CHAPITRE III
Examen de la supposition que fait Sarpi d'une époque reculée où l'Eglise tout entière ne formait quun évéché dans lequel chaque évéque avait une juridiction illi^. mitée.
1. Sarpi avance sur les matières les plus importantes beaucoup de choses où il montre autant de fausseté que d'assurance; on voit bien qu'il sait qu'auprès de plusieurs l'audace tient lieu de preuves.
11 commence par dire que l'Eglise primitive relira les plus grands fruits de l'usage des conciles qui s'y introduisit à partir du
(1) LeUrc du cardinal Farnèse aux légaîs, du 21 janvier lî>4G.
LIVnE SIXIÈME.
premier tenu à Jérusalem par les Apôtres , à limitation duquel ( ce sont ses propres expressions) les évêques qui vinrent après , persuadés que toutes lesEglises chrétiennes ne sont qu'une seule Eglise et que tous les évé~ chés ne forment pareillement qu'un seul évéche dont chacun occupe une portion , non comme la sienne propre, mais comme partie du tout qui a droit d'être gouvernée par tous ; chacun cependant travaillant davantage dans la portion qui lui est plus spécialement confiée, ainsi que saint Cgpricn le démontre pleinement dans son petit livre d'or de V Unité de l'Eglise. Si cet auteur faisait un tet conte à des Chinois étrangers à la connaissance de ce qui s'est passé parmi nous, il pourrait aisément trouver créance, et peut-être aussi la trouverat-il dans quelqu'un qui, assez entendu dans les intrigues politiques , mais tout-à-fait ignorant dans les matières ecclésiastiques , lira son livre par amour des premières dont sa curiosité se repaîtra, et qui, quant aux secondes, recevra comme indubitable tout ce qui lui sera donné pour prouvé. Quoique pourtant tout homme versé dans la connaissance des affaires civiles jugera impossible dans la pratique cette autre espèce de république chimérique de Platon, et cela non dans une seule cité, comme Platon établit ses souverains indivis, mais dans toute la vaste étendue de l'Eglise. Au reste, ce philosophe voulait encore que les charges particulières fussent partagées entre divers administrateurs propriétaires et magistrats , comme il s'en explique longuement dans ses dix livres de la République. Et cependant cette république ainsi modifiée est réfutée par Aristote qui, danscette occasion, oppose les arguments les plus évidents à son maître dont ailleurs il loue et embrasse souvent les vues politiques ; et elle est encore plus réfutée par l'expérience, puisqu'on voit que parmi une si grande variété de gouvernements bons et mauvais, jamais n'a pu s'introduire ce mode qu'on trouve non seulement recommandé , mais même tout tracé dans les ouvrages d'un sage aussi accrédité. Venons au fait : comment faisait-on , par exemple , quand quelque administrateur de la charge épiscopale venait à manquer dans un diocèse particulier ? Etait-on obligé de convoquer toujours aussitôt après les évéques de toutes les parlies du monde , pour lui donner un successeur ? Mais pour cela il aurait fallu les tenir continuellement sur les routes, au préjudice de leurs Eglises dont ils auraient abandonné le soin. Ou bien ce ministère était-il plutôt dévolu au premier occupant , qu'il fût capable ou qu'il ne le fût pas ? mais quelle forme de gouvernement sujette à plus de désordres et à plus de révolutions?
2. Allons plus loin ; si la juridiction tout entière résidait dans chacun, il était donc libre à chacun d'aller où il voulait, et de s'y faire pasteur du troupeau d'autrui, enseignant la doctrine , jugeant les controverses, et dirigeant les consciences d'après son sens particulier. Tout le monde peut apercevoir dans ce peu de paroles l'ébauche dun chaos de
confusion ; pour y échapper , chaque Etat assigne les diverses espèces de causes à différents magistrats, les divers districts territoriaux à différents gouverneurs, les diverses légions militaires a différents commandants, sans jamais supposer cette puissance de chacun sur tout, avec laquelle , s'il arrivait quelque discorde parmi eux , les sujets ne sauraient à qui ils devraient obéir.
