CHAPITRE XVI
Retour du cardinal Farnèsè ; ce quil fait à Trente touchant la suspension à Vapprobation des ministres de Vemvereur, mais non celle de Vempereur lui-même.
t. Les armes catholiques avaient prospéré vers ce temps-là , grâce au subside du duc de Florence (1). De Tolède, qui lui avait été envoyé exprès de Trente, avait obtenu de lui 150,000 ducats , sous la condition qu'on le mettrait dans un certain délai en possession de la terre de Piombino, et que ses ambassadeurs auraient le pas dans la chapelle de l'empereur sur ceux du duc de Ferrare et des autres ducs : ce qui fut cause que ceuxci n'y parurent jamais. Octave Farnèse suivi de ses troupes s'empara de la forteresse importante de Donawerth et prit plusieurs autres places plus ou moins considérables.
Alors le roi de France, soit que ces succès de l'empereur l'inquiétassent, soit qu'il désirât inquiéter lui-même l'enipereur, pour se faire acheter à grand prix par lui, laissa passer l'un des siens, Pierre Strozzi, dans le camp des protestants.
2. Cependant l'hiver commençait à se faire sentir : le cardinal Farnèse qui avait eu là à souffrir de diverses infirmités, même pendant les mois les plus doux, eut peur de l'arrivée de la mauvaise saison , et obtint du Pape la permission de se retirer. Sarpi donne une autre raison de ce départ : c'est que le Pape était mécontent de ce que l'empereur ne permettait pas au légat de faire porter la croix devant lui dans le camp, et de déclarer ainsi cette guerre une guerre de religion. Mais je ne vois pas un rnot de cela ni dans les correspondances particulières, ni dans les historiens ; il n'en est question que dans Adrien, auteur si mal informé et si fort prévenu contre le parti du souverain Pontife , comme nous l'avons fait voir dans plusieurs endroits. Et au contraire, non seulement il est notoire qu'Octave Farnèse resta au service de l'empereur avec les troupes ecclésiastiques, mais même je lis, dans des Mémoires secrets (2), que le légal avait bien longtemps auparavant demandé ce congé ; que le Pape, par égard pour l'empereur, avait différé de lui accorder jusqu'à ce qu'on vît quel serait le dénoûment de cette expédition ; et qu'ensuite, lorsqu'à l'entrée de la mauvaise saison , il se rendit aux désirs du légat, celui-ci partit très-bien disposé pour l'empereur. Et la première preuve qu'il lui donna de sa bonne vo-
(1) Adrien, liv. 5.
(2) Lettre de Maffée an cardinal Cervin, du 14 et du fa ociobre 1546.
lonté, ce fut à Trente (1), où il arriva le ik novembre. Là, il n'eut rien de plus à cœur que de rapprocher les ministres du Pape et ceux de l'empereur; car il s'était élevé quelques nuages entre eux : Refroidissement , écrivait-il au Pape, qui ne lui paraissait pas répondre et aux bobines intentions qu'on apercevait dans l'empereur, et à rarnitié qui unissait Sa Majesté à sa Sainteté : ce langage n'est pas assurément celui d'un homme courroucé contre l'empereur, ou qui suppose ces mêmes sentiments au Pape. Ensuite il se tint une conférence entre le cardinal Farnèse, les deux légats, le cardinal de Trente et Mendoza ; on y examina trois choses :
3. S'il importait au bien de la chrétienté et au succès de l'expédition de publier le décret de la justification qui était pour ainsi dire tout prêt, ou s'il valait mieux surseoir à la promulgation pendant quelques mois.
Dans le cas où l'on se détermincraitpourle second parti , si on devrait durant l'intervalle proposer au concile la question de la résidence, ou s'il ne vaudrait pas mieux y pourvoir par une bulle qui donnerait pleine satisfaction aux évêques en les autorisant tout à la fois à résider, et à résider avec honneur.
Et supposé aussi qu'on s'en tînt au second parti, ce qu'on arrêterait par rapport au concile dont on n'avait janiais pu faire goûter la translation à l'empereur.
