CHAPITRE IV
Opinions de différents théologiens et de différents Père» sur l'article de la justification.
1. Plusieurs jours avant la réception de ces ambassadeurs , la congrégation générale tenue le 21 juin , avait sans retard fait présenter à l'examen des théologiens inférieurs l'article de la justification , demandant leur avis sur six points :
Ce que c'est que la justification , tant par rapport au sens du mot qu'à la nature de la chose , et ce qu'on entend quand on dit que l'homme est justifié.
Quelles sont les causes de la justification , c'est-à-dire, ce que fait Dieu, et ce qu'on demande du côté de l'homme.
Comment il faut entendre la proposition de l'Apôtre, que l'homme est justifié par la foi.
En quoi contribuent à la justification les œuvres faites avant et après ; et en quoi y contribuent les sacrements.
Ce qui précède , ce qui accompagne et ce qui suit la justification.
Sur quelles autorités ou des Ecritures, ou des conciles , ou des Pères, ou des traditions apostoliques appuierait-on les décrets qu'on porterait.
2. On commença donc par la discussion du premier point (1); tous convinrent que, quant à la signification du mot justification, c'est le passage de l'état d'ennemi à l'état d'.imi et d'enfant adoptif de Dieu. Et quant à la nature de la chose , ils dirent que sa cause formelle est la charité ou la grâce infuse dans l'âme. Seul, LorenzoMazzocchi,Servite, suivit l'opinion attribuée au Maître des Sentences et abandonnée par les écoles, que la grâce n'est pas quelque chose d'intérieur en nous , mais l'assistance extérieure de l'Esprit saint. Ce fut aussi lui qui,conjointement avec Grégoire de Sienne, Dominicain, avec Grégoire Parfait de Padoue, Augustin, et un autre du même ordre , pensa sur le second point , que le libre arbitre concourt passivement et non activement à l'œuvre de la justification : celte opinion ne fut pas regardée comme catholique. Les légats écrivirent donc à Rome (2) que tous les théologiens , trois ou quatre exceptés , avaient parlé catholiquement,
3. Et ce ne fut pas en cela seulement que ceux-ci s'éloignèrent du sentiment commun. Tous les autres étaient d'avis sur le troisième point qu'il faut dire que l'homme est justifié par la foi considérée non comme cause entière, immédiate , mais comme première disposition et premier fondement nécessaire de tous les actes qui servent prochainement à justifier ; que les autres actes n'y servent que d'une manière éloignée , ou seulement dans l'ordre des biens temporels et non dans l'ordre des biens éternels ; qu'ensuite l'homme est justifié même par la foi considérée comme cause entière et immédiate, mais non par la foi seule; que si on parle de cause
(\) Du 28 juin.
(2) Leure des légals aii cardinal Farnèse, du premier juillet 154G.
efficiente , on est justifié par la foi en tant qu'elle est accompagnée de la pénitence et du baptême : que s'il est question de cause formelle , on est justifié par la foi en tant qu'elle est formée par la charité et par la grâce sanctifiante. Tous les autres , dis-je , s'accordaient là-dessus. Mais les quatre que nous avons nommés auxquels se joignit le Dominicain Jean d'Udine , prétendirent que l'homme est justifié par la foi en tant qu'il croit avec la plus grande assurance recevoir son pardon par les mérites de Jésus-Christ. k. De plus, sur le quatrième point, la majorité des théologiens dit que les œuvres qui disposent à la justification la méritent de ce genre de mérite qu'on appelle de congruo. Pour celles qui sont faites après la justification , et qui, par conséquent, sont formées par la grâce et rendues méritoires par les mérites de Jésus-Christ , dont celui qui les fait est le membre vivant ; tous y reconnaissaient un mérite de condigno ponv la conservation et l'augmentation de cette même grâce et pour l'acquisition de la vie éternelle. Mais les quatre déjà cités parurent beaucoup affaiblir les forces du mérite et se rapprocher aussi en cela , de l'opinion des novateurs.
5. Avant d'aller plus loin, la congrégation des Pères distingua la matière {i) en trois états , ceux dont nous avons déjà parlé , c'est-à-dire, l'état de l'adulte infidèle qui se convertit pour la première fois, et est justifié : l'état de l'homme justifié qui se conserve en grâce , et l'état de l'homme tombé qui recouvre la grâce. On lut les erreurs des différents hérétiques sur chacun de ces trois états , et par conséquent, non ces vingt-cinq tirées du seul Luther qu'imagine Sarpi. On en compta dix relatives au premier état, neuf au second, quatre au troisième ; et elles n'étaient pas extraites que des Luthériens , mais aussi des Pélagiens , des Zwingliens et des autres hérétiques. Je ne rapporte pas ces erreurs , parce que le profit qu'en retireraient mes lecteurs n'égalerait pas l'ennui qu'elles leur causeraient.
