‹ Histoire du concile de Trente (volume 3)Chapitre 76 sur 348 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Il est question de la translation entre le Pape et les légats , et pourquoi ceux-ci travaillaient avec tant de zèle à la procurer. 1. Au milieu de ces discussions spéculatives que la subtilité hérissait de difficultés , les légats ne relâchaient rien de leurs idées de translation , et s'appliquaient avec le même zèle à tout ce qui pouvait les réaliser.

J'ai ignoré pendant quelque temps la plus forte de toutes les raisons qui leur faisait désirer si ardemment ce changement; elle m'était totalement inconnue : et ce n'était pas sans quelque étonnement que je voyais le cardinal Cervini persister irrévocablement dans celte résolution , au point que l'horrible menace qui lui avait été faite au nom de l'empereur, non seulement ne le détourna pas de son intention, mais même ne l'empêcha pas de l'avouer hautement : les mémoires que j'avais lus d'abord ne spécifient pas cette menace; on y dit seulement qu'un cardinal espagnol justifia l'empereur (1) à Rome, en soutenant que ce qu'on lui prêtait répugnait à ce qu'on savait de son humanité; il rejetait tout sur l'envoyé, qu'il accusait ou d'avoir fait un conte, ou d'avoir rapporté une parole de colère qui était échappée à l'empereur dans son intérieur , et qu'il n'avait pas dite pour qu'elle fût proférée eu son nom. Ceci s'accorde avec ce que nous avons raconté antérieurement de l'aveu que l'empereur en avait fait au légat Farnèse.

2. Adrien, historien du temps , raconte (2) que cette menace de l'empereur consista à faire dire à Cervini que s'il procédait à la translation sans une bulle ou un ordre du Pape, il le ferait jeter dans l'Adige. Mais Sarpi, pour plus de brièveté, quand il raconte ce trait d'Adrien qu'il ne nomme pas, passe sous silence cette menace, sans doute parce qu'elle lui semblait détruire le piquant du fait ; mais la vérité l'aurait encore plus détruit : c'est que non seulement Sarpi est

(1) Lellro confideniielle d'un anonyme au cardinal Cervini, a la daie du 8 octobre, parmi les papiers de MM. Cervini,

(2) Année 1546.

en général ennemi de la vérité, mais que, dans cette circonstance, la vérité ôtait beaucoup de cette amertume qui lui plaît plus qu'aux femmes à humeur noire. Ainsi donc la vraie menace qu'adressa au cardinal Cervini, de la part de l'empereur, Aurélius, secrétaire du cardinal Madrucei, ce fut, comme je l'ai lu depuis dans l'original même d'une lettre (1) écrite par Cervini lui-même, au Pape, à ce sujet; que si sans en avoir reçu l'ordre du souverain Pontife, il venait, à force d'intrigues pour cela auprès des évêques , comme l'empereur apprenait qu'il faisait , à dissoudre le concile , il aurait à s'en repentir ; car, que si le Pape ne l'en punissait pas , il en serait puni par l'empereur lui-même, et qu'il n'y aurait de sûreté pour lui dans aucun lieu de l'univers. Cervini répondit à cette menace ; il se justifia de tous les reproches qu'on lui adressait; il démontra même qu'il s'était employé à empêcher cette dissolution dont on l'accusait d'être le téméraire artisan ; que lors même qu'il aurait manqué, iln'y avait sur terre de puissance qui pût légitimement le punir que celle du Pape; que si néa^nmoins l'empereur voulait recourir à la force contre lui, il lui serait facile, à lui, grand prince qu'il était , de sévir contre un pauvre prêtre; mais que son maître lui avait enseigné à ne pas craindre ceux qui ne peuvent que tuer le corps ; que si donc l'empereur lui était la vie , il ne ferait que lui ôter ce qu'il devait nécessairement perdre % que dix années de plus ou de moins n'importaient pas beaucoup , et que de son côté il aurait soin de se tenir toujours prêt; mais que Sa Majesté devait aussi , elle, partir bientôt de ce monde , pour aller là où tous seront égaux et où tous auront à rendre compte de leurs actions devant un juge qui ne fait pas acception de personnes et qui rend à chacun selon ses œuvres. Et que dès lors ni cette crainte ni aucune autre considération ne ralentirait son zèle à s'acquitter fidèlement de sa charge, tant qu'il vivrait. Telle fut la réponse pleine de fermeté et de foi que fit le cardinal au message de l'empereur irrité : peut-être démentit-il celte fermeté en demandant au Pape, dans la même lettre, de le décharger de sa légation ; si cependant ce ne fut pas la prudence plutôt que la crainte qui lui inspira cette démarche pour mettre son souverain plus à même de le révoquer ; puisque , malgré tout ce qu'il avait fait de bien jusque là durant sa légation , on devrait le considérer désormais comme incapable de servir la cause publique dans cette position. Posé donc le ressentiment si vif de Charles-Quint , je ne voyais ni quelle crainte d'un préjudice personnel pouvait l'emporter dans l'esprit de Cervini sur celle d'une indignation aussi redoutable; ni dans quelle vue du bien public il se résignait à blesser aussi profondément ce monarque. J'ai fini par découvrir que l'empressement de Cervini provenait d'un

