) De la Nature el do la Grâce. \
IliSTOlIŒ DU CONCILE DE TKENTE.
elle a droit, en vertu de celle éminenle prérogative. Il fut condamné dans le concile d'Ephèse, et de là vint la coutume de représenter l'image vénérable de Marie, le Christ enfant aux bras, pour marquer qu'on honorait Marie, comme mère de cet enfant, et qu'ainsi elle était mère de Dieu : car être mère de tout autre fils ne donnerait pas de titre à un culte. •
11. Il parle avec la même dérision du sentiment qui exempte la vierge du péché originel ; c'est aussi, selon lui, un préjugé populaire. Je n'ai pas l'intention de soutenir, dans cet ouvrage, mes opinions particulières, mais la cause commune de la sainte Eglise ; aussi je ne veux pas m'étendre sur les autorités et les preuves produites à l'appui de ce sentiment , par tant d'écoles et d'académies catholiques ; d'autres ont écrit là-dessus assez de volumes pour former toute une bibliothèque. Je me borne à faire observer que, soit défaut de fidélité, soit ignorance, il rapporte imparfaitement ce que dit Scot dans cette circonstance. A l'en croire, il ne dit rien autre chose, si ce n'est qu'il avait été au pouvoir de Dieu, ou que Marie ne fût jamais dans le péché , ou qu'elle n'y fût qu'un instant, ou qu'elle y fût pendant quelque temps ; qu'il n'y avait que sa divine Majesté qui sût ce qu'il en était; que la première opinion était probable, puisqu'elle n'a contre elle ni l'autorité de l'Eglise, ni celle des Ecritures.
Or, il est bon de savoir, touchant l'opinion de Scot (laissant même de côté ce qu'on en sait par les histoires et les auteurs de sa Vie), qu'au troisième livre des Sentences, à la distinction troisième , dans la question première , tant du premier écrit qu'il composa à Oxford, que du second qu'il composa depuis à Paris, il ne se contenta pas seulement de détruire les objections qu'on faisait contre l'immaculée conception de la Vierge, mais il ne craignit pas d'apporter de fortes preuves à l'appui de ce sentiment: et surtout, ce qui avait porté S. Thomas à penser qu'on ne pouvait dire de la sainte Vierge qu'elle avait été rachetée par Jésus-Christ, si elle n'avait pas commencé par être esclave du péché, Scot le rétorqua, disant que plutôt le Christ n'aurait pas été un Rédempteur parfait , s'il n'avait pas racheté quelqu'un parfaitement, c'est-à-dire de toute peine ; et que, comme demeurer en la disgrâce de Dieu, ne fût-ce même qu'un moment, est une grande peine, il fallait qu'il y eût quelqu'un de si bien racheté par Jésus-Christ , qu'il ne restai pas même un moment dans la haine de Dieu; qu'aussi, afin que les mérites de Jésus-Christ en fissent, par rapport à quelqu'un, un pacificateur, un rédempteur et un bienfaiteur parfait, il avait dû y avoir quelqu'un qui fût délivré en tout temps par lui de la faute et de la haine de Dieu, et en un mot de tout le dommage spirituel qui lui est revenu de la transgression d'Adam. Il conclut sa rétorsion par ces paroles (1) : Marie eut donc
(1) Dans récrit de Paris, qui esl le dernier.