4. Ils s'entendirent sur tous ces trois points : quant au premier, ils convinrent que le concile ayant été assemblé spécialement à l'occasion de l'Allemagne, et aucun allemand catholique ou luthérien ne s'y trouvant présentement, ce décret, qui frappait à la racine toutes les controverses de l'époque, ne pouvait, dans une telle circonstance, avoir un plein et salutaire effet; que la guerre s'étant résolue pour forcer les Luthériens à se soumettre au concile, il valait mieux que jusquelà les choses restassent indécises ; et que la fin de l'expédition devînt, pour ainsi dire, le commencement du concile ; qu'autrement on empêcherait le bon effet vers lequel on tendait au prix de tant de sang et à travers tant de périls. Ils voyaient bien les inconvénients qu'il y aurait à prendre cette résolution, d'aborddu côté du monde, où l'on dirait en murmurant, que celte assemblée n'avait pu finir par enfanter un décret qu'elle avait porté dans son sein durant tant de mois ; et beaucoup plus encore du côté du salut des âmes qui vivaient alors dans les diverses provinces à la merci de mauvais confesseurs et de inauvais prédicateurs qui les trompaient; mais ces considérations ne paraissaient pas balancer les considérations contraires. Car, quant aux propos qui se tiendraient , tout homme sage se rendrait à la force des raisons qu'on a rapportées : au reste, c'est trahir la cause publique pour un magistrat que de subordonner ses délibérations ou à la folie du
(1) Tout cela se trouve dans une letlre du cardinal Farnèse au Pape, datée de Trente, du 16 novenibre 154«j.
valgairc ou à la jalousie des méchants ; et quant à la perte des âmes, on pourrait y remédier en arrêtant que les généraux d'ordre et les évêques proûteraient de ce sursis pour faire prêcher et appliquer cette doctrine qu'on avait reconnue pour vraie après un mûr examen, sans que pour cela elle eût été solennellement promulguée.
5. Sur le second article , ils furent tous d'avis que, d'un côté, on ne devait pas faire de décret de réforme, puisqu'on ajournait les dogmes ; que de l'autre il ne fallait pas donner lieu à la calomnie de dire qu'on ne prorogeait la décision des dogmes que par horreur de la réforme ; que c'était donc au Pape de pourvoir à cette dernière par une bulle qui serait lue et approuvée dans le concile.
6. Sur le troisième , on jugea que l'empereur, refusant la translation et toute suspension pour un temps indéfini , paraissait être , aux yeux du monde, la même chose, pour ainsi dire , qu'une dissolution tacite , il était mieux de suspendre le concile pour six mois. On trouvait plus de dignité dans cette suspension que dans le maintien d'un concile boiteux et muet. Au moyen de ce sursis , le Pontife, remis de ses dépenses, pourrait continuer les subsides nécessaires pour la guerre : les prélats pauvres, débiles et exténués de fatigues , respireraient : la vue des pasteurs rétablirait l'ordre dans leurs églises, et le monde verrait que le Pape et l'empereur agissaient de bonne foi , suspendant le concile, quand le bien public demandait qu'on le suspendît, et le reprenant, quand il y avait opportunité à le faire.
7. Ils s'en tinrent à ce plan, laissant d'une part au Pape, et de l'autre à l'empereur la liberté de l'approuver, ou de le désavouer; et, en attendant, ils continuèrent à tout disposer pour la session, afin qu'on fût en mesure de la tenir aussitôt qu'on le voudrait. Car, quoique les légats eussent reçu expressément du Pape le pouvoir de suspendre (1) non seulement le concile indéfiniment, mais même jusqu'à une époque déterminée, si cela était nécessaire pour agir de concert avec l'empereur, néanmoins les Impériaux se réservant d'obtenir le consentement de l'empereur, les légats voulurent conserver aussi au Pape la liberté de pouvoir changer de résolution ; et ce fut pour cela qu'ils ne parlèrent pas de l'autorisation dont ils étaient munis.
8. Les légats crurent avoir gagné beaucoup , en forçant les Impériaux à lever le voile, et à déclarer qu'ils désiraient un sursis et demandaient en grâce la suspension. Ils conseillèrent donc au Pape (2) , aussitôt que l'approbation de l'empereur serait connue , d'ordonner la suspension par une bulle où il rendrait compte des vrais motifs qui l'avaient déterminé. Ils ne publieraient pourtant
(1) Par une letlre du cardinal Santafiora, du 20 octobre, mentionnée dans une lellre que lui écrivirent les légats le 22 novembre.
