CHAPITRE XII
Discussion sur la certitude de foi qu'on peut
avoir dans cette vie touchant Vétat de grâce.
1. Il ne faut cependant pas ranger au nombre de ces fictions ce qu'il dit de la certitude qu'on peut avoir dans cette vie touchant l'état de grâce.
Nous avons déjà montré que dans la congrégation du 17 août, tous niaient contre Luther que ce fût une telle certitude , quelque confiante qu'elle soit d'ailleurs, qui nous applique les mérites du Sauveur et nous rende justes. Ils niaient également qu'elle fût nécessaire à l'homme juste, comme l'enseigne un certain Manuel de Cologne , dont les ouvrages respirent, dans plus d'un endroit, les erreurs de Bucer. Cependant Plus , général des Conventuels, appuyé, comme il le prétendait, de l'autorité de Scot, soutenait qu'il est des cas où elle peut se rencontrer. D'autres niaient que ce fût jamais possible. Les légats voulaient donc qu'on passât à la discussion des points de doctrine. Mais le cardinal Pacheco et beaucoup d'autres avec lui , comme il a été rapporté, demandèrent avec instance qu'on traitât cette matière à fond.
2. Etdèslecom.mencement,dans les assemblées de théologiens du second ordre , la majorité raisonna dans le sens de Plus. Mais il en est de la vérité comme de la fumée qui va toujours en s'étendant : et ainsi le sentiment d'abord le moins suivi , devint avant la fin du concile le sentiment le plus commun , et après le concile, ce fut le sentimentdetoulle monde. Cequi en faisait la base, c'estquetout chrétien parvenu à l'âge de discrétion sait qu'il a contracté le péché, au moins le péché originel : et cela posé, il n'a pas de moyen de savoir avec certitude qu'il lui a été remis, à moins que Dieu ne le lui révèle exprès. La preuve qu'on en donnait, c'est que cette certitude, qui va jusqu'à l'évidence, ne peut s'acquérir par la lumière naturelle , comme il est clair, ni par l'enseignement des Ecritures : nulle part on n'y dit que quelqu'un de nous soit actuellement en grâce : non plus que par la doctrine des conciles et de l'Eglise; puisque jamais on nel'adécidéd'une personne vivante. Il ne resterait donc qu'une seule manière , c'est-à-dire cette certitude qu'on tire de deux propositions dont Tune révélée expressément de Dieu , et l'autre évidente par la lumière naturelle, comme par exemple : je sais que jai péché en Adam , puisque la foi me le révèle de tous les hommes ; et il m'est évident d'une évidence naturelle que je suis homme : mais nous ne pouvons pas même avoir cette espèce de certitude que nous sommes justes ; car la foi nous révèle trois modes de justification.
.3. L'un par le moyen du sacrement, quand Jésus-Christ dit du baptême : Celui qui croira et sera baptisé sera .iauvé; et de la pénitence : Ceux dont vous remettrez les péchés, ils leur
seront remis. Mais pour que le baptême soit valide, il faut l'intention du ministre, intention qui est un acte intérieur de la volonté dont aucun autre homme que lui ne peut être sûr jusqu'à l'évidence et jusqu'à l'assurer avec serment. L'autre mode de justification qui nous est révélé , c'est le martyre , selon cette parole de Jésus-Christ : Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père. Mais le martyre ne s'accomplit que parla mort; donc, pendant la vie, le martyre ne peut donner la certitude qu'on est en grâce. Le troisième mode qui nous est pareillement révélé , c'est l'amour de Dieu par dessus toutes choses et la contrition parfaite, selon ces paroles •■ Taime ceux qui m'aiment : convertissez-vous à moi , et je me convertirai à voiis. Or, d'abord , qui est-ce qui peut être sûr d'avoir l'amour parfaitdeDieupardessus toutes choses ? la détestation du péché conçue par cet amour de Dieu par dessus toutes choses ? Outre cela , il y en a quelques-uns qui demandent que cet amour et celte contrition , pour être efficaces hors du sacrement , soient accompagnés de beaucoup de circonstances, et surtout d'une détermination dans l'intention telle qu'on ne saurait jamais en avoir pleinement la certitude.
