CHAPITRE VIII
Discussion des Pères touchant le péché orininel. (1546.)
1. Les Pères réunis alors à Trente furentils dignes d'admiration ou de mépris ? C'est ce qu'on jugera bientôt à l'occasion de la question présente du péché originel. Nous avons vu qu'on en avait remis la décision à la première session. On l'examina en particulier, dans les conférences privées des théologiens, et publiquement, dans les congrégations générales des Pères. On y vit ceux qui n'étaient pas théologiens de profession s'en rapporter à l'opinion des autres qui excellaient dans cette science, conformément à l'observation de Platon : qu'ordinairement dans les affaires humaines, on suit l'avis de celui qui, grand ou petit qu'il soit, passe pour être le plus versé dans la matière.
Sarpi voudrait nous persuader que, dans les assemblées d'évêques, le petit nontbre qu'il y avait d'hommes spéciaux dans cette science fut cause qu'on examina négligemment les articles et qu'on les digéra de même. Il n'y a rien de plus faux que cette assertion, comme on pourra s'en convaincre par le peu que je vais rapporter des observations abstraites et savantes faites par eux. Elles furent sans nombre , mais pour ne pas ennuyer en citant trop , je me contenterai de rapporter celles qui servent à faire bien entendre quelle a été l'intention du concile dans ses décisions. Je ne veux pas non plus m'arréter à rejeter
ce que cet écrivain mal informé et trop confiant débite de mensonges , touchant les diverses opinions des théologiens. Pour réfuter ce qui est faux , il nous suffira de dire ce qui est vrai. L'examen fut partagé en cinq articles.
2. Le premier avait pour objet la nature du péché originel ; le second , la manière dont il passe dans les descendants ; le troisième , les préjudices qu'il a causés ; le quatrième, le remède; le cinquième, ce qu'est l'efficacité de ce remède.
3. Commençons donc par le premier. Pélargue, chargé de pouvoirs de l'archevêque de Trêves, avait, dans les congrégations (1) particulières , supposé comme certain et <',omme admis par les hérétiques eux-mêmes , dans les conférences de Worms , l'an 1540, que le péché originel consistait dans la privation de cette justice originelle dans laquelle Adam avait été créé. Antoine de la Croix, évêque des Canaries prétendait au contraire qu'une telle privation n'était pas le péché luimême, mais qu'elle en était la punition. Alors Ange Pascal, Dominicain, évêque de Motola, prit la parole , et s'attachant non seulement à la pensée, mais même aux expressions de saint Thomas , il raisonne ainsi : que pour la nature du péché originel, comme pour celle de tout autre défaut, le meilleur moyen d'arriver à la connaître , c' est de la comparer à celle de la perfection opposée ; que, par exemple , pour comprendre ce que c'est que la cécité, il faut examiner ce que c'est que la vision; que le péché originel est le défaut opposé à cette perfection qui brillait dans Adam innocent et qu'on nomme justice originelle. C'est donc par la nature de celle-là qu'il faut expliquer la nature de celm-ci : La justice originelle , dit-il , avait deux parties , l'une principale et qui en était comme la forme. Vautre intégrante et qui en était la matière. La première était V assujettissement de la volonté humaine à son maître légitime qui est Dieu; la seconde était l'assujettissement des puissances inférieures à la volonté elle-même qui est leur reine légitime; que la volonté de l'homme s'étant révoltée contre Dieu dans le péché d'Adam , les puissances qui lui étaient soumises auparavant s'étaient révoltées aussi contre elle. Que ce second désordre et les autres misères humaines qui suivirent en punition du premier, étaient comme la matière du péché originel , que le premier désordre qui n'était pas une punition , mais une faute, est la forme d'où il prend son essence.
h. On se rangeait généralement à cette opinion, lorsque Balthasar Eredia, Dominicain, évêque de Bosa , rappela cet autre enseignement de saint Thomas : que , quoique tout péché en général consiste principalement et comme dans sa forme , dans la privation de la vertu contraire à laquelle on est obligé, et que, sous ce rapport, il ne soit pas un effet, mais un défaut ; néanmoins le su-
^ (I)Dans la congrégalion générale du 21 mai, et B*ns les suivanies.
jet de cette privation , comme celui de toutes les autres , est chose vraie et qui subsiste ; qu'ainsi pareillement quoique toute maladie ne doive son existence qu'à la privation d'une complexion convenable, néanmoins elle a pour sujet les humeurs du corps qui sont chose et non privation ; qu'on peut
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mais qu'il a pour sujet les puissances de l'âme privées d'un tel ordre, et surtout la concupiscence. C'est-à-dire l'inclination à tous les biens passagers : c'est pour cela que les Pères appellent quelque fois péché cette concupiscence , comme on donne ordinairement le nom de mal du corps à ces mêmes humeurs viciées du corps.