(2) Lettre du cardinal Santafiora, du 17 novembre 154C.
pas cette bulle qu'ils ne se fussent assurés de l'assentiment de la majorité; mais on ne serait pas dans la nécessité de célébrer la session, comme il arriverait , si le décret devait se faire au nom du concile, et le Pape se mettrait paisiblement en possession d'exercer ces actes; ce qui préserverait de tout schisme pour l'avenir. Et comme tous étaient préoccupés du soin de soustraire l'Eglise à ce danger dans le cas de vacance du Saint-Siège, ils proposaient de plus au souverain Pontife de prendre occasion de la réforme pour adresser une bulle qui confirmerait celle de Jules II contre les élections simoniaques , et dans laquelle il déclarerait en même temps que l'élection appartient aux cardinaux , même pendant la tenue du concile : et ils devaient s'elTorcerde faire approuver cette bulle au concile conjointement avec l'autre. Mais ils se ravisèrent ensuite en songeant que la suspension devant avoir lieu , dès lors cette précaution cessait d'être nécessaire. Ensuite ils délibérèrent de nouveau sur toute l'alTaire ; et ils écrivirent à Rome (1) qu'aussitôt que le Pape aurait accepté la proposition, il faudrait absolument qu'il pourvût à l'exécution par une bulle : car , que les prélats voyant le décret si avancé , paraissaient plus disposés à la dissolution qu'à la suspension du concile; qu'ainsi il ne fallait pas compter non plus qu'ils prissent ce parti d'euxmêmes. Ils ajoutaient qu'autant qu'ils pouvaient en augurer , l'empereur ne consentirait jamais à la suspension : ils donnaient à entendre qu'ils n'avaient acquiescé à cet arrangement que pour complaire à Farnèse : ce cardinal avait désiré que les peines qu'il avait prises ne fussent pas sans quelques résultat pour la paix, et ils avaient obtempéré moins dans l'espérance de réussir, que pour ne pas se montrer sourds à toutes les propositions des ministres de l'empereur.
9. A Rome , cet accord examiné dans la congrégation, parut une touffe informe plutôt qu'une toile bien travaillée (2). Et plus encore que les autres le cardinal Morone, avec une liberté de paroles et sur un ton que ses collègues approuvèrent plus intérieurement , qu'ils ne l'imitèrent dans leur langage , rejeta la faiblesse de ce parti sur le désir immodéré qu'avait eu Farnèse de contenter l'empereur. Le cardinal Ardinghelli combattit ce sentiment avec feu , et ils en vinrent à un chaud débat, dont par convenance on arrêta, avant de quitter l'assemblée , qu'il ne serait pas parlé. Mais (3) le Pape , jaloux du repos, consentit à l'arrangement; il promit la bulle pour répondre aux demandes respectueuses des évêques ; et il prévint les légats de presser, en attendant, la rédaction définitive du décret, afin qu'on fût en mesure de le porter, dans le cas où l'empereur ne voudrait pas de ce même arrangement.
(1) Au cardinal Santafiora du 19 novembre.
(2) Lcllrc confideiiliellc écrite de Rome au cardinal Ccrvin, du 27 novembre 1549.
(5) Lellrc du cardinal Santafiora aux légau , du 19 novembre, reçue le 7 décembre.
10. Or, Sarpi ignorant entièrement ces négociations et la disposition où était le Pape de se prêter aux vues de l'empereur pour rajournement, pourvu que durant ce sursis, les diocèses ne fussent pas inutilement privés de leurs évêques, et que les évêques ne vécussent pas en exil plutôt qu'en concile , et cela à çrands frais et aux risques du Saint- Siège : Ignorant, dis-je, tout cela, il ne prend ses renseignements que dans sa propre malice , et il écrit avec assurance que Paul voulut, à quelque prix que ce fût, que ce décret fût publié, parce que cette promulgation n'étant pas du goût de l'ejnpereur, c'était précisément là une raison pour lui de croire qu'elle lui était utile, à lui qui avait un but tout opposé ; et à cette sottise il en ajoula une autre; c'est que Paul craignait que les Luthériens, forcés qu'ils seraient par l'empereur de venir au concile , n'y apportassent le trouble; comme si lui et ses prédécesseurs se fussent jamais proposé autre chose dans tant de prévenances, tant de messages, tant d'invitations qu'on pourrait les appeler indignes, si la charité et le zèle ne les avaient pas ennoblis ; et comme si enGn les subsides abondants fournis à l'empereur pour la guerre n'avaient pas eu aussi la même fin.