plus besoin de rédemption que personne, puisque le besoin qu'elle eut de rédemption fut en proportion de la grandeur du bien qu'elle attendait de la rédemption : donc, puisque Vinnocence parfaite est un plus grand bien que la remise de la faute, après la chute, la grâce qui la préserva du péché originel fut plus grande que celle qui Ven aurait seulement purifiée. I
12. Je voudrais que Sarpi me dît si un pareil langage ne fait que tendre à démontrer la possibilité du fait, ou s'il ne tend pas positivement à en élablir la vérité. En outre, celle réserve, si cela ne répugne pas à Vautorilé de l'Eglise et des Ecritures, se trouve, à la vérité, dans l'écrit d'Oxford, composé dans un temps où Scot était moins habile et moins hardi ; mais non dans celui de Paris qu'il ne fit qu'après avoir pleinement étudié la matière. Et quoiqu'à la troisième distinction, déjà citée, dans ni l'un ni l'autre des deux écrits, il ne conclue pas affirmativement, mais qu'il dise seulement qu'il a été possible à Dieu d'agir de chacune de ces deux manières, et qu'ainsi , dans cette discussion , il ait plutôt l'air de pencher à affirmer, qu'il n'affirme réellement; cependant, plus loin, dans l'écrit d'Oxford, à la distinction dix-huitième, question unique du paragraphe qui commence : Hoc visum (il a paru), il se prononce franchement pour ce parti : puisque là il distingue, dans le ciel, plusieurs espèces de saints : les uns que le péché actuel rendit ennemis de Dieu ; les autres qui ne le furent qu'à cause du péché originel, et une autre que ni le péché actuel ni le péché originel ne mit jamais mal avec Dieu, et cette autre, dit-il, ce fut la bienheureuse Vierge. , Je ne veux cependant pas dissimuler que si, dans le second écrit de Paris, à la distinction troisième, il se défit de la crainte contraire qu'il avait montrée dans l'écrit d'Oxford, à la distinction troisième déjà citée, par rapport à l'autorité de l'Eglise et des Ecritures ; crainte qu'il n'avait déjà plus à la distinction dixhuitième également citée ; aussi, d'un autre côté, moins hardi à conclure de ce qui doit être à ce qui est, dans les choses qui sont au pur arbitre de Dieu et qu'il ne nous a pas ouvertement révélées, il ajouta la particule dubitative peut-être à ce qu'il avait enseigné absolument de l'innocence perpétuelle de la Vierge Marie, à la distinction dix-huitième des leçons d'Oxford.
13. Mais c'est assez parlerdeScot ; venonsen à la justification du concile contre lequel Sarpi produit les Allemands, qu'il met en scène à sa façon , pour reprocher avec dérision à cette assemblée l'exception en question, considérée par lui comme tout-à-fait déraisonnable , comme rendant incertaines toutes les propositions généralesde l'Ecriture, et jetant aussi du doute sur le péché originel dans chaque descendant de la postérité d'Adam. Il dit que la qualité de mère de Dieu ne présente rien qui autorise cette exemption; parce que St. Bernard écrit (1) aux chanoines de Lyon
(I) fil ne sera pas inutile, quelque savani que soit ce ([u'écril ici noire hislorion sur la fameuse lettre de
que si on admettait un tel argument, on devrait aussi exempter du péché originel le père de la mère du Christ, et ainsi desuite, en procédant de la même manière pour toutes les générations précédentes.
14. Commençons par cette allégation. Je voudrais savoir de quelle presse est sorti ce saint Bernard , qui renferme une si lourde sottise. Comment ce grand docteur pourraitil parler ainsi, sans détruire tant et de si singulières prérogatives qu'il reconnaît dans la Vierge comme mère de Dieu, au-dessus non seulement de tous ses ancêtres , dont quelques-uns furent méchants, mais de toutes les créatures ? Comment n'aurait-il pas rejeté la fête de la Nativité, qu'ilapprouvedans la même lettre, tandis que nous ne célébrons celle d'aucun des parents d • la Vierge ? Saint Bernard dit tout autre chose. Les chanoines de Lyon voulaient , de leur autorité privée, et sans l'approbation de l'Eglise romaine, établir la fête de la conception. Le saint les en reprend avec raison , et il les avertit de demander l'avis du Saint-Siège, et de ne procéder en cela qu'avec son agrément ; protestant qu'il lui soumettait ses opinions sur ce point et sur tous les autres. De quel front donc Sarpi peut-il invoquer son autorité contre les décrets de ce même Saint-Siège? Or, comme ces chanoines raisonnaient de la manière suivante : On célèbre la naissance , donc on doit célébrer également la conception ; car il est certain que si Marie n'avait point été conçue , elle ne serait pas née. Il leur répond que si un tel argument prouvait, il prouverait qu'on doit célébrer également la naissance de son père et sa conception , ainsi que successivement celle de tous ses aïeuls et bisaïeuls , jusqu'à Adam; parce que, sans leur naissance et leur conception, Marie ne serait pas née ; qu'on ne peut donc applaudir à ce raisonnement : On ne peut naître sans avoir été conçu; donc l'honneur qu'on rend à V anniversaire de la naissance , on doit aussi le rendre à celui delà conception : puisqu'on sait que la condition indispensable à la production d'un effet n'est pas toujours aussi excellente ni aussi digne d'honneur que l'effet luimême : que si cela était, on devrait autant d'égards à la nourrice du roi qu'au roi luimême, puisque le roi n'aurait pas vécu, s'il n'avait pas eu la nourrice pour l'allaiter.