5. Quant au second des cinq articles qu'on avait énumérés, Jean Fonseca, évêque de Castellamare, pensa que la propagation de ce péché dans les descendants qui ne l'ont pas commis, se comprend facilement par l'exemple d'un roi qui donne un fief à un vassal pour lui et pour ses descendants, à la condition qu'il demeurera fidèle à son souverain ; car si le feudataire devient félon, toute sa race est privée du fief, sans qu'elle ait le droit, pour cela, de se plaindre de l'injustice du châtiment; qu'elle doit plutôt avoir de la reconnaissance pour le prince qui, dans la concession généreuse faite au pèr« , avait rendu tous ses descendants capables de lui succéder dans ce domaine.
Qu'il en était, comme de ce fief, des privilèges de la justice originelle dont Dieu avait libéralement doué Adam, et que la tache originelle n'était que la privation de ces privilèges dans sa race. Cet exemple parut défectueux à quelques-uns; il ne justifiait pas pleinement la déclaration dont il s'agissait , puisqu'il ne montrait pas que la faute, mais seulement la punition de l'aïeul pouvait passer à ses descendants. Néanmoins c'était assez pour le dessein de Fonseca, qui ne voulait que faire voir par là comment Dieu pouvait, sans injustice, nous punir pour la faute d'autrui. Mais comment cette faute s'appelle-t-elle notre faute à tous , c'est une autre question ; et le même Pascal y répondit très-bien par cette autre comparaison empruntée à saint Thomas : que semblables à nos membres , qui , tout privés de liberté et de raison qu'ils sont, sont réputés commettre le péché, parce qu'ils sont poussés à l'action illicite et honteuse par la partie supérieure de l'âme qui pèche en cela ; les enfants, quoiqu'ils n'aient pas coopéré volontairement à la nécessité qui les fait naître dans cet état défectueux, aussi contraire à la fin de l'homme qu'à sa subordination naturelle envers Dieu, néanmoins sont réputés avoir péché en Adam, en tant que celui-ci, qui renfermait dans sa fécondité la nature humaine tout entière, et du choix duquel dépendait l'état bon ou mauvais de cette nature, lorsqu'il pécha , réduisit toute la postérité de sa race à naître avec cette tache vX dans te désordre. Et pour mieux exprimer
ce qu'il veut dire, il cite aussi cette autre remarque de saint Thomas, qu'en Adam , c'est la souillure de la personne qui souilla la nature; mais qu'en nous, au contraire , c'est celle de la nature qui souille les personnes.
6. Bertano parla plus longuement que les autres. Il fit observer d'abord que des hérétiques modernes , celui qui avait le plus erré en matière de péché originel, c'était Zuingle. L'erreur de Sarpi à cet égard est non seulement de vouloir excuser cet hérésiarque, et ramener son opinion à l'opinion commune , contrairement à ce que nous avons démontré ailleurs et à ce que Zuingle lui-même dit de lui-même; mais encore de chercher à faire aux théologiens de Trente un honneur dont ils sont peu flattés, lorsqu'il assure que quelques-uns qui avaient lu Zuingle avec plus d'attention , reconnurent que c'était vrai. Aveu qui ne paraît pas être venu à l'idée même d'un seul d'entr'eux.
