CHAPITRE VHI
// est question de nouveau de la translation; opposition qu'y met V empereur.
1 . Cet événement affermit fortement les lécals dans liiitention de transférer le concile ; a Trente, ils n'étaient pas moins troublés au dedans par l'autorité de celui qui y était le
de force : que par conséquent s'opposer à la translation, ce serait amener infailliblement la dissolution du concile; que le concile était attaqué d'un mal mortel, et qu'il n'y avait de remède que dans un changement d'air; que si les villes du Pape paraissaient suspectes aux Allemands, on pouvait se rassembler à Sienne, ou à Lucques, terres libres et dévouées à Charles-Quint. Je ne veux pas laisser ignorer ici, à l'occasion de ces différents
maître, qu'au dehors par la peur des enne- lieux qu'on proposa, que le Pape consulté à mis. C'est poui-quoi le cardinal Cervini,qui, cet égard, ne voulut pas de Sienne (2) parce étant demeuré étranger à la querelle, avait qu'elle lui semblait dans la dépendance de l'esprit plus libre, et dont les conseils étaient l'empereur tout autant que Trente; et que, moins suspects, parce qu'ils venaient d'un d'un autre côté, voyant que pour Ferrare, prélat qui n'avait point été offensé (1), après elle éveillerait la défiance des protestants, s'en être entendu avec le cardinal Farnèsc, parce que c'était un fief qui relevait du sousongea à gagner Madrucei lui-même, et à verain Pontife, il arrêtait ses vues sur Lucobtenir par son moyen l'agrément de l'empe- qnes. Mais les habitants de celte ville ayant reur. Pour cela, il se servit de Bertano, qui eu vent de ce projet, déclarèrent (3) aux Icétait si aimé de Madrucei, que deux mois au- gais parle moyen de l'un de leurs concitoyens, paravant, lors de la vacance de rarchevêché de Nobili, évéqued'Accio, qu'ils ne pouvaient de Capoue, qui fut ensuite donné au cardinal se prêter en cela aux vues du concile , dans de Sermonela, il demanda (2) et obtint pour la craintedu danger que courrait leur liberté, lui la recommandation des légats auprès du et à cause de la stérilité du pays. Pontife; il offrait de lui assigner mille ducats 3. Revenons au récit que nous avons comde pension sur ses Eglises ou de Trente ou mcncé ; le cardinal de Trente reconnut que de Rrixen, et s'engageait de plus à ne jamais la colère l'avait mal conseillé, et désireux de réclamer de récompense ni d'indemnité pour conserver la faveur de l'empereur, il consentant de dépenses et tant de préjudices qu'il lit à ce que proposait Cervini; conformé- Kupporlail réellemenlà l'occasion du concile, ment à cet accord, on choisit Bertano luiqu.ind même il y aurait absorbé tout son pa- même (4) pour aller non de la part du contrimoine. cile , mais au nom des légats et des cardi- 2 Le cardinal Cervini fit donc sentir à naux Madrucei et Pacheco, négocier cette af- Borlano combien Madrucei avait eu tort de se faire au près de l'empereur ; et il se mil aus-
iiiéler dans une querelle qui ne le regardait pas, et de donner publiquement au premier légat les deux qualifications si injurieuses de peu chrétien dans la discussion, et d'ignoble dans sa naissance; que c'était fournir au Pape un motif trop raisonnable de ne pas vouloir que le concile se tînt plus longtemps dans une ville de la dépendance d'un homme qui fouiaitaux pieds ladignité des présidents,
(I) LeUre du cardin.il Cervini à Maffée , du 3a(;ùl. 12) Voyez le Journal de ilMSsajclli.du^i avril.
sitôt en route. Vers le même temps (5) les
(1) Ces raisons sont détaillées dans le Journal de MassareHi,àla date du 15 août.
(2) Letlrc du cardinal Sanlaliora aux légats, du 15 aoùl, dans le volume des archives du Vatican , inlilulc : Lettres des différents cardinaux et évêques.