(1) A la date du 5 aoijt 1516. Cet original est entre les mains de monseigneur Cliarles de Vecchi, secrétaire de la congrégation du concile.

«èle qu'il ne pouvait pas exprimer clairement dans une correspondance destinée à être mise sous les yeux de Paul. Les légats (1) songeaient au grand âge de ce Pontife et aux attaques qu'il éprouvait alors assez fréquemment , pour faire penser non seulement qu'il ne vivrait pas longtemps, mais même qu'il n'avait plus qu'un moment à vivre ; et ils entrevoyaient que sa mort , si elle arrivait pendant la tenue du concile , exposerait l'Eglise à un schisme. Car, quoique Paul eût eu la précaution de régler par un bref que l'élection appartiendrait même dans ce cas au collège des cardinaux , afin qu'on y procédât avec le calme et la liberté ordinaires , ainsi que nous l'avons dit ailleurs, néanmoins le concile tenu dans un lieu d'une autre dépendance , et peut-être poussé à cela par les princes séculiers , pouvait avoir la tentation d'entrer en lice , rejetant comme nul ce règlement fait à son préjudice , sous le prétexte spécieux que ce règlement ayant pour objet une époque où il n'y avait pas de Pontife , le concile demeurait en possession d'une juridiction absolue et indépendante ; et qu'il n'était plus soumis à un chef qui eût autorité sur lui et qui modérât son pouvoir. Maffée, secrétaire du Pape, écrivit au cardinal Cervini(2) que, quand le concile aurait fait un décret, pour assigner ce droit aux cardinaux, même durant la tenue du concile , non seulement on éprouverait plus de difficulté pour maintenir le concile , mais qu'à l'avenir les souverains Pontifes ne craindraient pas tant d'en convoquer d'autres pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique. Mais ce décret était difficile à obtenir, et il y avait aussi peu d'honneur que de sûreté à le tenter. C'était donner à croire que le Pape doutait de sa propre autorité , et par conséquent apprendre aux évêques à en douter aussi. C'est pourquoi les légats, et surtout Cerviniqnî était le plus rélé, s'employaient tout entiers à détourner ce malheur, soit en transférant le concile dans un lieu où, indépendant des forces et par conséquent de l'autorité des princes étrangers , il se montrât plus obséquieux pour Rome et pour l'ordre des cardinaux ; soît en le suspendant provisoirement jusqu'à ce que la face du monde eût changé , et qu'on eût donné pour successeur à Paul un Pontife plus jeune et plus sain ; soit en le terminant en quelques sessions et en quelques mois.

3. Il ne me semble pas hors de propos de faire observer que comme la vérité n'est jamais contraire à une autre vérité , ainsi, par opposition, Adrien et Sarpi, tous deux hostiles au parti du souverain Ponlife, le second à cause de la rage particulière qui l'animait contre les Papes , le premier à cause des brouilleries de son maître avec Paul III , se contredisent dans leurs calomnies. Car Sar-

(1) On le voit par une lettre du correspondant déjà cilé au cardinal Cervini, à la date du 6 janvier 1547, et par deux de MalTée au même, à la d^te des 14 el 22 octobre 1546.