6. On commença par examiner ce qui avait rapport au premier état. Il s'agissait de savoir ce que fait l'infidèle de son côté , quand il vient à la foi et ensuite à la grâce. On employa à entendre les sentiments de tous les Pères sur ce point , outre les assemblées de théologiens, huit congrégations. Dans la première (2), le cardinal Pacheco et neuf archevêques émirent leur opinion ; ils la lurent, car ils l'avaient écrite d'avance. C'est toujours pour moi un nouveau sujet d'étonnement que l'assurance de Sarpi à nous raconter les sentiments des Pères dans les congrégations; c'est au point que moi , qui l'ai tant de fois surpris en faute à chaque nouveau récit qu'il fait , je reviens à le croire encore, jusqu'à ce que je me sois convaincu de sa fausseté dans les pièces irrécusables que j'ai sous la maiu. Nous n'ennuyerons donc pas le lecteur par da longs récits qui n'auraient d'autre utilité que
(I) D.nris la congrégation générale du 30 juin. (i) Du l> juillet.
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de montrer notre science ; nous ne rapporte- tre, peulabsoluments'appeler mien. Il appuya rons des discussions qui eurent lieu que ce son sentiment de l'autorité du Pape Célestin qui nous paraîtra servir ou à expliquer les dans sa fameuse lettre aux évêques deFrandécrets qui suivirent , ou à faire connaître ce, et de celle de saint Augustin sur le psaul'opinion étrange d'un Père, ou à signaler le me 145. Il fortifla encore ces autorités de i senlimonl remarquable d'un autre; et, en un l'exemp a du juge délégué. Celui-ci n'a pas mot , à donner au licleur , ce qui est le but la moindre juridiction en propre, comme dit de l'histoire , une connaissance exacte des la loi première du dernier paragraphe du choses et des hommes. titre de Officio ejus eux mandata estjurisdiciio, 7. Dans cette congrégation, il n'y eut que toute la juridiction résidant dans celui qui l'archevêque de Siennequi attribuât tout à délègue; mais le délégué en a le simple exer- Jésus-Christ et rien à nous ; toute la justiQ- cice; et cependant de cet exercice résulte cation à la foi, et rien auv autres dispositions; pour lui mérite et louange. Egalement, disaitsentiment que les Pères entendirent avec il, encore bien que la grâce qui est le poupeine; mais ils n'en furent que plus édifiés voirdebien agir, vienne tout entière de Dieu, d'entendre celui de Matera développer com- l'homme en a l'exercice, et de cet exere ce il ment les œuvres qui sont utiles à la justifi- peut tirer mérite et louange cation et au salut dépendent de la grâce, sans 9. Et, pour se servir à ce sujet de compacesser d'être pourtant aussi les nôtres. Il cita raisons employées par Jésus-Christ, il prit pour exemple une histoire oiî cela se voyait celle de la vigne et de la branche , dont le d'un bout à l'autre, celle de Zachée, qui Christ avait fait l'application en disant que éclairé par la grâce prévenante, et l'ayant le laboureur, c'est je Père; que la vigne, c'est acceptée, désirait voir Jésus-Christ; mais il lui, et que nous, nous sommes les branches.
protondeur a la vigne seule, qi
du péché; aidé d'une nouvelle grâce , avec qui demeure en moi , dit le Sauveur, et en qui
ce désir il monta dans uu arbre, ce qui signi- je demeure, porte beaucoup de fruit. Pour le
fie l'élévation de l'âme, contemplant la bonté prouver encore mieux, il invoqua l'expé-
et la miséricorde de Dieu et les mérites du rience, en faisant observer que si on greffe
Sauveur ; là, aperçu par Jésus-Christ, qui lui une branche de raisin noir sur une vigne do
jeta un regard de clémence, il en reçut l'or- raisin blanc, le raisin qui en sort est noir; et
dre de descendre, parce qu'il voulait loger qu'ainsi c'est la branche qui détermine la
dans sa maison , c'est-à-dire dans son âme. qualité et l'espèce; que plusieurs objectaient
Connaissant la nouvelle grâce qui lui était qu'attribuer les bonnes œuvres à la liberté de
faite, et de son libre arbitre acceptant de l'homme, c'était porter atteinte à la gloire do
nouveau la vocation et la promesse divines, Dieu, mais que c'était à tort : car S. Basile
sans la moindre opposition ou la moindre nous apprend, dans sa Somme des choses n.o-
résistance, il l'accueillit dans sa maison. Et raies, au chap. 4, que si violer les comman-
voyant sa bonté, fortifié parla grâce qui l'a-* déments , c'est déshonorer Dieu, on i'honojo
vait prévenu et aidé, il suivit !e Sauveur; et quand on les accomplit; et il le confirme par
cette même grâce !e touchant de componc- lesparolesde Jésus-Christ en S. Jean r/croHs
tion, il déteste sa vie coupable, et distribue oi glorifie, f ai accompli l'œuvre, l'œuvre ac-
des aumônes ; voilà les œuvres de charité, compile par le Fils, avec l'assistance du Père,
Et ensuite il restitue le bien mal acquis, étant la gloire du Père lui-même. Et en S. Mat-
avouant sa faute en ces termes : lit si j'ai fait thieu, il nous commande de faire luire notre
tort à quelqu'un, etc., etc., etc.; voilà les lumière devant les hommes, afin qu'ils voient
œuvres de pénitence. nos bonnes œuvres et qu'ils glorifient notre