CHAPITRE III
Arrivée des ambassadeurs français. Il est question de leur assigner une place. Difficulté élevée sur la préséance entre eux et les ambassadeurs du roi des Romains; leur entrée dans rassemblée générale ; leur discours.
anciens temps ; et qu'il pensait que Ferdinand accordait les privilèges et exerçait les principales prérogatives qui ne dépendaient que de l'empereur ; mais l'évêque de Bitonte lui riposta qu'il n'avait jamais lu ni entendu que Charles et Ferdinand fussent deux empereurs, et qu'il s'étonnait devoir qu'on vouîûtrévoquerendoutece qui était clair comme le jour. Alors Fabio Mignanelli , évéque de Lucera, craignant que la discussion d'une matière aussi délicate ne causât quelque l. A cette époque arrivèrent (1) les trois am- grand trouble, s'efforça d'y mettre fin, en dibassadeurs du roi de France, Claude Durfeus, sant qu'il ne convenait pas de traiter cette Jacques Lignerius et Pierre Danesius, tous question dans le concile, mais qu'il fallait la trois en grande réputation dans ce royaume, laisser à la prudence des légats. On se ranlantpar le rang distingué qu'ils occupaient gea généralement de son avis, quoique au dans la magistrature, que par les qualités qui reste la majorité fût favorable aux droits du les en rendaient dignes. 11 lut donc question roi de France. Les légats prirent donc sur
eux ce soin, et, pour réussir plus aisément, ils rappelèrent publiquement aux Pères, comme on l'avait décidé au commencement dans le concile, qu'aucune disposition du cérémonial ne pourrait préjudicier ou ajouter aux droits de qui que ce fût.
3. Mais les ambassadeurs français, informés de cette contestation, s'en émurent et s'en fâchèrent sérieusement f 1 ) , déclarant d'a-
dans la congrégation mentionnée (2), de les recevoir et de leur assigner une place. Le cardinal Pacheco , en homme sage, loua longuement la piété du roi pour le concile , et il fut d'avis que dans la cérémonie qui aurait lieu selon l'usage pour la réception des lettres du monarque, les légats se servissent des termes les plus afîectueux pour lui exprimer leur reconnaissance; il dit qu'on ne pouvait
révoquer en doute le droit qu'ils avaient d'ê- bord par l'intermédiaire de l'évêque d'Agde, tre admis dans les congrégations aussi bien cl ensuite directement par eux-mêmes, dans que dans les sessions ; qu'ils pourraient une visite particulière qu'ils firent aux prémémo y rendre des services par leur pru- sidents , que, puisqu'il en élait ainsi, ils dence et leur savoir ; que quant à leur place, voulaient qu'on leur assignât la place qu'ils il ne lui paraissait pas qu'il fût besoin pour occuperaient parmi les ambassadeurs des
princes; qu'autrement ils partiraient. Les légats cherchèrent à les apaiser, leur représentant qu'ils devaient être plus sensibles à l'approbation générale qu'à l'opposition de deux ou trois membres , dans une assemblée composée de tant d'esprits, de vues et d'affections diiTérentes, et où chacun avait la liberté de parler; que les ambassadeurs de Ferdinand n'avaient rempli aucune fonction depuis l'arrivée de ceux de Charles, qui pou-
le moment de la déterminer en particulier ; qu'il croyait qu'ils ne disputeraient pas le pas aux ambassadeurs de l'empereur; qu'aucun autre roi n'avait présentement ses ambassadeurs au concile; qu'ainsi, on pouvait réserver celte discussion pour un temps où elle serait plus nécessaire et où on y aurait réfléchi plus mûrement. Que s'il s'agissait jamais ensuite de prendre une détermination !à-dessus, il n'aurait rien àdire, si ce n'estqu'on devait s'en tenir à l'usage des anciens conciles et valent agir au nom des deux frères , et que, et du Siège apostolique, usage dont il couve- par conséquent ce n'était pas quand on ne nait franchement qu'il n'était pas bien au leur contestait pas leur possession , qu'il
convenait d'élever une discussion. Néanmoins les Français ne parurent pas satisfaits, et ils demandèrent du temps pour délibérer. Et les légats, dont l'un surtout, Cervini, était porté à la défiance, soupçonnèrent que les 2. Mais on reveilla mal à propos la querelle ambassadeurs n'ayant pas trouvé à leur arriavec le roi des Romains dont nous avons vée au concile les choses où ils se les figuparlé ailleurs : et ce fut surtout l'archevêque raient à leur départ, désiraient s'en retourde Matera qui dit, qu'au concile de Latran, ner et cherchaient des prétextes. Et que dès
(1) Lr-Ure des légats au cardinal Farnèse, à la date du 1 et du 2 juillet"
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couî-ant. Presque tous furent d'avis soit d'abandonner la chose à la prudence des légats, soit de suivre l'opinion de Pacheco pour laquelle les légats eux-mêmes se prononçaient.