3. Sarpi répondra que dans l'Eglise naissante la ferveur de la charité éloignait tout sujet de dissension. Soit; mais qu'il accorde à son tour, lui, que Dieu n'ayant pas voulu faire de miracle pour conserver dans les temps qui suivirent cette concorde parfaite qui est au-dessus de la condition humaine, n'a pas voulu non plus la conservation de cette forme d'évêché sans démarcation , et que, par conséquent il convienne que la distinction des évêchés est de droit divin; car Jésus-Christ, en réglant le gouvernement de son Eglise, n'a pas seulement eu en vue cet état miraculeux qui devait être si court, mais il a envisagé cet autre état tout naturel qui devait être plus long, et où ses adorateurs devaient être plus nombreux. Cela suffirait pour la réfutation ; mais ce n'est pas assez pour la vérité. Cette concorde inaltérable et cette sainteté accomplie des premiers siècles, c'est à des vieilles que Sarpi pouvait la persuader, mais non à quiconque sait autant de latin qu'il en faut pour être admis aux ordres. Les Epîtres de saint Paul se plaignent hautement des vices les plus énormes et entre autres des schismes et des séditions qui troublaient le berceau du christianisme. Dieu a voulu en laisser un témoignage certain dans les écritures inspirées par lui, afin que les censeurs de leur propre siècle et les panégyristes des temps anciens ne nous fassent pas croire qu'une Eglise composée de membres aussi défectueux que nous en voyons dans le sein de l'Eglise catholique , ne peut être la vraie épouse de Jésus-Christ. Et si cela est arrivé dans la primitive Eglise, que dironsnous donc des temps qui ont suivi jusqu'au siècle de saint Cyprien, lequel, au sentiment de Sarpi , parle comme d'un fait dont il était encore témoin, de celte juridiction indivise des évêques ? Ne gémit-il pas, dans ce même petit livre d'or, sur les déplorables divisions de ceux qui gouvernaient l'Eglise ? Les annales ecclésiastiques ne sont-elles pas pleines des discordes scandaleuses qui régnaient jusque parmi les courageux confesseurs du Christ, au fond des prisons où ils attendaient de jour en jour le martyre?
h. Ces raisons prouvent jusqu'à la conviction qu'un gouvernement ecclésiastique tel que nous le suppose Sarpi, et que s'efforce de nous le persuader le diffus Saumaise, qui n'est ni moins arrogant ni moins ignorant que lui, est un monstre fantastique et impoS' sible. Mais conformément au proverbe si connu que, pour gagner un procès, une once ic fait vaut mieux que mille livres de raison, il n'est pas inutile de faire voir aussi par des autorités respectables , que c'est une invention de mensonge. Nous n'avons pas besoin,
IliSTOIIŒ DU CONCILE Dt TIIKNTE.
comme dans un long procès, d'en venir à l'examen de beaucoup de témoins , un seul me suffira; c'est un des saints Pères les plus anciens, et qui a vécu avec un des disciples des Apôtres, je veux dire saint Irénée (1). Dans un passage où il réfute ceux dont l'enseignement et sit contraire à ce qui se conserve pur tradition apostolique dans ces Eglises, où les apôtres établirent d'abord des évoques qui laissèrent eux-mêmes après eux des successeurs dont la suite n'a point été interrompue, il parle ainsi : Et comme il serait trop long de compter ici cette succession dans chaque Eglise, en présentant la tradition et la foi enseignée aux hommes parvenue jusquà nous par la succession des évêqucs de la très-grande, très-antique, très-connue de tous et très-glorieuse Eglise fondée et établie à Rome par les très-glorieux apôtres Pierre et Paul, nous les confondons ; et ce qui suit. Et ensuite il rapporte que les deux apôtres confièrent l'administration de l'Eglise romaine à Lin et à Anaclet (ou à Clet, comme d'autres l'appellent; il est douteux, par rapport à tous les deux, si saint Irénée entend que Pierre et Paul les choisirent comme leurs successeurs pour remplir leur siège, quand i! serait devenu vacant, ou comme suffragants po»ar les suppléer dans leurs fonctions lorsqu'ils étaient absents). Ensuite il compte Clément et tous.
