CHAPITRE V
Terreur des évêques à l'occasion de la guerre; projet de dissoudre ou de transporter ailleurs le concile; le Pape ne l'approuve pas.
1. Le cardinal del Monte proposa, dans la congrégation du 13 juillet, de passer immédiatement à la discussion des deux autres points sur l ! justification ; car la peine que l'on avait prise à l'examen du premier jetait beaucoup de lumière sur le second et le troisième, et la proximité du jour fixé pour la «ession, demandait de la promptitude dans l'arrangement des matières. On avertit ensuite les Pères de désigner, dans la prochaine
assemblée, une commission de quatre de ses membres, pour rédiger le décret sur le premier point déjà discuté. Et on choisit pour cela au scrutin secret (1) l'archevêque d'Armagh, et les évêques d'Accio , de Bitonte et de Belcastro.
I 2. Mais, dans la même congrégation où eut lieu cette élection, on pria les Pères de dire leur sentiment sur les deux autres points, et le cardinal Pacheco, ainsi que plusieurs archevêques l'avaient déjà fait, lorsque Jacques Cauco, interrogé à son rang, répondit : qu'il ne s'était pas préparé à répondre là-dessus ; qu'il lui semblerait bien plus à propos de mettre en délibération le départ de Trente ; qu'on y était exposé aux plus grands dangers à cause de la guerre et du voisinage des ennemis ; que, quant à lui , il ne voulait pas être mis une seconde fois en croix. L'archevêque de Sienne parla dans le même sens, accréditant, pour mieux exagérer le danger, tout ce qu'on racontait des forces du duc de Wittenberg qui, à la tête d'une grande armée, s'était emparé de Chiusa , auprès d'înspruck (2) et se disposait à pousser en avant. L'archevêque de Matera fit voir que s'il croyait au danger, il ne le craignait pas ; car il assura qu'il voulait partager le sort des légats, et mourir avec eux, s'il le fallait. Ces idées de péril et de départ n'étaient pas nou- Telles pour les légats , et ils n'y étaient pas opposés : car, au premier bruit de la guerre que préparait l'empereur, et avant qu'on connût la ligue du Pape avec ce prince, ils avaient écrit au cardinal Farnèse (3) que se tenir si près des camps et d'ennemis armés et furieux n'était ni convenable ni sûr pour eux ; qu'il n'y avait pas à Trente de forces en état de repousser les assauts dont on était menacé de différents côtés, et surtout de celui des Grisons, qui avaient embrassé la cause de Luther ; que ces derniers s'enhardiraient à commencer l'attaque, parce qu'ils savaient qu'à Trente, à Vérone, à Vicence, leur secte avait beaucoup de partisans ; qu'ils pouvaient essuyer mille affronts de la part même des soldats alliés, surtout vu la cherté des vivres qui désolait ces contrées , et qui pousserait facilement aux rapines des gens affamés qui auraient les armes à la main; que les armées, comme les sauterelles, ravagent le pays par où elles passent ; et que, quoi qu'il arrivât, il n'était pas possible qu'au milieu de ces alarmes , des ecclésiastiques désarmés pussent se livrera l'étude attentive et assidue des subtilités dogmatiques et des difficultés législatives ; que les présidents s'en étaient déjà expliqués arec l'ambassadeur de Tolède, afin qu'il en donnât avis à l'Empereur : car, que pour eux, ils ne comprenaient pas comment sa majesté pensait à maintenir une assemblée de prêtres au milieu d'armées qui combattaient entre elles à l'occasion
(1) Dans la congrégation du 15.
(2) Voyez le Journal de Massarclli.àla date du 13 et 14 juillet 1546.
(5) Lettre des légats au cardinal Farnèse , du 25 juin 1546.
même de cette assemblée.