15. Tel est le raisonnement de S. Bernard. Au reste , quand lui ou un autre des anciens Pères assigna-t-il jamais , je ne dis pas à tous les ancêtres de la Vierge Marie, mais à Abraham , auquel notre adversaire trouve qu'il y aurait eu plus de raisons de l'assigner qu'à Marie, ces merveilleux privilèges qu'ils lui ont unanimement attribués ? et cependant ils les lui ont attribués , fondés uniquement sur ce que, dans l'Ecriture, elle est qualifiée de mère du Christ. Que Sarpi et ses Allemands ne se moquent-ils aussi de S. Augustin, qui , dans le passage cité ci-dessus , affîrme de chaque saint qu'il est sujet au péché, mais
Saint Bernard, de le confronter avec ce qu'en onl dit depuis les Strozzi el les Plazza déjà cités.
CoNC. DE Trente. IL
qu'il n'ose en dire autant de Marie , retena qu'il est, dit-il, par égard pour le Christ; et cependant parégard pourl'honncur du Christ s'abstient-il d'assujettir à l'humiliation du péché tous ses ancêtres non immédiats ? Supposons que S. Augustin ne veuille parler ici que des péchés actuels : est-ce donc que ce que l'Ecriture sainte dit de ces péchés comme ce qu'elle dit du péché originel n'embrasse pas tout le monde ? ne dit-elle pas, au second livre des Paralipomènes , chap. 6 : Jl n'y a pas d'homme qui ne pèche; et au chap. 3' de S. Jacques : Nous péchons tous dans beaucoup de choses. Le même S. Augustin supposant comme vérité de foi que tout homme pèche, ne veut néanmoins pas que la Vierge soit comprise dans cette règle commune. Pourquoi ? Est-ce parce que l'Ecriture l'excepte nommément de la généralité des propositions mentionnées ? Non, mais seulement parce qu'elle amérité de concevoir et d'enfanter celui que nous reconnaissons pour avoir toujours été exempt de péché. Comment S. Augustin, homme dont le génie n'était pas obtus , ne fut-il pas frappé de la raison qui a fait dire à ceux-cique ce privilège aurait mieux convenu à Abraham , de la postérité de qui était sorti le Christ , et à qui la promesse du Christavait été faite ? Comment ne réfléchit-il pas que faire exception à des propositions générales pour un cas particulier, c'est leur ôter ce qu'elles énoncent de certain pour chacun des autres cas ?