(î) Dans les lettres citées.

pi , comme nous l'avons dit peu auparavant, rapporte que le caractère plein de franchise du cardinal del Monte était incapable de tout déguisement; que ce fut Cervini qui prit sur lui d'amuser le concile par de feintes et artificieuses discussions : allégation toute pleine de faussetés , nous l'avons démontré : et Adrien assure, au contraire, que lors des menées qui eurent lieu dans l'affaire de la translation, le cardinal del Monte sut se soustraire adroitement à la haine de l'empereur, et laisser à son collègue tout l'odieux de cette démarche : autre allégation qui est également si loin de la vérité, que non seulement ce cardinal prit ouvertement part à tout ce qu'il y eut de déclarations, de discussions , et de correspondances touchant cette affaire ; mais que même il fut le seul, ainsi que nous l'avons montré , qui en vint à une rupture publiqueavec les cardinaux impériaux, àl'occasion de Pacheco qui voulait empêcher l'archevêque de Matera de parler de translation.

4. Le souverain Pontife , d'accord en cela avec les légats, désirait préserver l'Eglise des dangers dont la menaçait un concile que les Allemands avaient pour ainsi dire sous leur main ; mais il y procéda avec plus de modération ; soit qu'il vît mieux les maux qui résulteraient d'une rupture prématurée , soit que par un aveuglement qui est commun aux hommes , il ne crût jamais au témoignage des années et des infirmités qui lui annonçaient que sa mort était toute prochaine. Il désirait donc que l'empereur donnât son assentiment à la translation ; et pour l'obtenir, il avait négocié avec les ministres de Charles-Quint à Rome : ceux-ci lui avaient présenté un volume d'objections , et il y avait répondu par un autre volume (1) de la teneur suivante : d'où le lecteur pourra juger quelle fut aussi celle de l'autre écrit.

5. Que l'expérience montrait que Trente n'était pas un lieu favorable à la tenue du concile : car, que ce qui donne de la considération aux conciles, c'est principalement l'affluence des Pères qui s'y rendent; et qu'il était cependant bien prouvé que cette afiluence ne pouvait pas se voir dans une ville dont le séjour était si peu du goût des prélats, que peu y étaient venus, et que peu pouvaient s'y souffrir , quand ils y étaient arrivés. Et qu'il était inutile d'examiner si cette répugnance en eux était raisonnable ou non; car qu'il suffisait de prouver qu'elle produisait un effet directement contraire à la majesté d'un concile, et cela, nonobstant les exhortations et même les ordres du Pape qu'il n'appartenait qu'à lui de leur adresser; et de plus, nonobstant la violence dont pas même le Pape n'avait le droit d'user, et à laquelle d'autres avaient recouru contre les prélats qui s'en étaient plaints hautement.

Qu'on n'avait pas raison de dire qu'on

(1) Une copie de ce volume avait été donnée longtemps auparavant à Jean Mendoza. Après sa mort, on profila, pour l'envoyer au nonce Yerallo, de l'occasion qu'on avait de lui écrire une longue lettre sur un autre sujet. Il sera parlé de celte lettre au 5 février ^547.

M5 fflSTOIHE DU CONCILE DE TRENTE. 284

avait fait choix de cette ville pour la commo- 7. Quant à l'autre demande que le Pape dite de l'Allemagne , et que par conséquent faisait aux légats de dire leur avis, ils réon nedevait pas la changer. Car, qu'on voyait pondirent qu'ils hésitaient à se prononcer à que non seulement les protestants allemands cause des changements qui étaient survenus la récusaient , mais que même des prélats depuis qu'ils l'avaient fait affirmativement catholiques, pas un seul ne s'y était montré l'autre fois ; qu'alors le mouvement était en personne, et que très-peu seulement y produit parla panique des évêques qui semavaient envoyé leurs procureurs. Et qu'aux blaient entraîner le Pape malgré lui à vouyeuxdes protestants comme des catholiques, loir ce que tous voulaient , tandis qu'à préplus le concile aurait été nombreux, et plus sent i! paraîtrait le provocateur de la mesure • il serait imposant. qu'alors l'empereur l'aurait tolérée à cause