(I) 2G juin.
'-\) 50 juin.
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qu'ils ne se contentaient pas de l'arrange- de beaucoup ae peuple, de sorte que, selon ment qu'on leur proposait, on n'en voyait l'usage, le concours de curieux qui eut lieu plus aucun autre qui pût les satisfaire : car contribua à la solennité, vouloir les amener à un accord exprès avec 5, Ensuite Danesius prononça un beau disles ambassadeurs de Ferdinand, était évi- cours. Il commença par parler des services demment impossible à cause de la ténacité que les rois de France avaient rendus à la reintlexible des princes et plus encore de leurs ligion chrétienne et à l'Eglise romaine ; mais ministres, quand il s'agit de ces marques de il le ût en racontant plutôt qu'en amplifiant, préséance. Et il n'était pas moins impossible et ce qu'il dit n'en fut que mieux reçu et que de faire intervenir le concile dans la querelle plus efficace. Il rappela que S. Grégoire-lepour y mettre fin par un jugement, puisqu'on Grand écrivant au roi Childebert, le qualifia n'avait pas là-dessus de loi écrite ou de cou- de catholique, titre que les rois de France tume certaine et toujours uniforme ; et avaient pleinement justifié , puisqu'ils s'é-
quand on aurait été fondé à porter une sen- talent distingués parmi les autres chrétiens par
moyen unique serait que d un Côté les am- mitie ans, n avait ete souille par bassadeurs de Ferdinand n'assistassent point sie; que dans les corps civils comme dans les au concile, ce qu'ils pourraient sans déshon- corps naturels, une longue exemption d'innour, puisque ne s'y étant pas encore trou- firmité était une preuve de pur sang; que les vés depuis l'arrivée des ambassadeurs de rois de France, sachant que l'Eglise romaine, l'empereur, ils n'auraient pas l'air, en s'ab- où avait siégé le prince des Apôtres, avait sentant, de céder devant les Français, comme toujours été à la tête de la chrétienté, et s'ils se retiraient après y être venus; et que qu'elle était unanimement vénérée comme de l'autre côté ceux-ci se contentassent de maîtresse par tous les évêques chrétiens , jouir des fruits de la victoire, sans combat, l'avaient reconnue aussi pour telle eux-mê- Les légats ne rencontraient point de difficulté mes, et la dotant de leurs propres biens , lui de la part des Autrichiens, car les ambassa- avaient donné une importance territoriale, et deurs de Ferdinand n'avaient pas parlé, et exposant leur propre personne , l'avaient ceux de Charles déclaraient tout bas qu'ils ne soustraite aux dangers qui la menaçaient; prenaient aucun intérêt à cette contestation, qu'il n'était donc pas surprenant que les'Papes, Mais ce qu'ils avaient plutôt à cœur de faire en retour, reconnaissant les rois de France voir, c'était que les ambassadeurs français pour leurs fils aînés, les eussent dispensés ne devaient pas siéger à côté d'eux, à cause souvent des lois canoniques, comblés de pri- (ie je ne sais quelle prééminence spéciale, >'iléges, exemptés des charges, et, en un mot, qu'ils attribuaient à l'empereur dans le con- admisàunesortededroitdebourgeoisieàpart cile. Cette réclamation n'inquiétait pas les lé- dans l'Eglise ; que le roi actuel ne dégénérait gots, qui savaient que l'empereur, éloigné P'^s de ses ancêtres; qu'après une victoire sicomme il l'était de la rupture du concile, gnalée remportée en Lombardie, apprenant n insisteraitpas. C'estquelesprinces, plus ils ^^e Léon X s'était avancé jusqu'à Bologne sont jaloux de conserver pour eux la souve- POur avoir une entrevue avec lui, il était allé vaine puissance, plus ils sont faciles à se le visiter en personne, et avait resserré les laisser approcher des autres : ce privilège l'^J^.s <^c l'amitié qui l'unissaient déjà à lui; d'ailleurs n'était fondé sur aucun exemple qu'il était resté fidèle à cette amitié successirécent, et on ne pouvait pas espérer qu'il vementsous Adrien, sous Clément et sous le reçût d'exécution à cette époque. souverain Pontife actuel, Paul III; que du-