4. Sarpi, en rapportant ici les raisons de» l'un et l'autre parti , a soin, selon sa coutume, de faire valoir celles en faveur de l'opinion non seulement qui admet cette certitude dans quelque cas particulier, mais qui la suppose communément dans tous les justes : opinion qui, entendue dans ce sens, n'est certainement pas catholique : et il dissimule les raisons opposées : aussi les arguments que j'ai cités et que produisaient dans l'écrit où était motivé leur sentiment , Richard du Mans , Barthélemi Miranda et les autres , il les passe sous silence : il tait aussi les tém.oignages des saints Pères ;il dit même en parlant de ces derniers, qu'à les voir émettredes propositions favorables à l'un ou à Tautre parti, on s'apercevait bien qu'ils avaient parlé selon la circonstance, afin tantôt d'encourager les timides, et tantôt de réprimer les audacieux. Mais arrêtons-nous ici.
5. On peut bien se permettre, pour encourager les timides , de dire qu'on ne doit pas douter de la rémission de ses propres péchés , quand on a rempli les conditions obligées; et on entend parler par là de ce doute qui tourmente et qui empêche d'agir: lors même que cette doctrine inspirerait accidentellement plus de confiance qu'on ne devrait avoir, il en résulterait peu de mal : mais on ne pourrait pas dire qu'il est permis d'enseigner que sans cesse on doit vivre dans ce doute , si au contraire il était vrai qu'une seule fois, que n?ême toujours , on en eût une certitude de foi , parce que ce serait donner occasion de faire un acte d'infidélité, ce qui est le plus préjudiciable des péchés. Et cependant les Pères Sttmetlent généralement cette incertitude. Je n'en citerai que deux de tant d'autres que je pourrais rapporter. S. Augustin, dans sa trenti -cinquième homélie : Taiidis que no^ls sommes ici-bas , nous ne pouvons juger , je ne dis
LIVIŒ IIlJlïlËME.
pas de ce que nous serons, mais même de ce que nous sommes. S. Grégoire (1) répomiant plus longuement à Gregoria, filie d'honneur (lerimpératrice, qui désirait par quelque révélation faite à ce saint, avoir la certitude que ses fautes lui étaient pardonnées, lui parle
hasard, remercier un prince dont le ministre me dit que son maître m'a accordé une grâce ? Et cependant ce ministre peut avoir menti, sans que pour cela il doive y avoir dans mon remercîment folie et sottise aux yeux de ceux qui Vauront entendu. Un père de famille no
Vous m'avez demandé une chose diffi- remercie-t-il pas Dieu chaque jour de con-
ainsi
cite et inutile : difficile , parce que je suis indigne d'une révélation divine; inutile , parce qiiil ne faut pas que vous perdiez tout souci de vos péchés avant le dernier jour de votre vie , quand vous ne pourrez plus les pleurer : tant que ce jour n'est pas venu, votis deveztoujours demeurer tremblante et inquiète au souvenir de vos péchés , et les laver chaque jour dans vos larmes.
6. Sarpi, parlant au nom de ceux qui soutenaient le contraire, dit qu'on ne lit jamais dans l'Evangile que Jésus-Christ ait remis leurs péchés aux pécheurs , sans y lire également qu'il leur ait dit : Croyez avec confuince que vos pèches vous sont remis, ou d'autres paroles semblables : donc , conclut-il, donner cette certitude, ce n'est pas tellement exposer àl'orgueil, que pour l'éviter on doive toute sa vie demeurer dans l'incertitude, comme l'inféraient les adversaires. Beauraisonn£mcnt I D'abord , on ne dit pas qu'avoir cette connaissance soit en soi une occasion de s'enorgueillir, puisque ce serait, proportion gardée, applicable à tous les bienfaits que Dieu nous accorde, et qu'ainsi une pareille conclusion irait à nous persuader que tous les bienfaits de Dieu devraient nous demeurer inconnus : mais, on dit qu'une telle certitude nous rendrait lâches dans les œuvres laborieuses de la pénitence, œuvres qui nous servent tantà nous abstenir du mal à l'avenir, qu'à nous avancer dans le bien. En second lieu, est-ce que Jésus-Christ, en même temps qu'il consolait par cette sécurité ceux avec lesquels il daignait traiter personnellement, ne pouvait pas l'accompagner d'un si fort préservatif de grâce qu'elle ne dégénérât ni en arrogance ni en lâcheté? Mais ces privilèges miraculeux , il ne convient plus, selon l'ordre présent delà divine Providence, de les étendre au commun des hommes ; autrement
server la vie et la fortune à ses enfants? Et néanmoins quelle certitude infaillible a-t-il que, dans ce moment, ses enfants vivent , et qu'une mort imprévue ne les a pas enlevés ; que ses biens lui restent, et que quelque inondation ou quelque autre accident ne les a pas soudainement détruits? Quand arrive à quelqu'un la nouvelle ou d'une dignité qu'il a obtenue, ou d'une victoire qu'il a remportée , n'est-ce pas une pratique de piété louable et ordinaire d'en remercier Dieu, quoiqu'on n'ait pas alors la certitudeinfailiible que le messager est véridique, et quoique quelquefois il nous arrive de découvrir ensuite qu'il a menti. Comment sa haine pour le concile aveuglait-elle Sarpi (homme d'ailleurs qui ne manque pas d'esprit) au point de l'empêcher de voir des vérités aussi claires ? Comment ne se rappelait-il pas que celte vie, loin d'être un ciel serein où tout soit clair, n'étant qu'une vallée ténébreuse d'opinions , il s'y est introduit le mot de certitude morale, c'est-à-dire d'une connaissance telle qu'au fond elle n'est pas certitude ; mais que ne pouvant pas, dans les choses humaines, y en avoir déplus parfaite, elle est aussi jpropre que si elle allait jusqu'à la certitude, a nous diriger dans ce qui a rapport à la morale, c'est-à-dire aux mœurs? et agir autrement, ce serait véritablement folie et sottise.
