LIVRE SIXIÈME
dispense universelle qui pouvait exciter la jalousie des évêques des autres piiys , le souverain Pontife s'en fût rapporté à leur sagesse pour accorder ce privilège à quiconque leur paraîtrait dans une position à en avoir besoin. Mais le Pape répondit (1) qu'il ne croyait pas prudent de les mettre dans un tel embarras, soit parce qu'il considérait la délégation générale qu'ils demandaient, comme odieuse, ainsi que tout ce qui révèle de la partialité , et par conséquent comme tout-à-fait inconvenante dans des ministres qui devaient s'appliquer à se concilier la bienveillance et la confiance de tous ; soit parce qu'il lui paraissait que le trésor des grâces n'a de gardien convenable que le prince lui-même, que lui seul peut avoir assez de courage pour le tenir fermé, quelle que soit la puissance de celui qui s'obstine à le faire ouvrir injustement.
7. Les légats (2) ne jugèrent donc pas à propos de faire connaître cette concession générale; ils refusèrent d'admettre au droit de suffrage même les procureurs du cardinal d'Augsbourg, dont l'un était chanoine de cette cathédrale, et l'autre, Claude le Jay , un des dix premiers Pères de la compagnie de Jésus : ils firent consentir malgré lui le cardinal de Trente à ce refus rigoureux. C'était une même âme avec celui d'Augsbourg; aussi pouvait-on se reposer sur l'engagement qu'il prendrait pour lui. Le souverain Pontife approuva cette conduite, et à la demande des légats, il leur fit écrire par le cardinal Farnèse, pour être communiquée au cardinal de Trente, une lettre dans laquelle il leur enjoignait de signifier au cardinal d'Augsbourg que le Pape comptait assez sur son zèle et sur son attachement à sa personne, pour croire qu'il se trouverait heureux de pouvoir, par son exemple, couper court à de semblables demandes de la part des prélats moins marquants.
8. Il survint une autre contestation; quoiqu'elle ne fût que de mots, elle troubla longtemps le concile. On ne parvint même jamais à la bien apaiser ; elle n'était assoupie que pour un temps, et puis elle se réveillait. Elle renouvela presque jusqu'à la fin de fâcheuses tempêtes parmi les Pères. 11 arrive souvent que les mots ne sont plus les simples signes des choses, et qu'on les prend pour les causes des choses elles-mêmes. En tête du décret à faire touchant la vie exemplaire des personnes (|ui se trouvaient à Trente , Braccio Martelli, évêque de Fiésole, proposa, pour plus de dignité, d'ajouter à la dénomination simple de concile, représentant VEglise universelle. Ce titre, disait -il , pris par les assemblées de Constance et de Bâle , ne devait pas être négligé par celle de Trente, qui était moins nombreuse, mais qui les valait pour l'autorité. Cet avis fut du goût d'un grand nombre, comme il n'est que trop ordinaire aux assemblées et surtout à celles qui ne font que de se former; on s'y passionne pour des
(1) Lellre du cardinal Farnèse aux légats, du dernier jour de déccinbre 15fô.
(2) LeUre des légats au cardinal Farnèse, du 9détcmbre 1545.
idées spécieuses. Mais le frère Augustin Bonucci d'Arezzo , général des servîtes , s'éleva contre, alléguant pour raison de son opposition, que ce titre était moderne et inconnu aux anciens conciles. Pighini ajouta qu'il était de plus inutile, puisque , dans le texte de la bulle pontificale et dans celui du décret pour l'ouverture du concile, on déclarait ce concile universel et œcuménique ; épithètes qui étaient aussi significatives, mais qui avaient une plus grande autorité et qui exciteraient moins de réclamations, à cause de l'habitude qu'on en avait. Le premier des légats, après avoir loué adroitement les deux opinions, dit qu'il embrassait la seconde, parce que ce titre était le trait le plus aigu dont on pi\t percer l'opiniâtreté luthérienne; qu'aussi il ne fallait pas le prendre si tôt, de peur qu'il ne choquât sensiblement et ne mît en pleine fureur des hommes qu'on cherchait à ramener à la vérité à force de bons procédés : qu'on ne devait pas aller prendre des exemples pour les imiter, dans le concile de Bâle, qui dégénéra en schisme et qui provoqua le courroux d'Eugène IV par cette inscription fastueuse: que le concile de Constance s'était attribué ce titre pour une raison toute particulière ; car, que l'Eglise étant alors divisée par un schisme qui durait depuis longtemps , il convenait de déclarer que ce concile la représentait tout entière, et que, par conséquent, il pouvait la ramener à l'unité par ses décrets ; qu'ils imitassent plutôt le souverain Pontife qui, pouvant prendre avec raison les noms les plus sublimes et les plus majestueux, aimait mieux cependant s'en tenir au titre si humble de serviteur des serviteurs. Les autres légats se rangèrent aussitôt à ce sentiment et avec eux aussi le cardinal de Trente, ce qui ne laissa pas d'avoir la plus grande influence sur les évêques. On rejeta cette dénomination comme capable de soulever un mécontentement général parmi les Luthériens , et par conséquent comme toul-à-fuit hors de saison.
9. Les évêques se calmèrent pour le moment (11, mais leurs hautes prétentions reparurent a mesure que leur nombre s'accrut. Les légats curent les plus grandes peines à opposer une digue au torrent. 11 arrivait dans cette occasion ce qui a coutume d'éterniser les débats dans les conseils ; la raison que les légats exprimaient dans leurs discours n'était pas celle qui les touchait le plus au fond du cœur, de sorte que combattre contre eux avec des arguments, c'était s'attaquer à l'ombre et non au corps de l'obstacle. lis (2) mandèrent eux-mêmes au Pape que ce qui leur avait fait rejeter avec horreur cette dénomination, c'est qu'ils s'étaient rappelé cette addition qu'on y avait faite à Constance et à Bâle, que le concile a reçu immédiatement de Jésus-Christ une puissance à laquelle toute
(\) Diverses lettres des légats an cardinal Farnèse, spécialement celles du 9 et du 1i de janvier 15i6.