Qu'on ne pouvait pas objecter non plus du besoin qu'il avait des subsides du Pape , que les diètes, dans leurs décrets , avaient et parce que son opposition n'avait pas endonné l'exclusion à tout autre lieu qui ne core éclaté aux yeux du monde ; que de plus, serait pas situé en Allemagne'; car que les venait d'avoir lieu dans le même temps la diètes n'avaient pas le droit de prescrire de mésintelligence entre les cardinaux impételles conditions; et que les souverains Pon- riaux et le premier légat, mésintelligence qui tifes avaient toujours réclamé contre ; que autorisait suffisamment à demander la transd'ailleurs l'empereur avait de son côté dé- lation ; que les circonstances n'étant donc gagé sa parole , puis qu'il leur avait procuré plus favorables , ils n'osaient assurer que la pendant dix-huit mois la tenue d'un concile translation n'occasionnerait pas de schisme; à Trente, et que néanmoins l'Allemagne n'a- qu'ils osaient d'autant moins se prononcer, vait pas rempli ses engagements. Tel était le qu'ils ignoraient au juste o-j en était la policontenu de cet écrit. tique ; que le souverain Pontife était plus à

Mais , comme ces raisons ne firent pas même de le savoir qu'eux, et que par con-

changer l'empereur, le pape voulut au moins séquent il était plus à môme de prendre un

ne pas prendre sur lui la translation , et pa- parti sage ; mais qu'au milieu de cette iiicer-

raître plutôt céder en cela à une résolution titude, leur avis était qu'il fallait attendre

prise à la majorité dans le concile : et il quelques jours pour se décider d'après les

avait fait demander aux légats dès le quinze événements de la guerre ; et que jusque-là

de septembre (1) ce qu'ils prévoyaient du on devait disposer les décrets touchant la foi

résultat des suffrages, et ce qu'ils pensaient et touchant la discipline, afin d'être tout prêt

du fond de cette affaire. à tenir la session au premier moment favo-

6. Les légats, pour répondre à la première rable; surtout, quand il était évident que cet question du Pape, lui adressèrent une acte était un préambule nécessaire à la transnote (2) dans laquelle ils conjecturaient quel lation. Et d'un autre côté, ils disaient qu'ils serait le vote de chacun en particulier : et puis savaient de bonne source que les Impériaux ils mandèrent encore plus clairement (3) que intriguaient pour ;ijourner les décisions , le plus grand nombre de voix serait pour la sous le prétexte que décider en des matiètranslation , mais que la majorité des na- res aussi importantes, n'était ni à propos à lions se prononcerait contre : que ces na- cause des circonstances du temps , ni copiions étaient les Espagnols, les Portugais dont venable vu le petit nombre de Pères. C'est quelques-uns étaient sur le point d'arriver ; pourquoi ils priaient lé Pape de hâter aussi les Suédois, les Anglais, les procureurs des les observations sur les décrets de foi et les Allemands , et peut-être aussi les Français ; ordres touchant la réforme qu'on attendait et que par conséquent tous ceux-ci ne man- de lui.

queraient pas de dire que c'était là le cas g. Quand on lira ce conflit de vues dans

d'appliquer ce qu'enseignent communément les Pontifes et dans les Impériaux, et les res-

les docteurs au chapitre premier du titre De gorts que chaque parti faisait jouer pour his quœ fiunt a majori parte capitidi; c'est- atteindre son but, peut-être sera-t-on peu

à-dire que la minorité doit prévaloir, quand édifié de voir qu'au moins l'un préferait son elle a de son côté la piété et la raison, com- avantage particulier au bien de l'Eglise , et me dans cette circonstance, oii il semblait que tous les deux procédaient avec plus d'art que le vœu public et l'intérêt de la chrétienté gj de politique que de simplicité chrétienne, demandassent qu'on demeurât à Trente , Qu'on se rappelle, si on est tenté d'avoir ces tandis qu'on ne paraissait vouloir en partir idées, que, quant au premier reproche, celui que pour échapper à des maux et à des ris- qui attaque la droiture, ce n'est pas chose ques particuliers , risques qui étaient même nouvelle de voir en opposition deux perdiminués depuis que tout récemment les Im- sonnes à intentions droites, lorsque la fin périaux {h) venaient de s'emparer dans le de l'une et de l'autre est droite, et que chavoisinage du pas si difficile de la Chiusa qu'ils çm^e se persuade que le bien qu'elle se proavaient encore fait fortifier. pose vaut mieux que le bien que l'autre a en

, , , , , vue : c'est ce qui arriva dans le cas dont il (1) Leure du cardinal Sautafiora aux légats dal g'^git ; l'empereur étaittout occupé de réduire