8. Sarpi ne laisse pas d'apporter à l'appui de cette certitude infaillible différents passages de l'Ecriture et différentes réponses aux témoignages allégués contre , et il oublie les solutions si claires qu'on adonnées des uns, et les objections opposées aux autres , je ne dirai pas par les auteurs de controverse et surtout par le cardinal Bellarmin (1) , mais par ceux qui écrivirent sur cette matière dans le concile : l'un de ces derniers, Richard du il faudrait associer tout le genre humain aux Mans, détruit dans une dissertation où l'érufaveurs accordées par Jésus-Christ à la Ma- dition est portée jusqu'à l'évidence , tout ce deleine, au bon larron et aux autres pécheurs de ce genre.
7. Il poursuit son raisonnement en montrant que l'Ecriture nous oblige à remercier Dieu du pardon que nous en avons obtenu : et qu'il y aurait folie et sottise de nous enten-
que les adversaires avaient objecté. Je ne veux pas m'exposer à devenir trop long en m'étcndant ici sur des points de doctrine bien connus ; je me contenterai de faire remarquer dans Sarpi quelques faussetés de fait Toujours attentif à avilir l'autorité des
es
dre adresser des remercîments pour une chose scolastiques , pour émousser les aruies qui
qu'il est incertain que nous ayons reçue ou non. Si ce mot il est incertain , signifie qu'on n'a pas beaucoup de fondement de regarder comme vrai, on lui accorde cette proposition ; mais elle n'a pas trait à la question dont il s'agit. S'il signifie qu'on n'a pas de certitude infaillible, sens dans lequel cette proposition aurait trait à la question , elle est fiiusse et ridicule. Est-ce donc que je ne dois pas, par
(1) Dans la ieure 22 du liv. G.
portaient les coups les plus redoutables à sa secte , il rapporte que les adversaires demandèrent hautement qu'on ne fît pas attention aux scolastiques, en disant qu'ils ne s'attachent qu'à la raison philosophique, raison qui ne peut servir à nous faire juger des divins mystères. Comment pouvait-ce être là ce qu'ils demandaient, puisque lui-même a diS que, parmi eux , les Carmes suivaient cette
(1) Dans Jo livre 3, de Juslificalwne, au cliap. 0.
mSTOiilE DU CONCILE DE TRENTE.
opinion qu'ils tenaient de Jean Bacon , chef de leur école? Comment, si le général des Conventuels ne faisait pas non plus autre chose, quand il défendait Scot ? Comment, si Catharin cite comme de son opinion Alexandre d'Alis (1), et beaucoup d'autres scolastiques?
