‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 75 sur 348 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Contenu des dix autres chapitres où il est question de la justification; et diverses observations pour en faciliter l'intelligence à l'aide des faits.

1. Dans le septième, on dit tû ; cette disposition ou préparation est suivie de la justification elle-même; que la justification n'est pas seulement la rémission des péchés, mais aussi la sanctification et le renouvellement de l'homme intérieur par la réception volontaire de la grâce et des dons qui l'accompagnent. D'où il arrive que l'homme d'injuste devient juste , et ami, d'ennemi qu'il était, pour être, selon l'espérance qui lui en est donnée, héritier de la vie éternelle.

On assigne successivement les causes de celte justification : la finale, c'est la gloire de Dieu et de Jésus-Christ et la vie éternelle ; l'efficiente, c'est Dieu ; la méritoire, c'est le Sauveur, qui nous a mérité la justification par sa croix, et qui a satisfait pour nous à son Père ; l'instrumentale, c'est le sacrement du baptême, qui est le sacrement de la foi sans laquelle pcrsonne n'a jamais pu être justifié ; son unique cause formelle, c'est la justice de Dieu, non la justice par laquelle il est juste lui-même, mais celle par laquelle il nous justifie ; de telle manière que nous ne sommes pas seulement réputés justes, mais que nous nous appelons justei , et que nous le sommes en effet , recevant en nous la justice, chacun selon sa mesure et selon le partage qu'en fait le Saint-Esprit, comme il lui plaît , et suivant la disposition propre et la coopération de chacun ; que , quoique nous ne puissions jamais être justes , à moins que les mérites de Jésus-Christ ne nous soient appliqués , néanmoins cette justification se fait quand, par Jésus-Christ, la charité de Dieu est répandue dans nos cœurs et qu'elle y demeure inhérente. D'où il arrive que , dans la justification,rhomme reçoit tout ensemble, avec la rémission des péchés, la foi, l'espérance et la charité. Car la foi seule, sans l'espérance et la charité, ne nous unit pas parfaitement à Jésus'Christ, et elle ne nous rend pas ses membres vivants : mais ce n'est là l'effet que de cette foi qui opère par le moyen de la charité ; et c'est cette foi que demandent les catéchumènes , quand ils demandent la foi qui donne la vie éternelle.

2. Ce que j'ai à remarquer sur ce décrel, c'est premièrement qu'on y condamne les erreurs de Luther qui niait la forme intrinsèque justifiante, etn'admeltail pas que le péché fût véritablement effacé : au contraire il voulait que l'homme, encore bien qu'au fond il ne devienne jamais juste , soit réputé tel par l'imputation de la justice extrinsèque du Christ : c'est qu'aussi on y réfute l'opinion de Seripandi dont il a été parlé. Ce prélat avait pensé que la justice extrinsèque du Christ

est renfermée dans la forme qui juslifle l'homme : c'est en second lieu, que quelques scolastiques s'imaginanl que la justification se faisait par une grâce qu'ils distinguaient de la charité, d'autres prétendant que c'était par la charité elle-même et qu'il n'y a pas de grâce distincte de la charité qui nous justifie, la commission se proposa sagement d'user tantôt de l'une, tantôt de l'autre expression , et quelquefois de toutes les deux , comme dans le onzième canon, pour s'abstenir de prononcer si c'étaient deux choses distinctes, ou si elles ne faisaient qu'une seule et même chose.

3. C'est en troisième lieu que, sur l'observation de quelques-uns qui représentèrent que la charilé mentionnée dans le chapitre précédent était comptée au commencement de ce chapitre parmi les choses qui disposent à la justification, et qu'ensuite on la donnait comme cause formelle de cette même justification, la commission répondit que, dans le premier passage, on parlait d'un acte de charité, supposant quelque charité dans l'homme qui n'a pas la justice, mais qui la désire; que dans le second , c'est de l'habitude de la charité qu'il est question.