^'(Ru 20 septembre au cardinal Santafiora. l'Allemagne , et le Pape de parer au danger

3 Du 21 novembre 1546. ^^ schisme, de renvoyer les évêques a leurs

4 On reçut la nouvelle de ce succès, le 7 scptein- églises, et de fortifier par de sures décisions bre. Voyez le Diario. les parties de la chrétienté qui étaient res-

tées saines. Or , il est ordinaire que chacun regarde comme le plus grand bien celui dont il est spécialement chargé : et peut-être estce un bienfait de la nature, aGn qu'on s'applique de toutes ses forces au bien qui est en son pouvoir. Dieu a voulu nous en donner un exemple dans les livres saints ; nous y lisons de semblables contestations élevées même parmi les saints anges , afin que nous ne nous scandalisions pas de les trouver parmi les hommes justes. Pour ce qui est de l'autre reproche , c'est-à-dire de celui de politique, que le lecteur songe que l'adresse et la fraude sont choses différentes : la première est le propre de l'homme, en tant qu'il est supérieur aux animaux ; la seconde ne se rencontre dans l'homme que lorsque par accident il est pire que les animaux.

9. Le souverain Pontife, une fois l'avis des légats reçu , arrêta pour le moment qu'on travaillerait à achever les matières qu'on avait traitées (1) ; qu'on célébrerait la session , et puis qu'on transférerait le concile : et il leur fit signifier sa volonté par un secrétaire qu'il envoya en Allemagne au cardinal Farnèse. Les légats n'omettaient rien pour triompher des obstacles des Impériaux (2) : ces derniers , pour ne pas paraître les auteurs passionnés de cette opposition , avaient entraîné dans leur opinion Vigerius, évêque de Sinigaglia, qui devait le premier de tous les évêques dire son sentiment. Il ne manqua pas de faire observer que pour porter un décret sur une matière aussi ardue et si fort contestée , il fallait un nombre imposant de Pères; que sans cela, il n'aurait ni autorité ni résultat, et ne ferait que devenir un objet de dérision et de mépris pour ceux qu'il condamnerait. Les légats, au contraire, et avec eux la majorité répondaient que la véritable autorité des conciles ne dépend pas du nombre; car, qu'il y avait eu des conciles que le nombre, quelque grand qu'il fût , n'avait pas empêché d'errer, quand ils étaient illégitimes; mais qu'elle se fonde sur l'assistance promise par l'Esprit saint : et que pour ce qui est du soin humain qu'on doit apportera ces décisions, il y avait dans le concile un nombre et un choix d'hommes distingués tel qu'il n'y aurait pas de siècle, quel qu'il fût, qui ne regardât cette assemblée comme vénérable , même à ne la considérer qu'humainement.

10. Les légats voyant ensuite que les événements de la guerre tardaient à fournir les éclaircissements qu'on attendait pour se décider (3) , et supposant que le concile ne pourrait pas rester à Trente l'hiver, adressèrent au Pape un écrit dans lequel ils le pressaient de suspendre le concile aussitôt la session tenue, et pendant le temps de la suspension , de convoquer les,prélats à Rome et

(1) On le voit par une lettre des légats au cardiiUil Farnèse, du 2(i septembre 1546.

(2) Lettre des légats .lU cardinal Sanlafiora, du 2 et du 6 octobre, et les Actes.

(3) Lettre au cardinal Sanialiora, à la date du 9 octobre.

d'y arrêter avec eux le reste de la réforme. Cet avis était de Cervini,etce cardinal avait écrit à l'appui une lettre particulière au Pape (1), où il lui montrait que ce parti était utile à l'Eglise, prudent pour le Saint-Siège, et non contraire à ce qu'avait demandé l'empereur. Utile à l'Eglise, puisque les Impériaux s'opposant avec acharnement à la promulgation du décret sur la justification, et que d'ailleurs on avait arrêté dans le concile qu'on traiterait conjointement des dogmes et de la discipline, le concile ne pouvait s'occuper de cette dernière ; qu'ainsi le moyen le plus court et le plus plausible était de le faire à Rome, de l'avis et avec l'agrément des Pères de Trente eux-mêmes. Prudent pour le Saint- Siège, parce que laissant le nom à Trente , et emportant la chose à Rome , c'est-à-dire le concile , il serait toujours aisé , quand on voudrait le reprendre , de le transférer dans un lieu plus sûr. Non contraire à ce qu'avait demandé l'empereur, puisqu'il obtiendrait par là qu'on ajournât la décision des dogmes ; qu'on ne transférât point le concile et qu'il fiît pourvu à la réforme, à la satisfaction générale, trois points qui résumaient le fond de toutes les réclamations qu'il avait faites précédemment.

