‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 64 sur 348 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Eloge de Catharin, et sentiment touchant l'article de la justification.

1. On poursuivit donc l'examen de la question du dogme. Tous, et Pères et théologiens de l'ordre inférieur, n'avaient pas cessé d'y travailler avec ardeur. Au nombre de ces derniers j'en trouve un que son mérite avait rendu singulièrement recommandable, Catharin [k) ; car, comme le bruit s'était répandu dans la congrégation générale qu'il s'était noyé un évêque dans l'Adige, tous s'écrièrent qu'il fallait nommer à cet évêché Catharin, liomme d'un mérite si rare, et qui n'était pas moins aimé des catholiques que haï des iiérétiques. Et quoique le bruit qui avait couru de la mort de l'un fût faux, il devint la cause véritable de l'exaltation de l'autre : car l<>s légats qui recommandaient souvent au Pape les hommes qui se signalaient dans le concile, lui notifièrent alors ce vœu unanime auquel ils souscrivaient. Et le souverain Pon-

(1) Letire des légats au cardinal Sanlafiora, du W* août 1546.

(2| Voyez le journal du 13 août.

(5) Dans la lettre du \\ août.

(4) Lettre des légats au cardinal Santafiora, du 15 aoûl 154U,

tife le Gt peu après (1) évéque de Minori; il honora de la même faveur Pighin, qu'il éleva au siège d'Alifc, sans lui ôter son titre d'auditeur de rote.

2. Maintenant rapportons quelque chose de ce qui fut dit de plus remarquable dans les discussions touchant la doctrine : sur le ciiiquiènie des six articles qui avaient rapport au premier état, c'est-à-dire sur celuici : Quels actes précèdent la première justification, quels actes raccompagnent, quels actes la suivent , on ne produisit de digne d'être rapporté guère autre chose que ce qui a été cité louchant les quatre articles précédents. Et quant au sixième où on traitait des autorités sur lesquelles on devait spécialement appuyer la décision, il y en eut sans nombre de présentées par différents membres qui différèrent tous d'avis.

3. Quand on en fut donc venu à examiner conjointement, comme il a été remarqué, le second et le troisième état, c'est-à-dire celui du juste et celui du pécheur déchu de la juslice; relativement au troisième, Elisée Theodini, évéque de Sora, soutint (2) l'opinion de S. Thomas : que le pécheur qui se relève ne recouvre pas toujours tout ce qu'il a perdu de grâce ; mais que selon sa plus ou moins parfaite disposition à la pénitence, tantôt il en recouvre moins, tantôt seulement autant et quelquefois aussi plus.

Jean Fonseca , évéque de Castellamare , prononça un long et savant discours. Il dit qu'il né faut pas ordinairement à l'homme juste de secours spécial de Dieu pour observer les commandements ; mais qu'il lui suffit de ce secours général qui n'est refusé à aucun juste : que le secours spécial n'est nécessaire que lorsqu'il se rencontre quelque comînandement d'une difficullé plus qu'ordinaire. Il considéra ensuite les œuvres sous quatre aspects différents. Premièrement, selon qu'elles procèdent du seul libre arbitre, et comme telles, il nia qu'elles eussent aucune espèce de mérite par rapport au salut. Deuxièmement, en tant qu'elles proviennent de la grâce prévenante, et comme telles, il leur assigne le mérite de congruo. Troisièmement, il les considéra comme le fruit tout à la fois du libre arbitre et de la grâce justifiante, et comme telles , il affirma qu'elles avaient le genre de mérite non seulement de congruo, mais de condigno dans le sens le p'.us large. Enfin, il les envisagea comme produites par le Saint-Esprit qui habite et opère en nous, et il dit que, sous ce rapport, elles ont proprement de condigno le mérite tant d'augmenter la grâce que de nous obtenir la gloire ; car que, comme telles, elles présupposent la promesse divine d'où elles tirent leur mérite. Il prouva ce mérite des œuvres par S. Paul, lorsqu'il dit (3) que ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui seront justifiés, mais ceux qui la gardent : et ailleurs (4) :

(1) Dans le consistoire du 22 août ; voyez les Actes fonsisloriaiix.

(2) Dans la congrégation du 19 juillet.

ii) Dans l'Epitre .'«ux^ Romains.

(4) Dans la s

seconde Epitre à Timolhéc, cl». 4.

