Ce ne sont là que quelques-unes des
raisons que Seripandi fit valoir ; elles ne pu- moderne. C'est que ce qui rend les décisions
de cette haine que nous qualifions inimitié et ment d'habit pour rendre quelqu'un mécon-
dont nous nous servons pour exprimer naissable.
qu'un homme en hait un aulre : haine qui CHAPITRE X.
ne peut véritablement exister en Dieu à Décret dressé dans la congrégation du i& juin,
l'égard de quiconque est régénéré dans son pour la session du lendemain , touchant les
fils adoptif ; c'est que néanmoins on n'y niait matières de foi.
pas qu'il ne reste en eux quelque chose de 1. A la suite des autres questions qu'on
défectueux qui les rend moins beaux à ses venait d'examiner dans la dernière congré-
yeux, et qu'il hait en eux de cette haine gation, on en proposa encore deux. La pre-
que nous qualifions de déplaisir; cet état mière , ce fut de savoir si on accuserait de
défectueux, ce sont : ou les fautes véniel- contumace les évêques qui étaient absents,
les dont avaient parlé Polus et l'évéque et on se prononça pour l'affirmative. Mais le
de Bitonte, ou la concupiscence qui en est la cardinal de Jaen, appuyé de beaucoup d'au-
source : et par conséquent le Fils, par nature, très, fut d'avis qu'on exceptât les Allemands,
de Dieu, fut exempt de celle-ci et des autres. Il y en eut encore qui demandèrent que l'é-
même au milieu des misères de cette vie; et loignement des lieux fût une excuse, et de
ce fut aussi dans ce sens, que après une Ion- Tolède réclama l'exception. La seconde ques-
gue discussion , on conserva dans le décret tion fut de savoir quel serait le jour qu'on
les paroles suivantes, où l'on dit que la assignerait à la session prochaine : on con-
concupiscence ne préjudicie pas à quiconque vint qu'elle se tiendrait le 28' jour de juillet,
ne consent pas, entendant par préjudice , un Les décrets relatifs à la foi sont demeurés
préjudice éternel, comme est la perte de la dans la teneur suivante,
grâce divine, et par consentement, un con- 2. Après le préambule, on forma cinq ca-
sentement plein et délibéré , quoique cepen- nous, où on anathémalisa quiconque contre-
dant elle préjudicie à tous dans une certaine dirait les décisions que voici :
manière, par la poussière dont elle salit légè- QviAdam ayant transgressé le commande-
rement l'âme, et quoique tous y consentent, ment de Dieu dans le Paradis, déchut aussitôt
en quelque sorte, d'un consentement impar- de la sainteté et de la justice dans lesquelles il
fait et pour ainsi dire à leur insu. avait été établi ; que, par sa prévarication, il
6. Je ne puis m'empêcher de m'étonner de encourut la colère divine, la mort et l'esclavage l'insipide plaisanterie que fait ici Sarpi. Il dit du démon; et qu'^rfam tout entier, selon F âme que les Allemands eurent une grande obli- et selon le corps, fat changé en un pire état. gation au concile d'avoir confessé une vérité Qu'il ne nuisit pas seulement à lui-même, et qu'il ne pouvait nier, sans que chacun que ce ne fut pas seulement pour lui, mais se vît contraint de la nier par foi , au mépris aussi pour nous et pour tous ses descendants, de ce qu'il éprouve. Ce que nous éprouvons qu'il perdit la sainteté et la justice ; qu'il ne tous, c'est que, après le baptême, la concupis- nous transmit pas que les peines du corps, cence demeure encore toute vive en nous. Pre- mais le péché, qui est la mort de l'âme. mièrement, le concile ne définit ni n'enseigne Que ce péché, qui est un dans sa source, et ici, il ne fait que répondre à l'argument des transmis non par imitation, mais par généra- Luthériens, en leur accordant une proposition tion , est en nous , où il devient propre à chaévidente,et niant cette mauvaise conséquence cun ; qu'il ne s'efface pas par les forces de la qu'ils en tiraient, que le baptême n'efface pas nature ou par autre remède que par le mérite le péché. Secondement, Sarpi ignorait-il que du Christ, l'unique médiateur; et que ce mêles Stoïciens , parmi les philosophes gentils, rite s'applique tant aux adultes qu'aux enet les Pélagiens, parmi les hérétiques, affir- fants , par le baptême conféré selon la forme maientque l'homme peut venir à bout, sur de l'Eglise.