9. Mais une autre fausseté de cet auteur vraiment risible, c'est lorsqu'il en vient à expliquer quel fut le sens dans lequel on enlendit le décret, et comment les deux partis l'adoptèrent. La rédaction du décret portail : qu'on ne peut être sûr qu'on est en grâce d'une certitude de foi qui ne soit pas sujette à fausseté : or Sarpi prétend que Catharin et ses partisans y souscrivirent , parce que celui qui est en grâce, peut cesser d'être en grâce; et qu'ainsi cette foi peut être sujette à fausseté : qu'il peut arriver que celte proposition qu'on tient maintenant pour être de foi, devienne fausse. Est-il possible qu'un homme instruit comme Sarpi, et qui se vante d'avoir lu l'apologie de Catharin, profère des sottises aussi puériles? C'est donc que l'article du Symbole, par lequel nous croyons que Jésus-Christ doit venir juger les vivants et les morts, peut être sujet à erreur, parce que quand Jésus-Christ viendra réellement pour juger, il ne sera plus vrai de dire qu'il est devant venir. C'est donc que l'article par lequel les anciens Patriarches et la sainte Vierge elle-même croyaient que le Messie devait naître, pouvait être sujet à fausseté, parce qu'il vint un temps où cela ne fut plus vrai , et où la foi conduisit la sainte Vierge elle-même à croire que le Messie était né. C'est donc que tout ce que dit un écrivain canonique quelconque, par exemple , S. Paul , de sa propre personne et de l'état de ce temps là, a été sujet à fausseté, parce que maintenant aucune de ces choses n'est plus vraie. Quel est l'écolier, pour peu qu'il ait quelque notion des livres d'Aristote de l'Interprétation, qui ne sait pas que , lorsque la proposition se lie à un temps déterminé, elle ne peut changer pour devenir fausse de vraie qu'elle est, parce qu'il ne peut être vrai par rapport au même temps, que la chose ait été tout à la fois et n'ait pas été ; et que si la proposition se rapportait à un autre temps, elle ne serait plus la même proposition; car, qu'elleénoncerait un autre objet? Jamais donc conception aussi folle ne vint à l'esprit de personne. Sarpi serait plus excusable, s'il avait avoué qu'il ne comprenait pas l'interprétation subtile que Catharin donnait à ce décret , pour montrer qu'il ne renfermait rien de contraire à son opinion. Car beaucoup d'hommes très-êclairés ne la comprirent pas non plus, tant l'exposition qu'il en avait faite était obscure. Cette conduite lui a coûté cher; plusieurs ont cru que son opinion était comprise dans la condamnation du concile. Je m'efforcerai d'exposer le plus clairement que je pourrai, d'un côté, ce qu'il me semble que Catharin a
\ dit , et de l'autre ce que je crois qu'il a voulu
\ dire.
(1) Dans Fa réponse à l'Apologie de Solo.
10. Il distinguait une double foi: l'une catholique, c'est-à-dire universelle et qui embrassait les articles approuvés par l'Eglise : et les objets de celte foi, disait-il, ne peuvent être sujets à fausseté ; non parce que de leur nature ils sont tous objets de vérité nécessaire; il y en a quelques-uns qui pourraient arriver tout autrement, comme la trahison de Judas , le renoncement de saint Pierre , et une foule d'autres : non pas non plus seulement, parce qu'il est impossible qu'une chose révélée de Dieu soit fausse; celte considération d'infaillibilité est commune à tous les objets qu'on peut croire par actes de foi infuse : mais, par la raison toute particulière qu'il y a à l'appui de la promesse d'une assistance infaillible, que Dieu a faite à l'Eglise, des signes tels que Dieu n'aurait pas pu faire ihlervenirsa toute-puissance dans ces signes, si cette promesse n'avait pas été véritablement faite, et si, par conséquent, l'Eglise pouvait se tromper : c'est pourquoi c'est une vérité nécessaire et non contingente que : Quand V Eglise que Dieu a manifestée par des signes si frappants, propose une chose comme de foi, cette chose est vraie.
11. Il peut y avoir une autre sorte de foi , disait Catharin, dépendante non de la seule proposition de l'Eglise , mais ou d'une révélation particulière de Dieu ou d'une proposition universelle de l'Eglise, et en même temps de quelque vérité spéciale venue par ailleurs à la connaissance d'un particulier. Par exemple, l'Eglise enseigne que tout homme baptisé est délivré de la faute originelle ; je sais par expérience que j'ai baptisé un enfant : et je prends de là occasion de vouloir reconnaître par un acte de foi que cet enfant est délivré du péché, en lui appliquant en particulier ce que l'Eglise décide en général sans en faire l'application à un enfant plutôt qu'à un autre individu. Or, ce n'est pas là la foi catholique, c'est-à-dire commune à tous les fidèles dont plusieurs ne savent pas que cet enfant est baptisé; vérité purement de fait, à laquelle l'Eglise ne rend aucun témoignage. Et ainsi, quoique dans mon particulier , à cause de celte évidence morale que j'ai de son baptême, je puisse le considérer comme compris dans la révélation universelle de Dieu, et croire de foi , si je le veux , qu'il est délivré du péché; néanmoins cet objet en lui-même , est sujet à fausseté; car, il pourrait être arrivé que la liqueur dont je me servis pour le baptiser , bien qu'elle parût être de l'eau, ne fût pas véritablement de celle qui est nécessaire pour la validité du baptême; et dans ce cas , comme il serait faux que cet enfant fût compris dans la révélation divine,
l'habitude delafoi n'influerait pas sur cet acte de fçiusse croyance que je forme. Catharin disait qu'il en était de même des révélations particulières; car, que l'ange de ténèbres se transformant quelquefois en ange de lumière, il peut arriver que ce qui a apparu à quelqu'un et qui l'a porté à faire un acte de foi, soit une illusion, et par conséquent cette sorte de foi peut être sujette à fausseté : non pas que 1 acte même qui procède de la foi in-
mi
fuse puisse jamais être faux , puisqu'on suppose qu'il a pour objet la révélation divine ; mais parce que , supposé même tout ce qui me fait croire que cette chose est révélée de Dieu , il peut arriver que ce ne soit pas vrai : ce qui ne peut avoir lieu par rapport aux articles de la foi catholique.