3. Ils avaient donc prévenu le cardinal Farnèse qu'aussitôt que la guerre éclaterait, il ne resterait plus à Trente que les prélats qui dépendaient tout particulièrement de l'empereur; qu'en conséquence, il fallait pourvoir par un bref du souverain Pontife à ce que ces prélats ne pussent rien faire d'euxmêmes en l'absence des légats et des autres évêques. A cette lettre rendue publique, ils en ajoutèrent secrètement une autre, dans laquelle ils disaient qu'ils écrivaient dans ce sens non seulement parce qu'ils pensaient véritablement ainsi, mais plus encore pour que le souverain Pontife pût se servir de leur lettre, et convaincre les Impériaux, en la leur montrant, de la nécessité qu'il y avait de transférer le concile dans un lieu sûr, au sein de l'Italie ; que cette translation d'ailleurs paraissait devoir offrir d'autres avantages. Cette démarche des légats n'avait pas plu au souverain Pontife ; il ne voulait pas s'exposer à déplaire à l'empereur, dans un moment où il se liguait avec lui, ni à disperser le concile dans un moment où il entreprenait la guerre pour le maintenir. Il leur avait donc fait répondre qu'ils eussent à ne partir pour aucune raison. Et le cardinal Farnèse (1) écrivit confidentiellement à Cervini.que le Pape aurait désiré en eux un peu plus de courage ; et qu'ils devaient plutôt paraître rassurés par toutes ces armées, puisqu'elles n'avaient été mises sur pied que pour soumettre au concile ceux qui lui résistaient; et qu'en particulier se défier de celles qui étaient à la solde du Pape et conduites par ses capitaines, c'était insulter à la loyauté ou au courage des chefs. Il adoucit l'amertume de ces reproches, en ajoutant que Sa Sainteté voulait bien croire que les légats avaient cédé moins à la crainte honteuse du péril qu'à leur empressement excessif pour la translation ; que cependant autant il était honorable de la désirer, autant il était hors de saison d'en parler dans les circonstances. Et les légats avaient reçu en même temps l'ordre de poursuivre la discussion des matières.
4. Ces faits convainquent Sarpi de deux faussetés ; l'une, lorsqu'il raconte que le Pape était disposé alors à la translation, sur l'avis des légats qui prétextaient la guerre ; mais que l'empereur en étant informé l'en détourna par la fermeté de ses remontrances ; car la réponse du Pape aux légats dont il a été parlé, leur arriva avant que l'empereur eût encore connaissance de la conclusion de la ligue ; l'autre, lorsqu'il dit que les légats ne faisaient que temporiser pour obéir aux injonctions du Pape. Et néanmoins, dans tout ce qu'ils firent comme dans tout ce qu'ils écrivirent, aussi bien que dans tous les ordres qui leur vinrent de la part du souverain Pontife, il n'est rien de si commun que de voir et de lire qu'on pressait de travailler et d'avancer : célérité qui intéressait le bien public et la sécurité des particuliers, qui l'appelaient de tous leurs vœux.
(1) Sjuillet 1546.
5. L'ordre précis de demeurer à Trente avait fortement contrarié les légats, et Cervini avait, avec sa sincérité accoutumée, mandé à Maffée (1) qu'ils obéiraient; car ce qui les avait portés à écrire n'était ni l'abattement ni la crainte, mais l'habitude qu'ils avaient de dire franchement leur avis ; qu'il prierait néanmoins le Pape de considérer qu'à l'avenir ce serait l'empereur qui, avec son épée, ferait la loi auconciletouchant la question de savoir si on traiterait des dogmes ou non, et si on procéderait d'une manière plutôt que d'une autre ; et qu'il ne pourrait pas s'opposer, comme il avait fait précédemment, quand il avait déclaré sa volonté par le moyen de son nonce. Nonobstant tout cela, le Pontife ne s'était pas désisté de sa première résolution, et il ne fut pas non plus d'avis (2) par la suite que, sous le prétexte du passage des troupes, on retardât la session, comme le proposaient les légats, par égard pour les évêques que ce tumulte troublait ; aussi leur avait-il fait signifier qu'il ne fallait pas introduire ce précédent qui autoriserait d'autres ajournements ; qu'au contraire, au milieu de ce bouillonnement des armes , ils devaient se sentir tout de feu pour l'œuvre du concile, d'autant plus que le jour fixé pour la session, l'armée serait déjà passée. Néanmoins la peur avait tellement gagné Trente, que les évêques avaient parlé de fuir (3). dette panique causa beaucoup de peine à l'anbassadeur Mendoza ; et le cardinal Fari:è'\ qui en fut informé à Caslel-San-Giovanni, sur le territoire de Bologne, où il était arrivé avec son armée, écrivit aux légats (4), non sans quelque malice, qu'il excusait la pusillanimité de ces honmies braves comme gens de robe. Mais de toutes les passions celle qui empêche le plus qu'on ne soitmaîlre, non pas seulement de la volonté des autres, mais même de la sienne propre, c'est la peur.