4. Enfincomme il arrive toujours que, lors- ""^ut 26 ans de règne, dans un temps où les que de part et d'autre on désire au fond une Pl'?^ violentes tempêtes agitaient l'Eglise, au chose, on trouve toujours quelque moyen de P^int que personne ne savait bientôt plus ce s'arranger sur les formes ; les Français fu- ^u'' devait croire, ce roi, avec un zèle et une rentsatisfaitsd'avoirleur place auprès de ceux prudence apostoliques qu'il tenait de ses ande l'empereur (1) sans exiger aucune autre cêtres, avait interdit à tout particulier d'indéclaration relative à ceux des ambassadeurs tervenir dans les questions de religion pour qui n'étaient pas présents. Cette contestation ^^^ décider, n'en attendant la solution que des soulevée par les Impériaux servit à faire pas- décrets de l'Eglise; et que quoiqu'il fût d'un ser les Français pour vainqueurs dans ce dif- naturel très-doux et fort éloigné des supplices férend, etilssecontentèrentdecevésuItat.Les ^^ ^'u sang, néanmoins il s'était fait violence Impériaux ne refusèrent pas non plus d'avoir PO"** être sévère, afin de ne pas cesser d'être les Français à côté d'eux dans le concile, P>eux; et qu'il avait si bien fait par la tercommeilsles y avaient dans toutes les autres reur de ses édits et par la rigueur avec lafonctions et dans toutes les autres cours. quelle on les exécutait, que, tandis que cette
Lejourde la réception solennelle des ambas- tempête avait englouti ou bouleversé tant de
sadeurs français , Mendoza lui-même voulut, provinces et tant de nations, lui, pouvait of-
par un excès de déférence, y assister ; aussi, ^^^'^ lu^'^tenant au concile intacte et tran-
quoiqu'il n'eût pas coutume d'y venir, em- quille une des plus florissantes portions du
péché qu'il en était par sa fièvre, cette céré- christianisme ; que les Pères décidassent donc
monie se fit les portes ouvertes et en présence ^^ qu'ils croiraient le mieux convenir au
bien de la religion et à la paix de la chré-
(i) Dans la congrégaiioii générale du 8 juillet. tienté, afin que désormais le peuple chrétien
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ne fût plus en butte aux insultes des Turcs, des Juifs et d'autres encore plus détestables qu'eux , certaines bêtes à figure d'hommes qui, sectateurs d'Epicure, s'efforçaient d'arracher des cœurs l'humanité en même temps que la religion.
6. Que le roi comprenant également de quel grand avantage il était pour la tranquillité d'un bon gouvernement que les fidèles obéissent à un chef commun, successeur de Pierre , et supérieur à tous , pour que l'Eglise militante fût la vive image de l'Eglise triomphante, avait pris des mesures particulières, afin qu'on ne se divisât pas non plus sur ce point dans ses Etats ; qu'aussi, méprisant les propositions très-avantageuses qu'on lui avait faites pour le séduire , méprisant l'exemple de ses voisins , il n'avait fiiit aucun cas de leur amitié ; jusque là qu'il avait paru en cela pour ainsi dire indifférent au repos de ses domaines; mais qu'il avait préféré une guerre juste à une paix déshonorante; qu'ensuite informé que le souverain Pontife Paul III avait convoqué le concile de Trente pour l'extinction de ce vaste incendie, et qu'il y avait envoyé, pour disposer les choses, quelques prélats, en petit nombre à la vérité, mais distingués par leur vertu et leur sagesse, le roi de France, qui ne voulait pas rester étranger à ce qui devait faire la sollicitude de tous , y avait envoyé quelques évêques de son royaume pour partager les fatigues et contribuer au succès de l'entreprise. Qu'enfin voyant qu'on travaillait sérieusement , et que déjà on avait tenu quelques sessions et dressé quelques décrets , le roi , pour ne manquer à aucun de ses devoirs dans une chose si importante et après laquelle soupiraient tous les honnêtes gens , serait venu volontiers en personne dans une assemblée si sage et si sainte, et dans laquelle on devait croire que se trouverait le Saint- Esprit; mais que les besoins de son royaume ne le lui permettant pas , il les y avait envoyés comme ses ambassadeurs et ses chargés de pouvoir, avec mission de faire les déclarations suivantes :
7. Que sa majesté, quoiqu'elle fût certaine que les Pères pourvoiraient d'eux-mêmes à ce que le monde attendait de cette vénérable assemblée , les conjurait néanmoins affectueusement de commencer par décider ce qu'on devait croire , afin de rétablir par là la paix dans l'Eglise; car rien ne divise les esprits et ne trouble les Etats comme les dissensions en matière de religion, et on ne devait pas craindre qu'aucun chrétien refusât de se rendre aux décisions que les
I Pères y feraient sous la conduite de l'Esprit ' saint.