12. Telle était , à ce qu'il semble , l'opinion de Catharin; et ce fut pour cela que lui et ses partisans ne voulurent pas qu'on exceptât, dans le décret , le cas de la révélation particulière , comme quelques-uns le prétendaient, et comme on l'accepta (1) en condamnant la certitude de la prédestination; car, comme la révélation particulière se fonde sur une foi particulière , et non sur une foi catholique et universelle, si ce cas s'exceptait, on montrait que la règle pour le reste comprenait toute sorte de foi divine, et que, par conséquent, elle condamnait le sentiment de Catharin. Et pour dire la vérité , quoique je regarde cette opinion comme fausse et comme peu sûre, parce qu'elle a contre elle l'autorité des Ecritures, des Pères, des anciens Scolastiques les plus fameux et de tous les modernes, je ne pense pourtant pas que le concile ait eu l'intention de la condamner expressément, si ce n'est peutêtre autant qu'elle est et demeure condamnée dans la conséquence qu'on en tire véritablement , mais qui est niée par Catharin.
i3. Les plus fortes conjectures me conflrment dans ce jugement : pour commencer par la dernière dans l'ordre du temps : si ce sentiment eût été condamné , on n'aurait pas permis à l'auteur, pendant la durée même du concile , et du vivant des légats et des évêques , de faire imprimer des écrits pour en soutenir la défense. Secondement , dans la congrégation du 17 août, aussi bien que dans celle du 17 décembre, il fut arrêté qu'on ne toucherait pas à cet article en tant qu'il faisait question parmi les catholiques : et la seconde fois il y eut jusqu'à trente-trois Pères qui furent de cet avis : seize seulement s'y opposèrent, et six ne se prononcèrent pas. Il n'est donc pas vraisemblable que peua-peu ils se soient accordés à condamner une opinion qui avait pour elle, dans le concile même, beaucoup de théologiens distingués , tant de ceux qui n'étaient que conseillers, que de ceux qui avaient voix délibéralive. Troisièmement, on supposa cette même résolution dans une assemblée de prélats théologiens, tenue devant Cervini le 8 janvier; et ce fut pour s'y conformer qu'on proposa un mode de rédaction : et les Pères demandèrent, pour répondre, jusqu'au jour suivant; ils le firent , et en conséquence le décret fut dressé dans la congrégation tenue par les mêmes le 9 janvier. On s'entendit tout d'abord sur le fond; il ne resta de doute que sur le point de savoir s'il fallait joindre l'épithèle de catholique à cette foi touchant sa propre justification qu'on s'accordait à condamner dans l'homme. Mais le cardinal Cervini rappela que ce décret devait être la confirmation
(i) Dans la session 0% cli. 12.
Cowc. DE Trente. II.