Ce que je remarque enfin, c'est quele concile eut en vue dans son décret l'habitude infuse de la justice, et non simplement la justice intrinsèque, sans déterminer si elle est ou acte ou habitude , comme paraît le croire Gabriel Vasquez. Ce qui me le fait penser, c'est que quelqu'un demandant qu'on déclarât plus explicitement que la justice a lieu par habitude infuse, la commission répondit que^'était suffisamment exprimé par le mot d'inhérent qui implique stabilité, et convient aux habitudes et non aux actes.

k. Dans le huitième chapitre on enseigne que, d'un côté, on dit que l'homme est justifié par la foi, parce qu'elle est le principe et le fondementde toute la justification ; et, de l'autre, qu'il est justifié gratuitement, parce que rien de ce qui précède la justification, soit la foi, soit les œuvres, ne peut la mériter.

Je fais observer qu'ici il ne s'agit pas du mérite ex con^Two, mais de celui de condigno. Car quelques Pères faisant instance pour que ces paroles ( celles qui étaient d'abord dans le septième chapitre) fussent ôtées, sous le prétexte qu'elles portaient atteinte aux œuvres faites en vertu de la foi, on répondit que ces œuvres ne méritent pas non plus la justification à titre de justice. D'où on voit qu'on parlait d'un mérite parfait et tel que la récompense ne lui convienne pas seulement, mais qu'elle lui soit due. Ce n'est pas là le mérite de congruo ; c'est bien celui de condigno. Il y a plus, comme un des points le plus subtilement discutés avait été de savoir comment on devait expliquer ce mot de l'Apôtre, que Vhomme est justifié gratuitement par Dieu, il y en eut qui proposèrent de l'entendre en disant que la foi est un don gratuit de Dieu : naais beaucoup ne furent pas satisfaits de cette explication, parce que, posé même que la foi fût dans le pécheur, il est vrai que Dieu

le justifie gratuitement; d'autres voulaient qu'on fit la légère addition de sans les œuvres, mais la majorité s'y opposa, en alléguant pour raison qu'outre la foi il y a des œuvres qui sont utiles et nécessaires pour notre justification. Le cardinal Cervini proposa donc, dans une congrégation de théologiens (1) pris parmi les Pères, la rédaction telle que nous la lisons maintenant, et elle fut acceptée par la majorité. Toutefois le général des conventuels et celui des augustins déclarèrent qu'on n'entendait pas par là refuser à la foi et aux actes qui dépendent de la foi le mérite ex congruo de la justification.

5. Vient ensuite le neuvième chapitre ou il est traité de la confiance qu'on doit avoir dans la rémission de ses propres péchés. Nous en avons déjà longuement parlé.

On déclare dans le 10' que la justice s'accroît par V observation des commandements et par les bonnes œuvres, avec la coopération de la foi.

Il est dit dans le onzième que personne, quelque justifié qu'il soit, n'est exempt de l'observation des commandements ; et que personne ne doit avancer cette parole téméraire et interdite par les Pères sous peine d'anathème , que l'observation des commandements est impossible à un homme justifié : car, que Dieu ne commande paj des choses impossibles , mais qu'en commandant, il avertit de faire ce qu'on peut, et de demander ce qu'on ne peut pas, et il ni^de pour qu'on le puisse. Cette proposition est de S. Augustin dans le livre de la Nature et de la Grâce (2) sauf les dernières paroles, et il aide pour qu'on le puisse, qu'on a extraites d'autres passages du même auteur. Et comme, dans la première rédaction des décrets, elles n'avaient pas été mises dans le cinquième canon où il était traité de celte matière, on fit bien de les ajouter ici pour démontrer que cette impossibilité de l'observation des commandements n'a lieu en nous que s'il y a de notre côté négligence des prières que nous devons faire. Et parce que les novateurs opposaient à ce pouvoir qu'a le juste d'accomplir toute la loi, et à cette vraie justice qui peut se trou ver dans l'homme, les endroits de l'Ecriture où il est dit que même le juste tombe journellement, et qu'il a besoin de demander la remise de ses dettes ; le concile répond à celte objection tacite en poursuivant ainsi : Car quoique dans cette vie mortelle jusqu'aux saints tombent joiirnellement dans des fautes légères, ils ne laissent pas pour cela d'être justes ; au contraire, ils n'en sont que plus tenus à marcher dans la voie de la justice. Et Dieu n'abandonne point ceux qui sont une fois justifiés par sa grâce , s'il n'est abandonné le premier pur eux.