Une couronne de justice m'est réservée; par S. Jean (1) : Ceux qui auront fait de bonnes œuvres, sortiront des tombeaux pour ressusciter à la vie; par S. Matthieu (2) : Si votre justice n'est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens; et dans un autre passage où Jésus-Christ, sur son tribunal, rendant raison de ce qui lui fait appeler les élus au ciel, leur dit (3) : Parce que j'ai eu faim, et que vous m'avez donné à manger, et ce qui suit; par le symbole de S. Athanase : Et ceux qui feront des bonnes œuvres, iront à la vie éternelle ; par le second concile d'Orange : On donnera récompense aux bonnes œuvres (4) ; et finalement par la censure que fit l'université de Paris du commentaire d'Erasme sur ce passage de S. Matthieu (5) : Si vous voulez entrer dans la vie, observez les commandements.

4. Il y ajouta que, pour la première comme pour la seconde .justification, il faut la foi, mais non la même. Que pour la première justification, c'est l'acte de la foi qu'il faut, parce que sans l'acte on n'en reçoit pas l'habitude, et que sans celle-ci, on ne saurait jamais être justifié. Que pour la seconde, l'acte n'est pas requis, l'habitude y étant, puisque le pécheur ne la perd pas. Ce qu'il entendait, selon moi, d'un acte exprès et ferme, tel qu'il y a obligation pour nous d'en faire quelquefois, mais non toujours, dans la vie, et tel qu'il en faut un surtout pour se convertir à la foi et pour en obtenir l'habitude infuse. Au reste, il ne pouvait nier que quelque exercice de la foi ne fût nécessaire même pour la seconde justification.

5. Et ce qui confirme ce que je dis là, c'est qui Jacobelli, évéque de Belcastro, remarqua que c'étaient presque les mêmes degrés qui conduisaient à la première et à la seconde justification; et ces degrés, il les comptait et les rangeait comme S. Thomas, c'est-à-dire un acte de foi qui excite le libre arbitre, ensuite la crainte servile, l'espérance, la crainte filiale, la pénitence, et le sacrement ou en acte ou en désir.

L'évêque de Bellune soumit à l'autorité du concile ce qu'il avait dit précédemment touchant l'efficacité de la foi, et il exposa que ce n'était pas de la foi morte et informe qu'il avait voulu parler, mais de la foi vive et formée par la charité.

Isidore Clarius de Brescia, abbé du Mont- Cassin, fit observer que dans l'Ecriture la justice s'attribuait à la foi, mais le salut aux œuvres, selon cette parole de S. Paul aux Romains : // faut croire de cœur pour être justifié, et confesser sa foi par ses paroles pour obtenir le salut ; parce que la foi est la cause de la justice, et que les bonnes œuvres faites dans la justice sont la cause du salut. Et autant qu'il m'est permis de le juger d'après un long discours que lut dans cette congrégatioa

(i) Au cil. 5.

(2) Au ch. 5.

(3) Au ch. 25.

(4) An canon 18.

(5j Au di. 10.

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IIISTOIUE DU CONOIFJ': OK TRENTP:.

Seripandi,qui attribuait également beaucoup à la foi, ils n'entendaient pas cela de toute espèce de foi suffisante pour être chrétien, mais d'une croyance vive en la rédemption du Christ, croyance de laquelle naît aussitôt l'espérance, selon ce mol du Psalmiste : Voilà le Dieu mon Sauveur ; f agirai avec confiance cl je ne craindrai pas ; et selon celui de FApô- Irc : Enqui nous avons, par la foi en son nom, la liberté et la confiance de noies approcher de Dieu. Et c'est de cette confiance vive ou espérance, disait-il, que le même apôtre écrit qu'elle ne confond pas : car, comme le feu jaillit du soufre, ainsi par elle s'allume en nous aussitôt la charité que suit l'accomplissement des commandements et le salut. C'est ainsi (jue raisonnait Seripandi.il me semble donc qu'ils croyaient que la foi portée à un certain degré d'excellence mérite et cause infailliblement toute la justification.

G. Jean Calvi, général des Mineurs Observantins , suivit la distinction adoptée par Musso ; il affirma que le péché est remis avant l'infusion de la grâce, comme c'était aussi l'opinion de Seripandi,et il apporta pour le prouver le canon qui commence Non potest, au litre de Pœnit., à la distinction première, où il est dit ([ue personne ne peut recevoir la (jrdce du don céleste, s'il ncst purifié, auparavant de toute souillure de péché par le sacrement du baptême ou par la confession ; quelle que soit d'ailleurs l'autorité de ce témoignage. Après la rémission du péthé, disait le général, a lieu l'infusion de la grâce, et enfin Thorame est renouvelé : il entendait parler d'une priorité de cause et de raison , et non d'une priorité de temps.