7. Bertano entra ensuite dans une longue discussion sur le troisième article, qui avait pour objet les maux causés par le péché originel ; il dit qu'il est indubitable dans l'Eglise qu'outre les qualités qu'il avait reçues de la nature, Adam était redevable à une pure faveur divine de la droiture et de la justice ; s'il les avait conservées, il aurait joui de l'immortalité pour lui-même et pour sa race; et il aurait transmis aux siens tous les mêmes dons. Quant aux autres prérogatives, par exemple, à la science qui a pour objet les mouvements et les vertus des astres, on ne convient pas parmi les auteurs si elles auraient été pareillement héréditaires. Secondement, qu'il est certain qu'il pécha, et que le péché qui le perdit, lui et sa famille, fut une désobéissance : que soit que la défense consistât à ne pas manger d'un fruit ou à ne pas faire quelque autre chose, pour l'avoir transgressée , il perdit la grâce pour lui-même et pour toute sa postérité. Après cela, il aborda légèrement le quatrième article , et dit que l'homme ne peut être délivré qu'en vertu du baptême de la peine que l'apôtre appelle mo7-t. Il termina en faisant observer qu'on avait deux choses à éviter en parlant sur cette matière : la première, de donner une mauvaise idée de la justice divine qu'on représenterait punissant dans les enfants la faute d'autrui : ceci, je crois, avait en vue ceux qui, comme Grégoired'Arimini, étendent, contre l'opinion de S. Thomas, cette peine jusqu'à la privation des biens non seulement gratuits, mais même naturels , et aux tourments corporels ; la seconde, d'atténuer la peine au point que le Fils de Dieu parût être venu sans nécessité nous en racheter : allusion sans doute à ceux qui soutiennent qu'il y a dans la nature corrompue assez de force pour observer toute la loi, et à Ambroise Catharin, présent alors au concile, qui assignait aux enfants dans les limbes une béatitude naturelle.
8. Dans une autre congrégation il fut question du quatrième article, c'est-à-dire du remède : tous furent d'avis, et ils citèrent, à l'appui de leur opinion, des témoignages de l'Ecriture, que c'est le baptême. Mais, comme
un même effet et un même remède peuvent avoir des causes diverses et d'espèces différentes, on rangea aussi parmi les causes de notre guérison, outre le baptême, les mérites et la mort du Christ d'où l'eau tirait la vertu qu'elle a de nous guérir; et on y ajouta aussi la grâce sanctifiante qui est la cause non efficiente, mais formelle, qui nous guérit. Jérôme de Bologne, évêque de Syracuse, exprima le désir de voir parmi les autres causes la foi ; puisque les paroles de Jésus- Christ l'y mettent, lorsqu'il promet le salut à quiconque croira et sera baptisé. Seripandi appuya ce sentiment, et il éleva l'efficacité de la foi intérieure si au-dessus de celle du baptême extérieur, qu'on crut qu'il faisait peu de cas de la vertu du baptême ; soupçon dont il se justifia dans la réunion suivante. Cependant la majorité ne fut pas d'avis qu'on parlât de la foi dans le décret; car, elle n'est pas généralement requise pour la destruction du péché originel, comme les autres causes qu'on a mentionnées, ainsi qu'on en a la preuve dans le baptême des enfants.
9. Cette vertu qu'a le baptême d'effacer et d'enlever toute la tache du péché y fut démontrée contre les hérétiques modernes par les passages les plus nombreux et les plus clairs de l'Ecriture, des conciles et des Pères; et l'archevêque de Materafit voir en particulier que prétendre avec les Luthériens qu'après le baptême le péché ne cesse pas d'être, mais seulemt^t n'est plus imputé, c'est soutenir une erreur qui est en opposition avec l'enseignement de tous les jurisconsultes. Car les passages cités portant qu'il se remet, c'est une règle hors de doute, au jugement de ceux qui sont versés dans la connaissance des lois, que la dette s'éteint par la remise du créancier. L'évêque de Motola apporta à l'appui de cette vérité l'autre expression de régénération dont se sert l'Ecriture. Car le mot généralion des vivants , implique un passage de l'état de mort à l'état de vie. Pour que cette expression fût vraie, il fallait donc qu'il n'y eût plus d'état de mort dans les baptisés. Et comme c'est une suite de la génération à la vie que de pouvoir faire des actes de vie et habiter la demeure assignée à de tels vivants ; ainsi c'est une suite de la régénération baptismale que de pouvoir faire des actes de vie surnaturelle, et s'élancer dans son temps vers la demeure de ces autres vivants, qui est le paradis.