(3) Lettre des légats au cardinal Sanlafiora , du 28 août.
(i) Voyez le Journal de Massarelli,du2 août \MQ.
(5) Du 5 août, coniiiie aubsi dans une lettre de Cer-
vin à Sanlaliora du 1", cl dans une antre à Madëedu 5.
LIVRK HUITIÈME.
légats, pour mieux faire goûter leurs raisons au souverain Pontife , lui députèrent Achilles de Grassi , avocat du concile, ami de Santafiora, le cardinal qui en l'absence de Farnèse remplissait lofflce de premier neveu auprès de Paul. Mais Bertano, à l'entrée de son voyage, rencontra , auprès de Brixen, le secrétaire du cardinal Madrucci qui revenait de la cour de l'empereur et qui en rapportait que sa majesté, informée par la correspondance de ses ambassadeurs des projets de translation , s'en indigna jusqu'à menacer que si on le faisait, elle s'arrangerait avec les Luthériens , et pourvoirait à ses propres intérêts. Le secrétaire persuada donc à Bertano de ne pas pousser plus loin sa démarche, qu'elle ne servirait qu'à mettre du soufre sur la flamme. En conséquence Bertano revint à Trente deux jours après qu'il en était parti. Ce fut la cause du rappel parles légats et parle cardinalFarnèsededeGrassi; il était déjà en chemin. On le dirigea de nouveau vers Rome (1) muni de la relation de ce qu'on venait d'apprendre , et de nouvelles instances pour la translation. Le cardinal Madrucci envoya aussi Bertano au souverain Pontife (2) pour excuser sa conduite , et lui proposer, dans le but de favoriser le succès des armes en Allemagne , de retenir le concile encore un ou deux mois à Trente. Madrucci croyait, au moyen de ce délai, qu'on oublierait aussi que la cause du trouble était venue de son imprudence.
h. Avant l'arrivée à Rome des envoyés dont on a parlé, le Pape (3) , instruit par M inlemorlo que les légats eux-mêmes lui avaient expédié, soit qu'il fût déjà porteur delà relation de cet événement, ou que , comme la brièveté du temps me le rend plus vraisemblnble, il ne le fût que de l'exposé des considérations déduites antérieurement, surtout de l'impossibilité de retenir les évêques, malgré eux, au milieu du péril, et au moins, de l'épouvante des armes , se résigna à autoriser la translation (4): et il envoya pour cela aux présidents un bref qui n'était toutefois exécutoire que conditionnellement, c'està-dire si la majorité des prélats le voulait et le demandait ainsi : et il ajoutait aux légats que, dans ce cas, ils eussent à proposer la ville de Lucques comme étant hors de ses états et amie de l'empereur , et par conséquent telle qu'il n'y avait pas de raisons de la suspecter. Il recommandait aussi de commencer par tout communiquer à sa majesté, et il faisait passer pour cela par les mains des légats des lettres adressées au nonce Veralli, qu'ils ne devaient lui envoyer qu'après en avoir pris lecture : mais il Gt ajouter au bas de la lettre qu'il leur écrivait, que s'il y
(1) Il pnrlil la seconde fois le G août, comme ou voit dans le Journal d« Massardiiel dans une lettre des léi?ais au l^ape, à la date du 6 août.
(2) Lettre du cardinal Cervini à Maffée , du 10 août
(5) Lettre du cardinal Cervini à Sanlafiora et à Maflëe, des 9 et 10 août.