11. Mais après une longue délibération, cette mesure ne fut point acceptée, si la majorité des Pères ne la prenait d'elle-même à Trente; car on ne voyait pas de raisons , ou on n'en voyait que de cherchées bien loin et de peu capables de satisfaire les hommes judicieux (2), pour concevoir que si on pouvait établir à Rome la réforme de l'avis des évêques , ces mêmes évêques ne pussent pas l'établir à Trente par eux-mêmes ; mesure qu'on ne pouvait non plus adopter sans s'exposer encore au danger de voir les Espagnols et les Français refuser d'aller à Rome dans ce but. Aussi les membres de la congrégation romaine rejetaient plutôt le tort sur les légats qu'ils accusaient d'avoir laissé perdre tant de temps sans avancer le travail de la réforme; travail qui satisferait tout à la fois les prélats et le monde, par la publication de l'un et de l'autre décrets dans le concile, et qui le mettrait à même d'exécuter ce que le souverain Pontife ordonnerait par rapport au concile. Mais cette accusation n'était pas juste , car ils n'avaient jamais cessé de demander au Pape drs instructions spéciales qui réglassent jusqu'où l'on devait condescendre aux prétentions des évêques touchant différents points de la réforme ; et cependant, soit à cause des difficultés que présentait la matière , soit par l'effet de la lenteur ordinaire aux grandes cours, ils n'avaient jamais pu obtenir ces renseignements; tellement que le retard qu'ils avaient mis à porter des décisions dans le concile ne venait pas de leur négligence , mais d'une vraie nécessité qu'ils avaient subie en en cachant avec soin la cause. D'un autre côté , ils n'étaient pas

m A la date du 9 octobre 1546.

(2) Lettre de Maffée au cardinal Cervini.du 16 oolobro 1546.

d'avis qu'on soumît la mesure aux chances d'une délibération (1); ils prétendaient que c'était donner au concile le droit de suspendre le concile , droit qui, comme celui de le convoquer et de le dissoudre , ne devait être exercé que par le Pape ; que d'ailleurs on ne pouvait procéder à cela légitimement que dans la session dont les derniers préparatifs n'étaient pas encore faits et do.nt la tenue rencontrait encore beaucoup d'obstacles.

Néanmoins pour arriver à ce que voulait le souverain Pontife relativement à la suspension, ils proposèrent deux moyens : l'un d'y amener les Impériaux par la crainte de la translation dont ils avaient plus de peur que de la suspension , et qu'ils redoutaient à cause des demandes réitérées des évêques italiens. Madrucci offrait de s'employer pour le succès de ce moyen auprès de Mendoza et du cardinal Pacheco ; l'autre était de presser la publication du décret si important de la justiflcation ; car ou les Impériaux s'y opposeraient ou non. S'ils s'y opposaient, les légats se récrieraient qu'ils ne voulaient pas rester dans un simulacre de concile à consumer inutilement le patrimoine de S. Pierre , et à priver les églises de leurs pasteurs , et ce serait une raison suffisante pour faire pencher les Pères du côté de la suspension ; s'ils ne s'y opposaient pas, on attendrait que les évoques italiens, effrayés de l'approche de l'hiver et plus encore de celle des armées, demandassentla translation ou la suspension, demande que la majorité accueillerait favorablement et qui n'aurait rien de honteux, puisqu'elle était nécessaire pour prévenir le malheur d'une dissolution dont on était menacé.