la terre, de se débarrasser de toutes les pas- Que les enfants, même ceux qui sont nés de
sions, et que par conséquent il n'y aurait pas parents fidèles, doivent être baptisés ; et que
de folie à condamner cette erreur que les cela leur est nécessaire pour être délivrés de
saints Pères combattaient avec chaleur, l'obstacle transmis en eux par Adam à l'acqui-
comme contraire à ce que l'Ecriture nous sition de la vie éternelle.
enseigne de la corruption de la nature, dont Que par la grâce du Christ qui est conférée
nous sommes redevables au péché d'Adam? dans le baptême, est remise l'offense du péché
7. Enfin, on ôta du décret un passage dans originel , et été tout ce qu'il y a véritablement lequel on disait que le concile ne rejetait pas et proprement de péché ; qu'il n'est pas seu~ cette courte proposition ordinaire aux sco- lement comme rasé et non imputé : cor lastiques après le baptême : c'est la partie Dieu ne hait rien dans ceux qui sont régéné- |matérielle et non la partie formelle du péché rés, et il n'y a point de condamnation pour originel qui res'e ; soit qu'ils ne voulussent ceux qui sont véritablement ensevelis avec pas faire intervenir l'autorité de l'Eglise Jésus -Christ par le baptême; et les \)airole& dans des questions d'opinion, ou bien que, qui suivent, de telle sorte que rien ne s'oppose pouvant formuler leurs décisions avec les à leur entrée dans le ciel. Que le concile conexpressions mêmes des anciens Pères, ils ne fesse et pense que la concupiscence ou VincW voulussent pas en emprunter à la théologie nation au péché reste dans les personnes bapH^
sées; que, nous étant laissée pour nous exercer, elle ne peut nuire à celui qui, loin de consentir, résiste courageusement , aidé de la grâce de Jésus-Christ; qu'aw contraire, celui qui aura bien combattu sera couronné ; que cette concupiscence , appelée quelquefois péché par V apôtre , V Église n'a jamais compris qu'elle soit véritablement et proprement péché dans les personnes baptisées, mais qu'elle la nomme ainsi , parce qu'elle vient du péché et porte au péché.
Que le concile finit par déclarer que dans ce décret, qui regarde le péché originel , son intention n'est pas de comprendre la bienheureuse et immacidée Vierge, mère de Dieu; mais qu'on doit observer sous les peines qui y sont portées, et que le concile renouvelle, tes constitutions de Sixte IV.
3. Dans ces décisions, les Pères eurent l'intention expresse de ne pas atteindre les articles superflus, c'est-à-dire ceux qui sont débattus entre les écoles catholiques. Car, avoir l'une ou l'autre opinion, ne suppose dans le fidèle mépris ni des Ecritures, ni des anciens conciles , ni de la chaîne des traditions : donc on peut abandonner à sa liberté chacun sur ces points, sans manquer au respect qu'on doit aux divers modes de révélation divine , et sans qu'il en résulte de préjudice pour les âmes. Et ce fut pour cela que les légats s'opposèrent toujours (1) à ce qu'on prît une décision touchant la conception de la Vierge, et qu'ils firent observer qu'il ne fallait pas entreprendre de rien statuer sur la nature du péché originel dont les scol astiques ne conviennent pas : car le concile ne s'était pas assemblé pour décider des opinions , mais pour détruire des erreurs. C'est donc à grand tort que Sarpi, après avoir rapporté avec autant d'artiflce que de soin les raisons dont s'appuyaient Vigerius et Seripandi pour demander qu'on statuât sur la nature du péché originel, ajoute que la faible intelligence des évêques s'effrayait d'une discussion si épineuse, et que le zèle des légats qui soupiraient impatiemment après la décision des dogmes, ne pouvait souffrir les retards qu'aurait entraînés l'examen d'une question si difficile : comme si tant d'autres points importants décidés dans cette session n'avaient pas présenté plus de difficultés et demandé plus de temps pour l'examen de l'Ecriture, des conciles, des Pères, des scolastiques , et même des auteurs hérétiques dont on avait les erreurs à condamner, que n'aurait fait la discussion d'un article dont la décision n'imposait que des raisons à peser, et non de fatigantes lectures à faire. Il n'y a pas de juge qui n'éprouve que les procès qui exigent le plus de travail sont ceux qui dépendent moins de l'éclaircissement d'une difficulté que de l'étude de pièces nombreuses. Au contraire, les évêques qui détournèrent le plus fortement d'entrer dans une telle question, furent ceux qui étaient le plus versés dans la théologie, et entre autres
(1) Leiires des légats au cardinal Farnèse, du 28 mai el du 15 juin 1546.