(4) Lettre du cardinal Santafiora aux léçtals, du 5 et du 4 août 1546, dans les ardiives de M.M. Cervini.
avait du danger à différer, comme ils étaient sur les lieux, ils suivraient ce que leur dicterait leur prudence, et retiendraient les lettres destinées au nonce : qu'il désirait qu'avant de changer de lieu , on terminât au moins le décret de la justification et celui qui avait pour objet les empêchements à la résidence, pour qu'on ne pût pas dire que le concile était demeuré oisif à Trente : néanmoins que pour cela aussi ils feraient moms ce qu'on souhaitait que ce qui serait possible. Mais quand ces ordres arrivèrent, le cardinal Farnèse qui n'était pas encore parti , voulut en donner connaissance aux Impériaux : ceux-ci les reçurent comme un coup de foudre, et ils s'y opposèrent avec tant d'acharnement qu'ils oblinrent à la fin qu'on surseoirait jusqu'à ce qu'on reçût de nouveaux ordres du Pape : en attendant, le cardinal Cervini tâcha, à force de raisons, de persuader au souverain Pontife qu'il ne fallait pas se désister de sa résolution ; il lui démontra qu'elle était nécessaire pour assurer l'honneur du siège apostolique , la liberté du concile, la sécurité des évêques, pour empêcher la dissolution et pour parer à la nullité. Que si l'entreprise tournait heureusement en Allemagne, et qu'on vînt à avoir l'espérance de voir les peuples séparés consentir à recevoir le concile, on pourrait alors avec honneur et avantage, comme aussi sans péril, revenir à Trente.
5. Les choses en étaient à ce point; les légats s'apprêtaient à proposer à la congrégation générale la question de savoir si lès Pères voulaient la translation , et , cette première question résolue affirmativement au scrutin, celle de savoir quel lieu ils jugeaient le plus propre à la tenue du concile, afin que , quand il arriverait de nouveaux ordres de Rome, on fût en mesure de les exécuter. Mais la congrégation , qui avait été d'abord retardée par une pluie diluvienne, le fut encore par une lettre de Farnèse. Ce cardinal, qui était déjà parti, écrivit aux légats pour les exhorter à surseoir jusqu'à ce qu'on eût reçu la réponse du Pape. Et ce qui inspira tant de circonspection au cardinal Farnèse, ce fut probablement ce qu'il venait d'apprendre dos dispositions de l'empereur par Jérôme de Correggio. Il avait envoyé ce prélat à la cour, deux jours avant la scène qui eut lieu à Trente entre les cardinaux , le chargeant de régler avec l'empereur différents points qui avaient rapport au camp et à l'entreprise, et aussi de dire un mot de la translation, quoique le Pape n'en eût pas encore donné l'ordre, comme il le fit par la suite dans ses lettres : il devait représenter avec quelle peine les légats avaient empêché les évêques de se disperser, lors des mouvements qu'avait faits le duc de Wurtemberg; et, depuis la scène survenue entre les cardinaux, Farnèse avait écrit à Jérôme de mettre en avant ce nouvel obstacle à la continuation du concile à Trente , et d'obtenir au moins qu'on éloignât, sous quelque autre prétexte, le cardinal Madrucci de sa ville, afin
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que les légats y fussent plus libres et plus solution de transférer le concile, depuis que
tranquilles. Mais l'empereur, quant au pre- le Pape (1), répondant à leurs désirs, s'y
micr article, avait voulu se faire un mérite montrait inébranlable lui-même, ils tinrent
de son refus même, répondant que, quoiqu'on la congrégation du 13. Et là , le cardinaldel
lui remontrât de toutes parts l'avantage qu'il Monte exhorta les Pères à ne pas partir et à
y aurait pour lui dans une dissolution ou une ne pas avoir peur (2) , puisqu'on recevait de
translation du concile , qui lui laisserait la liberté de s'arranger avec les protestants ; néanmoins, comme il ne se proposait d'autre fin que 1^. service de Dieu et le bon succès de l'entreprise, il désirait qu'on ne changeât rien à ce qui avait été fait ni à ce qui avait été dit. Et relativement au cardinalMadrucci, il dit qu'il resterait à Trente ces jours -ci , pour conférer avec le cardinal Farnèse de la marche et de la réussite du concile , et pour pourvoir à la sécurité du lieu ; et qu'ensuite on délibérerait s'il devait demeurer ou par-
bonnes nouvelles des armées de l'empereur; et Martiran , évêque de Saint-Marc , parla longtemps dans le même sens ; il n'y eut d'autre opposant que Gilles Falcelta, évêque de Caurli, à qui on coupa la parole.