16. Si S. Augustin entendait de pareilles objections , ^e me ûgure qu'il apprendrait à Sarpi, premièrement (ju'une exception ne nuit en rien à la vérité et à la certitude d'une proposition générale, quand on ne l'appose à cette proposition que dans les cas particuliers qu'on a coutume de spécifler et d'exprimer, lorsqu'on veut les y comprendre: car, comme ces cas particuliers ont évidemment en euxmêmes les raisons les plus fortes pour n'y pas être compris, il valait mieux se dispenser, dans le langage, de les exprimer toutes les fois qu'on a l'intention de les exclure, ce qui arrive fréquemment, que lorsqu'on veut les comprendre, ce qui est rare. Aussi voyonsnous que dans les procurations etconcessions générales et autres actes de ce genre , il est certaines choses qui , de l'avis des jurisconsultes, ne sont pas censées être comprises, s'il n'en est pas fait expressément mention. Quand donc un ou plusieurs individus diffèrent évidemment de tous les autres dans la matière dont il s'agit , ne pas les comprendre dans la règle générale, ce n'est ni blesser la vérité de cette règle ni en rendre l'application douteuse pour les autres.
17. Nous en avons un exemple sans sortir de cette matière même. L'apôtre dit : Comme tous sont morts en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Je sus-Christ. Et néanmoins il est certain qu'il y a besoin là d'une exception , et d'une exception qui ne tombe que sur le premier membre de la proposition , sans atteine dre le second , de sorte qu'il n'y ait pas de parité parfaite entr'eux : car Eve sera vivifiée. en Jésus-Christ , et elle n'est pas morte pour
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cela en Adam. Mais cette exception n'a lieu que pour un individu , et pour un individu si manifestement distinct de tous les autres dans cette cause, qu'il n'est pas possible qu'elle nous fasse soupçonner rien de semblable dans les autres. Ainsi donc, comme nous savons que tous les descendants d'Adam étaient condamnés à naître coupables , et qu'ils ne devaient être purifiés de cette tache que par l'effet du sacrement reçu réellement ou en désir, et que d'ailleurs il est manifeste que dans le premier moment de la conception le sacrement ne se reçoit ni de l'une ni de l'autre manière, il s'ensuit en conséquence que la conception de tous est souillée. Cette proposition générale pourrait néanmoins souffrir exception pour quelqu'un , si on voyait dans ce quelqu'un une raison toute spéciale qui ait dû porter Dieu à le favoriser d'un mode non ordinaire de sanctification , en vertu des mérites précédents du Christ, et à le prévenir de sa grâce indépendamment du sacrement , qui n'opère pas dans ce premier moment. De même , comme nous savons que depuis la faute d'Adam , les puissances inférieures en nous sont en révolte contre la raison , et que la fureur de la concupiscence déchaînée nous pousse vers les jouissances passagères ; nous savons aussi qu'on ne peut longtemps résister à leur assaut : et quoique la grâce nous guérisse de la faiblesse qui nous ferait tomber nécessairement et croupir dans de grandes fautes , elle ne va pas jusqu'à nous donner la force de nous abstenir aussi des légères. C'est ce que nous apprend l'expérience de tous les jours, ainsi que la sainte Ecriture dans beaucoup de passages , et Jésus-Christ , dans l'avertissement général par lequel il nous exhorte tous de demander à Dieu qu'il nous remette nos dettes; et par là il suppose que tous nous sommes débiteurs. Et nous voyons par les paroles et les exemples de l'Ecriture que cela s'étend même aux plus grands saints : nous ne pouvons, sous prétexte d'élévation en sainteté, restreindre cette règle , sans la rendre tout-à-fait équivoque , et par conséquent sans la faire soupçonner de fausseté. Mais il n'est pas néanmoins défendu d'y faire une exception en faveur d'une personne en particulier qui a une raison spéciale pour laquelle Dieu a dû la favoriser d'une pureté exempte de la moindre tache , et par conséquent la prémunir aussi de sa grâce contre toute espèce de tentation.