8. Qu'ensuite, tous les maux de l'Eglise ne provenant , au jugement de plusieurs , que de la dissolution du clergé, qui s'était éloigné de la voie royale de la vertu , suivie autrefois par les ecclésiastiques , ils eussent à le ramener aux règles de l'ancienne discipline, et à faire recouvrer ainsi son premier éclat et sa première vénération à cet ordre saint en lui-même, mais que los taches de
quelques-uns de ses membres avaient obscurci et rendu méprisable ; que l'influence des ecclésiastiques reprenant avec les mœurs dont ils donneraient l'exemple , la réforme passerait également dans le reste du peuple qui a les prêtres pour guides. De sorte que ce que le concile décréterait de bon touchant cette portion de l'Eglise qui a été appelée clergé , comme pour signifier qu'elle est plus spécialement l'héritage de Dieu, s'étendrait ensuite heureusement à tous les chrétiens; que quant aux décrets soit de dogme soit de discipline , portés à Trente par les Pères , le roi en procurerait l'exécution dans toute la France ; que pour atteindre ce but , Sa Majesté très-chrétienne userait de toutes les ressources de sa puissance royale , et qu'il y emploierait aussi le tranchant de son épée qu'il tenait de la main de Dieu , comme dit l'Apôtre , pour la punition des méchants et la protection des bons.
9. Enfin qu'il les priait de ne pas souffrir qu'on diminuât rien des grands privilèges que les souverains pontifes avaient accordés aux rois de France, et dont ceux-ci jouissaient paisiblement depuis le règne de Louisle-Débonnaire, et de conserver aussi à toutes les Eglises de France dont il était le protecteur, leurs anciennes immunités et prérogatives. Que s'ils le faisaient , le roi et ses sujets répondraient à cette attention par un dévouement si affectueux, qu'ils n'auraient pas à se repentir des concessions qu'ils leur auraient faites.
10. Le premierlégat répondit que, quelque célèbres que fussent par elles-mêmes les belles actions faites par les rois très-chrétiens pour le service de la religion et du Saint-Siège, on n'en entendait jamais parler sans un nouveau plaisir; et que le concile venait particulièrement de l'éprouver en écoutant le récit qu'il venait d'en faire si éloquemment ; qu'on recevait les lettres de créance du roi comme l'exigeait le droit et comme on l'avait pratiqué à l'égard des ambassadeurs de l'empereur, et que pour eux, on les accueillait avec affection , et qu'on remerciait le roi des bonnes dispositions dans lesquelles il était pour le bien de l'Eglise, et particulièrement du choix qu'il avait fait d'hommes si distingués pour le représenter au concile; que cette sainte assemblée aurait soin de maintenir les privilèges de la France, autant qu'ils ne seraient pas en opposition avec le bien de la chrétienté, qu'ils savaient que ce très-religieux prince avait d'abord à cœur; et qu'elle s'appliquerait si constamment à lui com-. plaire dans tout le reste , que Sa Majesté aurait à se féliciter de plus en plus de la bonne volonté qu'elle avait montrée au concile et à l'Eglise. Cette allocution bienveillante dont l'honorait un si grand roi , combla l'assemblée de joie : car , quoiqu'on sût bien que l'arbre qui se couvre de belles fleurs ne donne pas toujours de bons fruits , on savait aussi qu'on ne peut espérer aucun fruit de celui qui ne commence pas par avoir des fleurs.