8. Ainsi les légats n'osèrent pousser ouvertement le Pontife à un parti aussi hardi (3) que celui que, dans leur cœur, ils approuvaient et appelaient de tous leurs vœux; mais ils se contentèrent de le supplier de les rappeler de Trente, et de leur donner des successeurs qui ne seraient ni suspects ni
tir. Ce fut donc cette parole toute significative odieux à l'empereur ; qu'alors la suite justide l'empereur qui put engager le cardinal fierait la conduite qu'ils avaient tenue: qu'il Farnèse à empêcher les légats d'aller plus loin sans un ordre exprès du Pape.
6. Ils différèrent donc la congrégation qui était fixée au matin du 11. Ce même jour arrivèrent les lettres du nonce Verallo(l); elles contenaient ce que l'ambassadeur de Mendoza (2) déclara le jour suivant : que la volonté de l'empereur était si opposée à la translation qu'on proposait, qu'il éclatait en menaces terribles contre quiconque oserait en dire un mot, et spécialement contre Cervini, qu'il regardait comme le principal auteur de cette résolution ; qu'il se répandait contre ce cardinal en propos outrageants , tels qu'on n'en avait jamais entendu sortir de la bouche modérée de Charles -Quint. Il est vrai que dans la suite, lorsque le légat Farnèse se plaignit à l'empereur de ces propos qu'on prêtait à sa majesté contre les évêques et contre les présidents , il nia (3) les avoir jamais tenus, comme nous le dirons. Et au fond, je ne vois de prouvé par les monuments de l'époque rien autre chose, si ce n'est que l'empereur, entendant que le cardinal Cervini voulait s'en aller, et cela dans le temps où le Pape se refusait aussi à transférer le concile ailleurs , douta si beaucoup d'évêques ne le suivraient pas, et en montra plus de mécontentement que jamais il n'eût fait en présence du nonce. Au reste, il disait que si jamais le Pape venait à se prononcer ouvertement pour la translation, il laisserait à sa Sainteté la responsabilité de tous les maux qui en résulteraient, après lui avoir représenté que c'était principalement de sa dignité qu'il s'agissait dans cette affaire ; mais que si les évoques agissaient de leur propre mouvement, il s'y opposerait en protestant, et qu'il ferait sentir les effets de son opposition aux évêques qui relevaient de lui. i
7. Les légats dévorèrent donc en silence cette contradiction amère; mais, intrépides au fond de l'âme et inébranlables dans la xé-
(1) Voyez la lettre citée au cardinal Sanlafiora.
f2) Voyez le journal du 12 août.
(5) Lettre de Veraiioaux légats, du dernier jonr de juillet 1546, cl du iiiènic au cardinal de Santafiora, dos 3, 6 el ÎJ août, cl auxlégau du 0 aoùl 1540.
n'y avait pas d'autre moyen que la translation de parer à la dissolution dont on était menacé; que les Impériaux le voyaient, et que néanmoins ils accusaient les légats , comme s'ils avaient le pouvoir de s'opposer à ce résultat , et comme si , supposé même qu'ils eussent ce pouvoir, il serait juste de s'exposer à rendre la condition des évêques qui avaient obéi en venant au concile, moins bonne que celle de ceux qui avaient refusé de s'y rendre.
9. Je no veux pas manquer de faire observer ici combien la faveur des princes est inconstante et le cours des événements étrange. La tête de ce Cervini, qui était à cette époque l'objet de la fureur impériale, fut couronnée peu d'années après, sous le règne de ce même empereur et avec l'appui de ses ministres.