18. Pouvons-nous nous faire cette idée en particulier de quelqu'un, et de qui ? Nous pouvons nous la faire d'une seule personne, de •celle à qui le Christ était redevable de sa propre existence, c'est-à-dire, de la mère qui donna l'existence au Christ, et qui la lui donna volontairement et de son plein gré. Le Christ, après qu'il eut été conçu, ne reçut en effet, de bienfait d'aucun homme que ce fût, puisqu'il était le maître de tout, et qu'il avait la toute-puissance à sa disposition. Mais , dans le premier moment de sa génération, il fut redevable d'un grand bien fait à celle qui ji'eugendra, et ce bienfait était autant au-des-
sus de celui qui est accordé aux autres enfants, que sa génération est supérieure à la leur. Il y avait donc une raison particulière pour que le Christ, que tant de liens devaient attacher à sa mère, la tînt, par une application anticipée de ses mérites, toujours éloignée d'un mal aussi grand qu'est l'offense ou l'inimitié de Dieu 11 convenait à la piété filiale de Jésus-Christ pour sa mère, et à sa reconnaissance pour sa bienfaitrice, de désirer efficacement qu'elle ne cessât jamais d'être dans un état tel qu'il pût la considérer en tout temps, sans qu'elle fût un objet d'abomination pour son Fils. Il est donc vraisemblable qu'il l'a en effet désiré, puisqu'il réunit en lui la perfection de toutes les vertus ; et s'il le désira, son désir fut connu de son Père qui s'empressa d'y satisfaire.
C'est peut-être de cette manière que raisonnerait S. Augustin, pour justifier l'exception qu'il fait en faveur de Marie, aux propositions générales de l'Ecriture, relatives aux péchés de toute espèce, comme l'entendent plusieurs, ou au moins aux péchés actuels que l'objection de Sarpi comprend aussi bien que le péché originel.
19. Userait aussi bien étonnant que S. Augustin, si versé dans la sainte Ecriture, n'eût jamais fait attention aux paroles d'ailleurs si connues de l'Evangile, dont Sarpi s'appuie pour attaquer le privilège de Marie, paroles que le Christ adressa à quelques-uns qui appelaient bienheureux le ventre qui le porta, et les mamelles qui l'allaitèrent : Bienheureux plutôt ceux qui entendent et qui gardent la parole de Dieu. Mais que sait-on? Peut-être y avait-il fait attention , et les savait-il par cœur; mais il ne les comprenait pas comme Sarpi et ses Luthériens. Je me figure que S. Augustin aurait opposé à cette objection l'exemple de la mère d'un roi temporel : on peut dire d'elle avec vérité qu'elle est grande et heureuse, non parce qu'elle a donné le jour au roi, mais parce qu'elle est en faveur auprès Ju roi : sans cela, toute mère qu'elle est du roi, elle pourrait gémir dans le mépris et la misère, comme il arriva à Agrippine et à tant d'autres. Cela n'empêche pas que la qualité d? mère ne soit son titre à la faveur du roi, au-dessus de tous les vassaux. Ainsi il est certain que la raison immédiate pour laquelle Marie pouvait s'appeler heureuse, autant qu'on peut l'être pendant qu'on est voyageur dans cette vie, était son union avec Dieu par la charité, union qui lui donnait le droit à la béatitude et à la gloire céleste ; mais il est vrai en même temps que la qualité de mère de Dieu, fut la considération qui engagea justement Dieu à la favoriser de la grâce, qui la fit entendre et observe^ fnieux que tout autre sa parole, et qui la lui attacha par les liens d'une charité plus intime et plus parfaite.
20. Quant à ce qui est d'étendre cette exception jusqu'aux autres ancêtres du Christ, S Augustin opposerait à Sarpi la distinction des causes que les philosophes appellent per se, c'est-à-dire d'intention et de nature, et celles
qu'ils appellent per accidens , lesquelles ne mérilent pas proprement le nom de causes ; et il lui montrerait que c'est dans ces dernières qu'il fout ranger l'aïeul, par rapporta son petit-fils; puisque tout ce que foit l'aïeul, n'a de soi ni dans l'intention de la nature rien de commun avec la génération du petit-fils, mais se borne uniquement à la production du fils, d'où pouvait ne pas sortir de petitfils : c'est donc par accident que de l'œuvre de l'aïeul procède médiatement la production du petit-fils. Or, cequi arrive par accident ne fonde ni une obligation ni un lien de nature. Il y a bien quelque convenance à le prendre pour fondement de l'un et de l'autre, dans les lois elles coutumes humaines, que contient le droit qui est qualifié de droit des gens, et qui réunissent le suffrage de tous les hommes. Car il n'y a pas de nation ou d'état qui n'admette quelque lien spécial, même avec les ancêtres médiats, comme l'aïeul, et avec les parents collatéraux, comme le frère : mais, quant à l'espèce et à la détermination de ce lien, jusqu'à tel degré de parenté et avec l'obligation de tels ou lels devoirs réciproques, ce sont les lois civiles de chaque Etat particulier qui les régissent, et elles varient selon les différences de circonstances, de pays et de temps.