0. Je veux faire remarquer à cette occasion que dans ce passage le concile n'a pas voulu seulement dire que Dieu, s'il n'est pas aban-

(1) Du 22 décembre.

(2) Chap. 45.

donné par nous le premier, ne nous aban- 9. Voici en substance ce qu'il y a dans le donne pas en nous ôtant l'habitude de la seizième que , quant à ceux qui font h bien grâce et en rompant toute amitié avec nous , jusqu'à la fin , s^oit quils ne soient jamais tomcomme l'a entendu un auteur qui a expliqué bés , ou que tombés, ils se soient relevés encet endroit; mais il a voulu déclarer que si suite, il faut leur présenter la vie éternelle, et l'offense ne précède pas de notre part, il ne comme une grâce promise par miséricorde aux nous abandonne pas en nous privant de son enfants de Bien , et comme une récompense secours : ce qui démontre que ça été là l'in- qui selon la promesse de Dieu doit être fidèletention du concile, c'est que, dans la première ment octroyée aux bonnes œuvres et aux mérédaction de ces décrets, il y avait d'autres pa- rites; que Jésus-Christ , comme la vigne le rôles desquelles il résultait clairement qu'on fait dans les branches, répand continuellement y parlait de la grâce actuelle, c'est-à-dire en nous sa vertu qui précède . accompagne et d'un secours , et non de la grâce habituelle , suit toujours les bonnes œuvres ; vertu sans lac'est-à-dire de la forma qui justifie; on ajou- quelle les bonnes œuvres ne seraient ni agréatait que cette grâce empêche souvent que blés à Dieu ni méritoires , de sorte qu'il ne Dieu ne soit abandonné et que c'est à elle manque rien à ces œuvres pour satisfaire à la qu'on doit quelquefois de retourner à Dieu justice divine, et pour mériter la vie éternelle après l'avoir abandonné. Ces paroles ne pou- à celui qui les fait, pourvu qu'il meure en valent s'entendre d'une autre grâce que de grâce ; que cette même justice qui est dite nôl'actuelle , c'est-à-dire d'une assistance, et tre en tant qu'elle est inhérente en nous , est on ne les ôta que pour être plus court. aussi la justice de Dieu, parce qu'il la répand

7. On condamne ensuite quiconque place en nous par les mérites de Jésus-Christ ; que , toute sa confiance dans la foi seule; et égale- quoiqu'on donne beaucoup aux mérites dans ment celui qui dit que même le juste dans tou- les Ecritures , il ne faut pas que le chrétien se tes ses bonnes œuvres, ou mérite les peines éter- confie et se glorifie en lui-même, et non pas nelles, ou pèche au moins véniellement, si outre en Dieu dont la bonté est si grande qu'il a l'intérêt de la gloire de Dieu qu'il aprincipa- voulu que ses propres dons devinssent des mélement en vue, il jette aussi les yeux sur la ré- rites pour nous.

compense éternelle. 10. Tous ces décrets sont appuyés , disons

Dans le chapitre douzième on nie que per- mieux , composés de paroles tirées de l'Ecri-

sonne, à moins d'une révélation particulière, ture et des saints , et surtout d'Augustin. On

soit jamais assuré d'être parmi les élus. finit par conclure en ces termes : Après cette

Dans le treizième on défend que personne explication de la doctrine catholique touchant

se promette certainement le don de la persévé- la justification que chacun devra embrasser

rance , quoique tous doivent avoir v/ne con- fidèlement et constamment souk peine de ne

fiance très- ferme dans le secours divin ; parce pas être justifié , il a plu au suint concile de