41. Sur ces entrefaites, les deux ambassadeurs de l'empereur (1) étaient partis de Trente, Mendoza pour Venise, et de Tolède pour Florence et pour Naples, l'un et l'autre pour y négocier différentes affaires au nom de leur maître; et ils chargèrent do les représenter à Trente, pendant leur absence, les deux cardinaux Madrucci et Pacheco , qui pouvaient aussi s'adjoindre comme conseillers trois docteurs espagnols, lorsqu'il s'agirait d'une affaire où leur profession serait utile. Ainsi, quand la réponse de l'empereur aux dernières propositions d'arrangement fut venue, ce furent ces deux cardinaux qui la transmirent aux légats.
Elle portait en substance (2) que Sa Majesté persévérait dans le désir que la promulgation du décret fût ajournée , pour les raisons qu'elle avait déjà exprimées ; et parce qu'aussi une copie de ce décret ayant été apportée en Allemagne et livrée à l'impression, n'y avait pas pleinement satisfait; qu'il paraissait donc nécessaire de le travailler davantage; qu'il se refusait aussi à la suspension , car que les succès de l'armée faisaient espérer que toute l'Allemagne serait obligée de se soumettre au concile; espérance qui ne se réaliserait pas, quand on verrait le concile suspendu, et qu'on ne le regarderait plus que comme un fantôme de concile qui tantôt paraîtrait sur la scène, et tantôt en disparaîtrait.
12. Les légats, voyant alors qu'il était impossible d'échapper au schisme dont soit la translation, soit la suspension les menaçait, et ne voulant pas d'ailleurs de la dissolution, qui leur paraissait déshonorante et scanda-
(1) LeUre des légats au cardinal Farnèse , du 7 décembre.
(2) ibia., du ^0 décembre.
leuse, revinrent tous à la résolution de travailler à en finir. Ils répondirent donc aux cardinaux mentionnés que s'ils avaient consenti à l'arrangement, ce n'était pas qu'ils l'eussent cru dans les intérêts du Saint-Siège, mais parce qu'ils avaient pensé qu'ils pouvaient en conscience se prêter aux vues de l'empereur ; que, puisque Sa Majesté ne leur en savait pas de gré, ils s'attacheraient à finir et le décret et le concile ; que c'était ce qui valait le mieux pour la chrétienté ; que c'était de toute la chrétienté qu'il fallait s'occuper, et non pas seulement de l'Allemagne, que la contagion mortelle avait infectée déjà en grande partie ; que si on ne publiait pas le décret, on ne pouvait plus retenir les évêques, qui se montraient si empressés pour la promulgation et si fatigués de Trente, comme en étaient elles-mêmes témoins leurs révérendissimes seigneuries ; que , quant à travailler davantage le décret, elles avaient été témoins aussi des peines infinies qu'on y avait prises pendant six mois ; et que si une mauvaise copie imprimée en Allemagne n'y avait pas plu, il n'en était que plus nécessaire de réparer l'honneur du concile en imprimant son véritable ouvrage.
13. Conformément à cette déclaration, ils proposèrent, ce jour-là même, dans la congrégation, de s'occuper de dresser l'autre décret sur la résidence, et d'intimer le jour de la session. Cette proposition fut très-bien accueillie, et non seulement les Français exprimèrent avec modération tout le désir qu'ils avaient de voir publier ce décret dont la promulgation était si vivement attendue en France; mais Cauco, archevêque de Corfou, s'éleva si aigrement contre quiconque chercherait à diflérer cette promulgation, que les légats, pour qu'on ne crût pas qu'ils l'avaient poussé à parler ainsi, le reprirent de son zèle, selon cette maxime du Sage, qu'il y a beaucoup d'actions qui sont louables et répréhensibles tout à la fois.