21. Or, il est à remarquer que le droit des gens, d'après les rédacteurs des lois romaines (1), a été établi par les nations elles-mêmes, selon l'urgence des coutumes humaines. D'où il suit que de telles lois et de telles coutumes n'obligeaient en rien le Christ, qui est au-dessus de toutes les puissances humaines, et qui n'a nul besoin de l'homme ; que par conséquent il n'était pas tenu à ces obligations que le besoin réciproque qu'ils ont les uns des autres force tous les autres hommes à observer entr'eux. Au contraire, il est certain, d'après les saints docteurs, qu'il était subordonné aux lois de la nature, lois qui ont Dieu lui-même pour auteur immédiat, et auxquelles aussi se rapporte sans contredit le quatrième commandement du Décalogue qui nous ordonne d'honorer les secondes causes immédiates de notre propre existence, comme les trois commandements précédents nous enjoignent le culte de la cause première et immédiate.
22. De ces prémisses S. Augustin conclurait que c'est à bon droit que les Pères et l'Eglise, fondés sur le langage del'Ecritui'equi ditque Marie fut mère du Christ, titre bien supérieur à tous les privilèges d'Abraham et de tout autre saint le plus favorisé, ont reconnu en elle une pureté d'innocence, une perfection de vertu, et une immensité de grâce sans comparaison au-dessus de ce qu'en ont eu tous les saints du vieux et du nouveau Testament, quoiqu'on raconte d'eux beaucoup de belles actions qu'on ne rapporte pas d'elle. Et si tel devait être le raisonnement de S. Augustin, ces mêmes prémisses ne fourniraient-elles pas à Scot et aux écrivains qui, avant et
(1) Jus autem gentium, liislit. de Jure natur., gcnt. ç>. civ.
après lui, se prononcèrent pour l'immaculéa conception de la Mère de Dieu, l'Université de Paris, les théologiens réunis à Bâle, et enfin le concile de Trente, qui dès lors, ainsi que nous l'avons vu, comptait une foule de docteurs les plus distingués, la preuve probable de cette exception , sans que pour cela devînt équivoque la vérité de la règle à l'égard de tout autre descendant de la race d'Adam.
23, Et aufond, si Sarpi vivait encore, je lui voudrais rappeler ici qu'autant on n'encourt pas le reproche de témérité pour attaquer de grands hommes dans quelque cas particulier, autant c'est toujours soi-même s'exposer à la dérision que de vouloir les tourner en ridicule. Comment avait-ill'audace, lui qui après tout n'a brillé comme écrivain dans aucun genre, et dont le génie n'a laissé même aucune production remarquable, de se moquer comme de petits esprits de tous les théologiens du concile et de tant et de si grands docteurs qui, pendant trois siècles, ont soutenu cette opinion comme vraie ou comme probable ? coaniient ne réfléchissait-il pas que l'Eglise catholique, lors même qu'elle ne serait pas divinement inspirée, serait certainement en possession de la meilleure portion de la sagesse humaine; et que par conséquent il pourrait bien lui échapper une erreur, mais jamais de folie? Admirer ce qui est vulgaire, c'est simplicité, mais simplicité qui suppose du respect ; tandis que mépriser ce qui est sublime, c'est en même temps de l'ignorance et de l'impertinence.