corde, méprise VEghse, détruit la fui, trouble la paix? Ces paroles ne se trouvent-elles pas renfermer le panégyrique de Luther, ou plutôt une imprécation contre cet homme dont Sarpi a tait évidemment le héros de son épopée, c'est-à-dire, de son histoire imaginaire? 6. Laissons cela , et arrivons à l'article dont il est maintenant question. Que dit , dans ce passage , S. Cyprien? que l'Eglise est un seul évêché, et que chaque évêque solidairement a une partie dans le tout. Oui nie cela? ce sont les hérétiques, ennemis de la monarchie spirituelle; ce n'est pas le Pape qui, au contraire, a coutume de signer : Evêque de V Eglise catholique , et qui reconnaît ainsi que l'Eglise est un seul évêché. Que veut conclure de là Sarpi ? que dans cet évêché universel , il n'y a pas beaucoup d'évêques particuliers? conséquence ridicule I parce que l'armée est une et qu'il n'y a qu'un homme qui en ait le commandement général , et parce que chacun des chefs a solidairement part au bien de tous et qu'il contribue au gain de la bataille ; qui en a jamais conclu que le général de la cavalerie a autorité sur les fantassins, et que le général d'infanterie l'a sur les cavaliers , et de même du général d'artillerie et de celui des gens-darme. Il n'y a aussi qu'un évêché dans toute l'Eglise, selon un autre sens, c'esl-à-
l'un après l'autre , jusqu'à son temps , et il <î're du côté de l'ordre qui rend l'évêque habile aux fonctions épiscopales dans tout pays et sur tonte personne, supposé qu'il ait reçu pour cela juridiction de l'autorité légitime.
assure qu on cons;'rve également la preuve de cette succession dans les archives des autres Eglises, et nommément dans celles de Smyrne. où saint Polycarpe, qu'il avait connu, fut placé par saint Jean.
Tertuliien, presque aussi ancien que saint Irénée, affirme le même fait dans son livre des prescriptions (2) ; saint Augustin le suppose dans sa lettre 165 et dans le chapitre W contre la lettre du fondement, et il est admis par tous les autres Pères dont les témoignages ont été rassemblés avec tant d'érudition contre Saumaise , par Denys Petau, au livre premier de la Hiérarchie ecclésiastique (3).
5. Sarpi oppose à ces témoignages celui de saint Cyprien, dans le petit livre de l'unité
Ainsi , par exemple , le doctorat pour les lois i civiles n'est qu'un , et quiconque est docteur! a le pouvoir d'ensefgner et d'interpréter les lois dans toute chaire, dans toute université; mais non pas cependant de telle manière qu'il lui soit permis de professer dans toute chaire ou dans toute université, sans en recevoir l'autorisation spéciale; également parmi les religieux du Mont-Cassin, la dignité d'abbé n'est qu'une, et elle donne le pouvoir de présider à tout monastère de cet ordre, et, en vertu de ce pouvoir, on en gouverne tantôt un et tantôt un autre; mais non cependant de telle manière aussi que
de l'Eglise, qu'il appelle avec raison d'or- et l'abbé d'un monastère n'ait pas une juridicjem'étonnequ'ilait le front de produire aux *'"" '^=^'-"-'" ''" ''•'''^" ''"" ""•- ■' -■'=' regards cet or dont l'éclat fait paraître la fausseté du métal qui sort de ses fourneaux. Ce livre, depuis la première jusqu'à la dernière syllabe, s'applique à prouver l'unité de l'Eglise dans sa croyance, et le crime et la réprobation de ceux qui seséparentdecette unité. De là (c'est lui qui parle) sont venues et viennent souvent les hérésies, lorsque les esprits pervertis ne jouissent plus de la paix, lorsque la perpde discorde rompt V unité ; et peu après : Dieu a enseigné expressément lui-même Vunitéet
tion distincte de l'abbé d'un autre, et qu'il puisse s'ingérer dans l'administration d'un monastère quelconque sans avoir reçu de l'ordre son institution particulière à cet. effet.
7. Saint Cyprien dit encore, dans le même endroit, que tous les apôtres reçurent de Jésus-Christ une puissance égale* dans la mission qu'il leur donna de prêcher l'Evangile , après qu'il fut ressuscité : mais ceci ne se nie pas non plus ; au contraire les écri-
„...^, vains catholiques le soutiennent communé-
la charité à tous les prophètes, et il a borné toute "1^."^' ^^ '^^ le requièrent comme une dcsconsa loi à ces deux commandements. Or, quelle ^'^'^"S essentielles à l'apostolat, en tant qu'il
différait de tous les autres degrés inférieurs de la hiérarchie; mais il faut admettre deux observations qui éclairciront ce point : la
-, quelle
unité conserve, quelle charité garde ou conçoit celui qui, transporté des fureurs de la dis-
(1) Livre 3, oliap.
(2) Chap. 32.
(3) Au cliap. 2.
première , c est que cette puissance universelle, qui était ordinaire et attachée à la charge dans S. Pierre seul, n'était pas ordî-