10. Et comme les Luthériens veulent que la concupiscence elle-même soit le péché originel, et que celle-ci restant dans les baptisés, ils en concluent que le péché y reste aussi; les Pères se mirent à réfuter cette doctrine, et outre les autres passages de l'Ecriture d'où on infère en général qu'après le baptême il ne reste plus aucune tache, on en cita deux en particulier pour prouver que la concupiscence n'est pas proprement le péché. L'archevêque de Sassari présenta le premier; c'est celui où S. Paul dit que le vieil homme se crucifie avec Jésus-Christ, afin de détruire le corps de péché, et que nous ne servions plus le péché ; et où il nous exhorte en con-
HISTOIRE DU CONCIf.K DE TRENTE.
séquence à ne plus laisser régner le péché dans notre corps mortel, el à ne pas nous faire les esclaves complaisants de ses concupiscences. Donc (concluait rarchevéque) si la concupiscence reste et (jue le péché soit détruit, comment peut-on dire qu'elle soit la lîiéme chose que lo péché ? Ce fut l'évêque de Syracuse qui présenta le second, et c'était celui où S. Jacques, décrivant la génération du péché, dit que chacun est tenté par sa propre concupiscence qui l'emporte et qui l'attire «Sans le mal, et ensuite, quand la concupiscence a conçu , elle enfante le péché. De là l'évêque concluait que ce n'est ni lorsqu'elle tente, ni lorsqu'elle attire que la concupiscence est péché; mais qu'elle ne fait que l'enfanter ensuite, et il cita à l'appui de son sentiment les paroles suivantes de S. Augustin : (Jiic si cette révolte de la concupiscence, qui se fait sentir dans nos membres même
après le haplêmc. Cette opinion attira au second une sévère réprimande. Jean-Baptiste Campège , évêque de Majorque , lui reprocha, en termes fort durs, de s'être, tant auparavant dans ses prédications, que dernièrement dans les congrégations , exprimé pi'esque comme les hérétiques. Mais Bertano justifia leur langage en disant que tous les deux avaient parlé dans un sf ns large et impropre : explication que San-Feiiz approuva par son silence, et quî> soutint Bonucci dans un discours préparé, où il s'appliqua à faire voir en quoi s'accordent et en quoi diffèrent les catholiques et les Luthériens touchant le péché originel. 11 ajouta que dans le discours précédent il avait eu pour but, non pas d'excuser les hérétiques, mais de provoquer une telle mesure dans la rédaction de la condamnation, qu'elle n'atteignît que ceux-ci, et ne s'étendît pas aux opinions catholiques. Seri-
demi-morts, se règle indépendamment de no- pandi, général dès Augustins, pensait aussi trc volonté , par des lois qui semblent lui être qu'il restait, après le baptême, quelque chose propres ; combien plus yi" est-elle pas exempte qui tenait du péché, c'est-à-dire la disposition de faute dans le corps de celui qui ne consent ' -' "- ' i-- ^ •. •
pas, elle qui est exempte de faute dans le corps de celui qui dort ? Voici aussi comme raisonna l'évêque des Canaries. Si l'homme eût été créé dans l'état de pure nature, sans péché et sans dons gratuits, on ne peut pas disconvenir que la disposition de son corps n'eût donné lieu aux aiguillons de la concupiscence: donc il sont naturels, et non péché; car le péché, ce n'est pas la nature, c'est la corruption. L'évêque de Motola ajouta :
Quand on est dans le péché, on n'est pas dans la disposition très-prochaine d'aller au ciel : les enfants baptisés sont dans la disposition très-prochaine d'aller au ciel : donc ils ne sont pas dans le péché. Quand on en vint à la solution des objections, le même personnage fit remarquer que dans le passage où S. Augustin dit que la concupiscence se remet dans le baptême, dans ce sens non qu'elle n'existe plus , mais seulement qu'elle cesse
1 pécher; mais pour fors il acquiesça au sentiment commun. Il fut assez maître de lui pour ne pas vouloir se faire le champion dune opinion qu'il voyait si généralement contredite, sans s'être précautionné auparavant de moyens de défense qui pussent le faire sinon vaincre, au moins sortir avec honneur du combat.