celui de Bitonte. Ce fut même lui qui, tout Franciscain qu'il était,plus occupé de la cause publique que d'une controverse de son ordre, opina pour qu'on ne prît, relativement à la conception de la Vierge, aucune décision qui favorisât ceux de son parti. Et pour peu qu'on soit sincère, quand on verra d'abord les recherches savantes faites non seulement par des théologiens d'un ordre inférieur, mais même par des évêques , pour préparer et mûrir la rédaction de ces décrets, et qu'on viendra ensuite à lire les calomnies de Sarpi, pourrait-on ne se pas récrier qu'il n'y a pas de travail, si soigné et si consciencieux qu'il soit, qui puisse désormais mettre à couvert du reproche du défaut opposé?
4. Quelle légèreté ensuite n'est-ce pas de ranger en bataille des soldats armés de paille, que le vulgaire seul prend pour de grands guerriers? comme de nous dire, par exemple, qu'on ne peut rejeter les erreurs qui ont trait à une chose, si on n'est d'abord instruit de la vérité de cette chose ; qu'une proposition n'est fausse que parce qu'une autre est vraie , et qu'on ne peut connaître la fausseté de la première si on ne connaît, la vérité de la seconde. Où tend tout cela, si ce n'est à prouver qu'on ne pouvait pas condamner l'hérésie relative au péché originel, sans avoir d'abord quelque notion vraie sur sa nature , et par conséquent sans en savoir au moins la définition superficielle, qu'Aristote appelle définition du nom, et dont il veut qu'on soit instruit avant de rien avancer sur la chose. Mais on savait dès-lors clairement dans ce sens ce qu'était le péché originel ; et il n'y avait pas de doute à cet égard, non seulement parmi les catholiques , mais non plus parmi les hérétiques eux-mêmes. Car, si nous ne nous entendions pas tous sur la signification du mot, et par conséquent sur quelques-unes des propriétés du péché originel exprimées par ce mot, nous ne pourrions pas, nous, accuser les Luthériens d'erreur, si ce n'est tout au plus d'erreur dans le langage, parce qu'ils ne s'exprimeraient pas comme nous, mais non d'erreur dans le fond.
5. Chacun sait que, par le mot de péché originel, on entend une chose qui, en raison du péché commis parAdam, nous rend odieux à Dieu et indignes de sa grâce et de sa gloire : comme il n'y a rien non plus de si certain que la définition du péché personnel , soit actuel, soit habituel : car l'un est ce qui nous rend odieux à Dieu lorsque nous violons sa loi , et l'autre ce qui , après la transgression commise, nous rend à cause d'elle dignes de la haine divine. Or comme, supposée indubitable cette définition, tout imparfaite qu'elle est, il y a néanmoins, touchant le péché personnel , soit actuel , soit habituel , diverses opinions sur leur nature , physiquement ou métaphysiquement considérée. Ainsi est-ce pareillement ce qui a lieu à l'égard du péché originel : physiquement considéré , on demande si le péché actuel ne consiste que dans l'acte intérieur, ou s'il consiste aussi dans l'acte extérieur; s'il renferme intrinsèquement la connaissance du mal voulu , oo
HISTOIRE DU COlNCILE DE TRENTE.