7. Dans la congrégation du 24, on exposa à l'examen des Pères la rédaction des canons faite par la commission. Tous, à l'exception de cinq , admirent le nom d'habilude de la grâce. Tous convinrent qu'elle était chose intrinsèque en nous, et non une pure assistance extrinsèque du Saint-Esprit, ni une pure imputation de la grâce du Christ : et qu'elle consiste ou dans la charité ou dans quelque chose d'inséparable de la charité, selon les divers sentiments des scolastiques. D'où l'on voit qu'on ne peut, comme le font quelques-uns, se prévaloir de l'autorité du concile en faveur de l'une ou l'autre opinion. A l'endroit où il était dit que les tentations ne peuvent se dompter sans la grâce, plusieurs furent d'avis d'ajouter toutes les tentations, pour ne pas décider que la nature est incapable de vaincre aucune passion. Tous convinrent encore que le libre arbitre peut donner ou refuser son consentement, et résister à la vocation divine.

8. A l'endroit où l'on condamnait l'assertion de ceux qui soutiennent que le justifié a une certitude de foi touchant sa justice actuelle, il fut dit qu'on ajouterait a la proposition la particule universelle, c'est-à-dire que tous les justifiés a\a\Qnl une telle certitude, comme le pensaient les Luthériens. Car si quelqu'un voulait affirmer la même chose pour un cas particulier, on se réservait à entendre

ses raisons. ¥à cette opinion (1) eut ensuite pour défenseur BonaventurePie, général des frères Mineurs, qui la soutint en l'honneur de Sc(>t, théologien de son ordre : il montra que, sans cela, l'efficacité même des sacrements devenait incertaine : le cardinal Pacheco lui opposa, comme preuve du contraire, le dernier canon, au titre rfe/^wr^/fl/'. canonic, où le souverain Pontife Innocent III écrit que si l'archevêque de Besançon voulait jurer que les fautes qu'il avait commises, lui avaient été pardonnées dans la pénitence, un tel serment serait très-téméraire, puisque Job (2) dit : Quand je serais juste et simple, cela même me serait caché.

9. Dans la congrégation suivante (3) on fut généralement d'accord qu'il fallait condamner cette certitude qu'on a d'être en grâce, que les Luthériens prétendaient être inséparablement unie à la foi chrétienne. Au reste, quelquesuns voulaient qu'on pût avoir cette certitude dans certain cas particulier, et que c'était là le sentiment de Scot. D'autres la niaient dans toute espèce de cas, excepté dans celui d'une révélation spéciale que Dieu eu aurait faite : et ce fut surtout Leccavela, archevêque de Nassia, qui s'attacha longuement à prouver ce sentiment : il répondit d'abord à l'objection qu'on faisait qu'on a bien la certitude de l'efficacité des sacrements, mais qu'on ne l'a pas de la disposition dans laquelle on les reçoit; et ensuite il rapporta différents passages de l'Ecriture qui étaient favorables à son opinion : que l'apôtre avait dit qu'encore que sa conscience ne lui reprochât rien, il ne se croyait pas pour cela justi fié ;qu'on\isa\i dans les Proverbes (4) : Qui peut dire : Mon cœur est pur ; je suis exempt de péché? et dans les Psaumes : Qui est celui qui connaît ses fautes?

10. Toute la rédaction du décret dressé par la commission déplut à la majorité, comme étant obscure, chargée de trop de raisons, et défectueuse sous d'autres rapports. On arrêta donc qu'elle serait retouchée de nouveau, et je lis que ce fut surtout Seripandi(5) qu'on chargea de ce soin, quoique dans la suite on l'ait forcé à modifier aussi plusieurs passages de son travail. Quant au fond, ce qui partageait principalement les avis, c'était de savoir si on devait s'en tenir à condamner cette certitude de la grâce que les Luthériens accordaient à chaque fidèle, ou bien s'il fallait examiner expressément s'il était possible qu'elle se trouvât jamais dans quelqu'un, et puis rédiger là-dessus le décret. Les légats se prononçaient pour le premier parti, parce que, désireux d'avancer, ils étaient encore jaloux de conserver intactes toutes les opinions catholiques. Le cardinal Pacheco soutenait le contraire; à l'entendre, c'était un article d'un grand poids contre les erreurs présentes, et comme il avait pour partisans,

(1) Dans la congrégalioii générale du 13 août.

fè) Chap. 9.

(.5) 17 août.

(i)Cliap.?0.

(5) Mémoires de ScripandieUoiirnahieMassarelIi

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