de la censure que l'université de Paris avait faite de la doctrine de Luther; et que Luther ne parlait pas que cette foi fût catholique et universelle , aucun homme ne pouvant connaître les dispositions intérieures d'un autre; qu'ainsi l'addition d'une telle épithète ne condamnait pas l'erreur que cette université avait relevée dans Luther ; et il arriva de là, qu'au lieu de catholique, on proposa les expressions citées : avec une certitude de foi qui ne saurait être sujette à fausseté ; expressions que tous adoptèrent unanimement et avec joie. Or, comment en aurait-il été ainsi, si le sens de ces paroles avait renfermé la condamnation de l'un des deux sentiments défendus jusqu'alors si ardemment et par tant de Pères , sentiments touchant lesquels on avait pris la veille la résolution de ne rien décider? Enfin, lors de la tenue de la session , quand on proposa aux Pères le décret de la justification, Vigerius , évêque de Sinigaglia , remit un billet dans lequel il disait qu'il approuvait le décret, pourvu que, dans cet article, on ne condamnât que les hérétiques , sans préjudice des opinions des catholiques. Cette réserve n'aurait pas été apportée par un homme aussi savant, s'il eût su dès lors que l'intention du concile avait été de condamner l'opinion de Catharin; mais dans ce cas il se fût contenté ou d'approuver ou de rejeter absolument le décret : instruit au contraire, d'un côté, de l'intention au concile ; et, de l'autre , persuadé de l'ambiguité que présentaient les paroles dont il se servait, et du danger qu'il y aurait pour quiconque n'aurait pas la connaissance des faits, de les prendre dans un autre sens, comme il est arrivé , il crut devoir user de celte protestation.
li. Sarpi se récrie fortement ici contre le concile, l'accusant d'avoir dressé des décrets de telle manière que le sens en était ignoré de ceux mêmes qui y assistaient , comme il paraît par la dispute qui s'éleva aussitôt après entre Soto et Catharin au sujet du sens de ce décret. Mais ce qui le trompe, c'est qu'il confond le sens du décret avec les conséquences du décret. Le sens était indubitable pour ceux qui assistaient au concile ; c'était celui-ci: qu'on ne peut avoir, touchant sa propre justification, de foi accompagnée d'une certitude telle qu'elle ne soit point sujette à fausseté. Delà Soto prétendait qu'on ne pouvait avoir à cet égard aucunement de foi infuse, toute foi infuse allant jusqu'à la certitude : parce que , disait-il, que nous considérions soit l'infaillibilité de l'acte, soit l'infaillibilité de la parole divine, toute foi infuse est douée de cette certitude : si nous voulons quelque chose de plus encore, c'est-à-dire, que l'objet soit infaillible de sa nature , c'est ce qui n'a pas lieu même pour la foi universelle et catholique qui croit beaucoup de vérités contingentes.
15. Ce raisonnement paraissait évident à Soto et ensuite aux autres : c'est pourquoi le cardinal Bellarmin, fondé sur ce décret, ne dit pas que le sentiment de Catharin soit hérétique, mais erroné : qu'il en vient à dire
fNeuf.J
des choses directement contraires au concile dans leur conséquence. Catharin de son côté niait cette consé(|uence , supposant une certitude spéciale du côté des objets mêmes, dans les articles delà foi catholique; certitude qui n'est pas sujette à doute et à fausseté, en tant qu'elle porte sur ce fait dont elle nous rend certains, que cesarti^essontrévélésdeDieu : et cette certitude, disait-il, jusqu'aux Luthériens l'admettent dans leur foi privée ; car, ils ne distinguent pas deux sortes de foi, ils ne veulent pas entendre parler d'église invisible, ni d'aucune autre foi que de la foi privée. Catharin avouait que pour cette certitude, on ne peut l'avoir touchant la justification de soi-même , qu'il n'y avait rien qui s'opposât à ce sens, comme le prétendait Soto, dans le préambule du décret où l'on dit que chacun peut douter et craindre en songeant à sa propre faiblesse et à son indignité : car, qu'il résulte seulement de ces paroles qu'il est permis de douter en songeant qu'il peut y avoir erreur dans les raisons qui semblent nous autoriser à faire à te! cas particulier l'application de ladécisiongénéraledel'Eglise, et que par conséquent un chrétien n'est pas tenu de souffrir le martyre pour la défense de celte vérité, et que cela sufflt au but du concile qui parle ainsi pour rejeter expressément la doctrine de Luther, selon laquelle on requiert dans tous les justes cette certitude inébranlable de leur propre justice. Mais qu'il ne faut pas conclure de là qu'il ne soit pas également permis, supposé que l'objet soit réellement ce qu'il paraît, de lui appliquer en particulier ce que l'Eglise décide en général, et de s'efforcer de former un acte de foi infuse qui aura lieu toutes les fois que de fait l'objet sera vrai. Le concile n'usa donc pas à dessein , pour tromper, de paroles à double sens,comme le veut Sarpi : mais il n'y a d'ambiguilé que dans les conséquences qu'on prétend en tirer. Qu'y a t-il de plus clair en soi que la lumière? qu'y a-t-il aussi de plus fécond en conséquences obscures etdouteuses dans la tête des philosophes.