si ce n'est qu'une pure circonstance extrinsèque nécessaire au péché : ensuite , métaphysiquemeni considéré, on demande si ce qui le constitue c'est l'action, ou si c'est la privation de la justice nécessaire; si cette privation est celle de la justice nécessaire au pouvoir de l'acte honnête opposé, ou celle de la justice nécessaire à l'acte lui-même, selon son espèce, espèce à laquelle il faudrait une différence spécifique meilleure : et il y a autant de diversité dans les opinions louchant la nature du péché personnel habituel. Or, on ne s'accorde pas davantage par rapport au péché originel. De même donc qu'il n'est pas besoin de finir la controverse à laquelle donnent lieu ces premières opinions, pour réfuter, par exemple, l'erreur qui fait soutenir aux Manichéens que le mal est une substance et une nature; de même il n'est pas nécessaire d'établir quelle est précisément l'essence du péché originel, pour nous assurer qu'il n'est pas ce que le font des sectes qui contredisent les Ecritures et la tradition de l'Eglise. Et qui ne sait pas qu'il est plus facile de démontrer ce qu'il y a de faux dans les définitions, que d'en faire de bonnes; parce qu'on est plus frappé de la fausseté des unes que de la vérité des autres? et qu'Aristote, afin de commencer par le plus connu, rejette ordinairement les définitions des anciens avant d'établir les siennes? Autrement, quiconque ne sait pas clairement ce que c'est que le ciel, ne pourrait pas tout d'abord nier qu'il soit de bois peint. Et il s'ensuivrait une multitude de conséquences ridicules qui feraient plus bafouer Sarpi de chacun de ses lecteurs, que ses plaisanteries ne prêtent au vulgaire à rire du saint concile. Mais distraire l'attention de ses ]uges par des sarcasmes contre son adversaire, est un artifice que les rhéteurs recommandent à quiconque se défie de ses moyens : aussi, plutôt que de le tourner en dérision, vais-je le réfuter en rapportant une di^ ses contradictions choquantes.
6. Dun côté, il repoche au concile de n'avoir pas défini le péché originel; et de l'autre il s'élève contrelesscolastiques qui ont voulu en expliquer le mode de propagation, et n'ont pas imité la modestie de S.Augustin. Comme Julien lui demandait par quelle ouverture un tel péché pouvait entrer dans les enfants de ceux qui sont baptisés, ce Père répondit qu'il était inutile de chercher une autre ouverture, quand les livres saints nous signalent une porte très-large; et ainsi il ne voulut jamais s'engager dans la recherche de ce mode. De sorte que quand les catholiques s'abstiennent de définir solennellement les points douteux et obscurs, c'est faiblesse, paresse , impatience; viennent-ils dans leurs livres à émettre, comme particuliers , leurs opinions spéculatives sur ces mêmes points , c'est défaut de modestie ; et par conséquent il faut ranger au nombre des autres catholiques sans modestie, S. Thomas et S. Bonaventure. Et cet auteur, aveuglé par la passion, ne s'apercevait-il pas que ces reproches étaient non seulement contradictoires entre eux , mais encore parfaitement iniques? Quand on con-
damne les hérétiques, c'est une grande prudence de s'en tenir à ce qu'il y a de plus général et de plus certain ; et c'est ce que fit le concile; quand on veut écrire contre eux , il est prudent de ne pas leur fournir l'occasion de transporter la dispute de la substance qui est certaine, au mode qui est incertain; et c'est ainsi que s'y- prit S. Augustin. Mais, lorsqu'on discute, soit simplement pour exercer l'esprit, soit pour démontrer qu'il n'est pas impossible d'expliquer les vérités de notre foi , on a raison de proposer ce qu'il y a de plus probable dans les différentes explications qu'on en peut donner; et les scolastiques n'ont pas fait autre chose. S'en prendre généralement à eux , c'est s'en prendre généralement à ceux qui ont le plus excellé parmi les hommes dans ce que les hommes jugent le plus excellent, c'est-à-dire dans la subtilité et la profondeur du raisonnement.