(j^e, si nous ne manquons pas les premiers à la joindre les canons suivants , afin que chacun

grâce. Dieu qui a commencé la bonne œuvre, sache non seulement ce qu'il doit tenir et sm—

la conduira abonne fin, opérant le vouloir et vre, mais aussi ce qu'il doit fuir et éviter,

l'effet. Au reste on avertit que tous aientàser- Les canons dont il est ici question répon-

vir Dieu avec crainte et tremblement. dent à ce qui a été décidé dans les décrets ; et

8. Dans le quatorzième on enseigne que c'est pour cela que je ne juge pas nécessaire ceuùc qui sont déchus après le baptême peuvent de les rapporter. Je dirai seulement que ce se relever par le sacrement de la pénitence que qu'il y a de plus que ce qui est décidé dans Jésus-Christ établit, quand il dit aux apôtres : les décrets , c'est l'anathème du sixième ca- « Recevez le S.-Esprit ; ceux à qui vous re- non porté contre quiconque dit, comr.ie dia mettrez les péchés, ils leur seront remis; et sait Luther, qu'il n'est pas au pouvoir de « ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront l'homme de mal faire, mais que le mal non « retenus; » et que par conséquent la péni- moins que le bien, c'est Dieu qui le fait , non tence, quand on a été baptisé, comprend aussi seulement en tant qu'il le permet , mais même la confession sacramentelle en acte, ou en désir proprement et par lui-même , tellement que la qu'on réalise lorsqu'on le peut, et l'absolution trahison de Judas n'est pas moins l'ouvrage de du prêtre et la satisfaction non pas pour les Dieu que la vocation de S. Paul.

peines éternelles qui sont remises avec l'offense, 11. Quelques-uns, pour emj)êcher l'admis-

par le sacrement ou par le désir du sacrement ; sion de ce canon, représentèrent que Dieu non

mais pour la peine temporelle qui n'est pas seulement permet le péché, mais que même,

toujours, comme il arrive dans la première comme cause première de toutes choses, ii

justification qui a lieu par le baptême, entière- prête véritablement son concours à cet acte.

mentremise à quiconque n'a pas été reconnais- Néanmoins on passa outre; et ce qui fit

sant de la grâce une fois reçue. prendre ce parti, c'est, si je ne me trompe,

On décide dans le quinzième , que ce n'est que le canon parle expressément non d'une

pas seulement par le péché d'infidélité , mais cause physique, mais d'une cause morale à

aussi par toute espèce de péché mortel qu'on laquelie on impute l'œuvre , puisque le but

perd la grâce divine, quoiqu'on ne perde pas qu'on a dans ce canon est la condamnation

la foi. Quelques-uns voulaient qu'on se ser- des hérétiques qui disaient que , comme

vît de l'expression plus i^ropre d'apostasie , l'homme ne peut faire le bien, s'il n'y est

et non de celle d'infidélité ; mais on main- excité et poussé par Dieu , ainsi, il n'est pas

tint ce mot pour s'opposer à l'erreur de Lu- non plus en son pouvoir de faire le mal ,

ther dans les termes de Luther lui-même. mais qu'il faut également que Dieu le pousse;

à le faire ; d'où il arrive , concluaient-ils , (lue le mal autant que le bien est pareillement l'ouvrage de Dieu.

De plus , on dit dans le vingt-troisième canon que personne ne peut pendant toute sa vie éviter toutes sortes de péchés véniels , si ce nest par un privilège particulier de Dieu , comme cest le sentiment de VEglise à Végard de la bienheureuse Vierge. Je ne crois pas avoir besoin de m'excuser ici auprès de mes lecteurs de les avoir fatigués de toutes ces questions ardues. D'abord , parce qu'un écrivain n"a pas d'excuses à faire, quand il ne traite que des matières qui ont trait directement à son but; et ensuite, parce que, si l'aspect éblouissant des splendeurs divines offusque et blesse les yeux trop faibles, ils peuvent se détourner d'un autre côté, et le laisser à l'aigle dont il fortiûera le regard.

Page 1