12. En exécution du premier plan , le cardinal de Trente (2) interposa ses bons offices auprès de Mendoza. Celui-ci parut se rendre, et il fit espérer que l'empereur donnerait son assentiment à la suspension. Les légats s'efforcèrent de l'affermir dans cette bonne disposition en lui faisant craindre , comme il a été dit déjà , que le Pape ne pût pas résister longtemps aux évêques qui demandaient la translation; car, n'étant pas exaucés, ils se croyaient excusés par la nécessité et s'en allaient; et à ce premier sujet de crainte ils en ajoutaient un autre qui n'était pas moins fort, c'était que la tenue du concile se prolongeant si longtemps, le trésor apostolique ne pût pas fournir en même temps aux dépenses considérables qu'entraînait cette assemblée , et à celles qu'absorbait la guerre en Allemagne; qu'alors les six mois de l'alliance écoulés, il ne fût contraint de cesser les subsides auxquels il s'était engagé.

13. Mais ces espérances qu'on avait eues de l'assentiment de Charles-Quint s'évanouirent bientôt (3), car on sut qu'il arrivait en grande hâte un ambassadeur et un évêque portugais, chargés, au nom de leur roi, qui était étroitement lié avec l'empereur, de s'opposer à la

(1) Lettre des légais au cardinal SBiilafiora, du 25 octobre.

i^) Ibid., du dernier jour d'octobre.

(3) Ibid. , du a novembre.

translation et à la suspension. L'ambassadeur Mendoza signifia aussi aux légats (1) qu'il était désigné pour ambassadeur de l'empereur auprès du souverain Pontife, et qu'en attendant, Jean Mendoza, premier chapelain de Sa Majesté, s'emploierait auprès du Pape pour que la translation du concile n'eût pas lieu, et qu'on n'interrompît pas le paiement des subsides , deux choses qu'on réclamait dans l'intérêt des querelles de religion qu'on voulait pacifier, et qu'en même temps il disculperait Sa Majesté qu'on accusait méchamment de chercher à retarder indirectement les décrets touchant la foi ; qu'on eût donc à poursuivre ce travail que l'empereur serait bien loin d'entraver ; qu'il se bornait à conseiller de se prémunir, pour imprimer aux décrets une plus grande autorité , de l'approbation des académies les plus réputées, comme celle de Pavie et celle de Louvain.

14. Les légats sentirent l'artifice , et comprenant que c'était, comme ils l'écrivaient, tout à la fois donner de l'épe/on et tirer sur la bride, ils répondirent que pour ce qui était de la translation , ils s'en remettaient à la prudence du souverain Pontife ; mais ils confessaient franchement qu'ils l'avaient conseillée eux-mêmes dès le commencement de la guerre, comme le seul moyen de parer à la dissolution; qu'il ne leur appartenait pas de répondre relativement à la continuation des subsides ; qu'ils ne pouvaient qu'affirmer qu'ils ne voyaient pas assez d'eau à Rome pour alimenter à la fois ces deux grands canaux; que quant au dernier article, ils n'avaient jamais cru que la générosité de l'Empereur s'abaissât à procéder par des voies obliques, au lieu de déclarer ouvertement ses sentiments, comme il convenait à sa dignité de le faire : quoique pourtant les évêques de la dépendance de sa majesté eussent donné par leur conduite lieu de le soupçonner; que demander l'avis des universités en question, n'était ni de l'usage ni de la dignité du Siège apostolique, et qu'ils ne pouvaient l'approuver ; surtout quand on connaissait déjà le sentiii:ent de ces deux universités par les censures que l'une et l'autre avaient lancées contre Luther; que le Pape et l'empereur étant unis ensemble comme ils l'étaient, et leur amitié et leur confiance réciproques étant si nécessaires et suffisant à peine pour faire face aux maux présents de la chrétienté, il serait mieux de traiter les affaires plus en famille, et de mettre plus d'accord entre les ministres aussi bien qu'entre les maîtres; que si sa majesté impériale avait intérêt à l'ajournement du décret, ils ne voyaient rien de plus simple que de suspendre le concile pendant six mois : car, que les prélats ne voulaient pas rester à Trente et y souffrir tant de maux pour jouer un personnage de pure parade, sans jamais parler, et qu'ils offraient de s'employer tout entiers auprès du Pape pour obtenir son assentiment.

L'ambassadeur voyant qu'il n'y avait pas

(1) LeUre des légats au cardinal Santafiora, du 10 novembre.

dautre moyen, accepta l'offre , et il promit de son côté de s'employer à la faire goûter à l'empereur : c'est qu'ordinairement on ne regarde pas à promettre ses soins pour la réussite d'une chose dont on peut toujours attribuer l'inexécution à la volonté toutepuissante d'un autre.

Page 1