(2) Lettre du cardinal Farnèse , du 5 janvier 154G.
(Ugnlté , même celle du Pape, est obligée de se soumettre. Prétention qui, pour une raison particulière, convenait à Constance, puisqu'il 3'agissait alors de se prononcer entre plusieurs papes douteux, mais qui Ot tomber dans le schisme celui de Bâle où on se l'était arrogée sans y être autorisé par les circonstances. Le souverain Pontife (1) approuva aussi le sentiment des légats, et comme ceuxci lui avaient demandé s'ils devaient finir par se rendre à la requête des évêques , dans le cas où ils continueraient à y persister avec
mieux que le concik lui-même eût usé de son pouvoir pour s'en décharger. Mais la plupart , loin de dédaigner ce privilège , en demandèrent l'extension : les évêques , pour les «domestiques qui étaient avec eux à Trente; comme ils avaient leur part du mal, ils semblaient mériter qu'on leur fît partager le soulagement accordé à leurs maîtres : les généraux d'ordre, pour leurs couvents, à cause de la dépense qu'ils faisaient à Trente pour leur propre entretien et pour celui de
plusieurs de leurs théologiens qui y étaient
la même ardeur, le Pape répondit que non déjà et d'autres encore qu'un ordre du Pape
(2) ; car, qu'outre les raisons précédentes on venait tout récemment d'appeler au concile ;
avait encore celle de ne pas augmenter et al- et en un mot cette même faveur était récla-
longer le travail, et de ne pas diminuer l'au- mée par toutes les personnes qui assistaient
torité des décisions par la facilité à revenir au concile, et par les légats eux-mêmes, pour
sur ce qui aurait été décidé, pour satisfaire les distributions qui se faisaient à Rome aux
aux importunités des contradicteurs. Il fit cardinaux présents, à l'exclusion des absents
impoi même quelques reproches aux légats pour avoir permis le titre d'universel et d'œcuménique ; non pas que le concile de Trente ne le fût pas réellement, mais parce qu'il ne convenait pas, hors le cas de nécessité, de nourrir avec ces expressions ambitieuses les sentiments pas assez humbles de quelquesuns. Il reconnut néanmoins ensuite que d'après l'usage des autres conciles et le style même de sa bulle, où celui de Trente était honoré de ces épilhètes, ses légats n'auraient pu les refuser à cette assemblée, sans montrer du mépris pour elle.
10. Mais si le Pape était jaloux de sa prééminence avec les évoques, les évêques montraient une jalousie encore plus pointilleuse dans un privilège général qui s'étendrait égadans la défense de leurs droits contre les légats. Ils en vinrent jusqu'à se plaindre que ceux-ci avaient, sans le consentement des Pères, reçu en audience le délégué de l'ambassadeur Mendoza, et avaient décacheté ses lettres le jour solennel de l'ouverture. Le
premier légat se récria vivement à cet égard pas de gardienne plus puissante des lois que dans la congrégation générale, s'étonnant la multitude de ceux qui les attaquent, c'estqu'on révoquât en doute qu'il fût permis aux à-dire de ceux qui sollicitent des privilèges , présidents de recevoir toute espèce de lettres parce que le souverain sait d'avance qu'il enet de messages, afin de les proposer au con- courra moins de désaffection en refusant tout
même pour la légation apostolique; laquelle règle , disîiient-ils, devait s'entendre de ces légations où on est dédommagé de cette perte par d'autres avantages d'argent , mais non de la leur; que de tant de sueurs répandues au service général de l'Eglise, ils ne recueillaient d'autre fruit que des épines. Mais le Papcqui savait (1) la nécessité qu'il y a pour tout bon gouvernemeut d'opposer aux dispenses d'assez fortes digues, pour que, par leur multiplicité, elles n'anéantissent pas entièrement la loi, refusa l'extension demandée par les évêques : et pour les religieux, dont la réclamation lui paraissait plus équitable, il répondit qu'il n'y aurait pns de justice
lement à ceux d'entre euxjqui supportaient les dépenses et les fatigues, et à ceux qui étaient à l'abri des uns et des autres ; mais que pour les premiers , on s'occuperait de les indemniser de la charge qui pesait sur eux. Quant aux légats, on n'arrêta rien alors. 11 n'y a
cile et de prendre l'avis des Pères , pour arrêter en commun les réponses. D'un autre côté , comme on éprouvait la plus grande confusion , lorsqu'on allait au scrutin et qu'on comptait les voix , les légats avaient chargé les trois plus anciens évêques avec l'auditeur de Rote Pighini de recueillir les suffrages. Cette mesure, quelque peu importante qu'elle fût, ne put passer sans exciter des murmures si violents que les légats pensèrent qu'il valait mieux la révoquer.
Quelques-uns, en petit nombre (3), parurent encore plus légers dans leur arrogance ; à la nouvelle de l'exemption des décimes que le Pape venait d'accorder par son bref aux évêques présents au concile, ils murmurèrent sous le prétexte qu'il eût été
(1) LeUre du cardinal Farnèse aux légals,clul4 Janvier 154G.
(2| Ibid., du 21 janvier 154C.
(5) LcUre des légats au cardinal Farnèse, du 5 janvier 1546.
le monde qu'en en refusant seulement quelques-uns. C'est l'effet de la corruption de notre nature. Ce que nous désirons, c'est moins d'être bien nous-mêmes que de ne pas voir les autres mieux que nous.