CHAPITRE III
Comment allaient les affaires entre le Pape et l'empereur, par rapport au concile et par rapport à la ligue. Différentes morts dans le concile et hors du concile.
1. Pendant que ces faits se passaient, le souverain Pontife avait été dans une grande incertitude (4), s'il devait proroger ou non, la ligue avec l'empereur. Il avait demandé aux légats leur avis; j'ignore néanmoins quel il fut. Il était dégagé de l'obligation de la continuer, non seulement parce que les six mois convenus étaient terminés, mais encore parce que l'empereur avait fait la paix avec l'électeur palatin (5), le duc de Wurtemberg et plusieurs terres franches , sans les obliger à l'obéissance du Pape , et non seulement sans avoir attendu, à ce sujet, son bon plaisir, comme il y était l( nu par la ligue; mais encore sans aucune participation de la part du nonce (6). Il n'avait pas contraint le nouvel électeur, Maurice de Saxe, élevé par lui à la place de Jean-Frédéric, qui en était déchu à cause de sa rébellion, ni celui de Brandebourg, avec lequel il
(1) Lelirc de Maiïée au cardinal Cervini, du5 Icvi ior 15i7.
(2) LeUrcdo Maffée, du \i février.
(5) Journal du i5 février.
(4) Lettres de Maffée au cardinal Cervini, lc26nov., et le A décembre 15i6.
(3) LeUre de Mallëe au cardinal Cervini, Ie25 janvier 15 i7.
(C) LeUre de Maffée au cardinal Cervini, le i défenv* bre 1546.
LIVRK NEUVIÈME.
s'était réconcilié, comme avec le premier, prendre leurs avis. Gorone ayant éprouvé un
de recourir au Pap ■ pour obtenir la confir- grave accident en route , le Pape lui subsli-
malion de ce qui s'était fait; ni d'envoyer tua l'évéque lui-même, homme courageux et
leurs procureurs au concile, ni de restituer qui était bien avec les Impériaux, comme on
les églises aux évêques qui en avaient été dé- l'a vu ; maisGoronese rétablit , et il fut lui-
pouillés. D'un autre côté, voyant que la prin- même remplir cette mission (1).
cipale difficulté, de la part des révoltés, était 3. Ce fut donc pour ne pas se brouiller
le changement de religion, il pensait qu'il avec le roi de France que le Pape hésita à
valait mieux marcher à pas lenfs qu'à pas persévérer dans la ligue, et non pas, comme
précipités et les amener d'abord à lai obéir, pour les forcer ensuite à obéira Dieu (1). Mais l'événenîcnt montra l'illusion d'un tel projet, puisque la révolte à l'égard de Dieu a plutôt renouvelé, plus dune fois, la révoUe contre l'empereur.
l'imagine Sarpi avec une sotte malignité, parce que le bonheur de l'empereur lui faisait ombrage ; assertion qu'il hasarde en ignorant ou dissimulant les causes que nous avons rapportées, et en anticipant même sur les temps, comme s'il eût fallu bien de la li-
2. Supposé donc que le pape fût libre de nesse au souverain Pontife pour prévoir cela
rester ou non dans la ligue, d'un côté il était excité à la continuer par la crainte que l'empereur, abandonné par lui, n'en vînt à quelque arrangement déshona-ant pour i Eglise et pernicieux pour les âmes. D'un autre côté.
dès l'origine de la ligue ! Comme s'il n'avait pas dû avoir beaucoup plus d'ombrage de la puissance des protestants, ennemis jurés du Siège apostolique ; des protestants , qui avaient porté en Italie des freins d'or pour
le trésor apostolique, éj)uisé par les dépenses les passer à la bouche du Pontife ! Ccpcn-
(ju'o: casionnait le concile, ne pouvait suffire à des subsides si exorbitants. De plus, l'emjjcreur n'en avait pas besoin, car le roi Ferdinand, en transportant la guerre dans les états ennemis, avait forcé Jean -Frédéric et le landgrave à y concentrer aussi leurs forces. Par ce moyen, les villes hérétiques de la haute Allemagne étaient restéi's à la discrétion de Charles, qui les avait soumis(vs à de grosses contributions (2), tellement (|ue de la seule ville d'Augsbourg il tira 300,000 florins. iMais toutes ces raisons auraient cédé aux raisons opposées, s'il ne s'y en était uni une autre
danl, comme la cessation d'un bienfait est ordinairement regardée comme une injure, ce refus des anciens subsides, qui concourait avec la publication des décrets concernant les matières de la foi (2), avait refroidi et aigri à celte époque l'esprit de l'empereur à l'égard du Pape, (onniie récrivit aux légats le cardinal d'Augsbourg, en les çrianl'd'y apporter remède dans l'intérêt do la chrétienté. Mais tant que la question de la paix avec le roi de France était indécise , le Pape refusait de se lier de nouveau. El comme l'empereur le pressait vivement par lettres.
très-puissante. Cette d.'n-nière était l'intention et lui avait fait signifier ses intentions trèsque manifestait le roi de France de déclarer positives dans un mémoire où il était aussi et la guerre à l'empereur en Italie ; car le roi , en premier lieu question du concile, le Pape en perdant son fils, avait perdu en même n'avait pas négligé, et de vive voix et par temps les avantages de la paix qu'on avait écrit, de faire voir à Mendoza, et par lui à stipulée; c'est pourquoi il voulait reprendre l'empereur, la promptitude, la sincérité et la les droits qu'il avait cédés. D'ailleurs, les droiture avec lesquelles il avait procédé en
progrès de son ennemi en Allemagne per çaient son cœur de nouveaux traits de jalousie, et les prières ainsi que les olîres des protestants étr.icnt comme autant d'aiguillons qui slinuilaient son âme. C'est pourquoi le Pape , en prorogeant la ligue, sentait qu'il serait obligé d'aider l'empereur en cette circonst;;nce, et cela à ses ris([ues et à son grand préjudice, parce qu'il fallait perdre ainsi l'amitié du roi de France, membre si important de l'Eglise et si nécessaire au bon succès du concile ainsi qu'au maintien de la religion. Afin d'empêch(>r cette division , qui devait nuire à la prospérité des armes catholiques, il envoya (3) à r<'mpereur GoroneBertano ,
ce qui concernait le concile et la ligue (3). Mais ayant appris que, pisr ce moyen, il n'avait pas atteint son but, il envoya une note en bonne forme au nonce Verallo, dans la bouche du(juel il espérait (jue ces raisons auraient plus de force que dans celle des ministres impériaux. Et à cet effet il envoya par ses mains un bref de confiance, adressé a lempereur, en réponse à la lettre apportée par Mendoza.
4. Dans cet écrit on rapportait et on réfutait ce qui était contenu dans une lettre de Mendoza, concernant les deux affaires. Par
rapport au concile , l'empereur avait signifié que son intention très-ferme avait été qu'on frère de l'évéque de Fano, pour l'engager à la y laissât intacte l'autorité pontificale; qu'il paix avec le roi de France. Il enjoignait à avait désiré voir ajourner la décision des son envoyé de communiquer, en passant à dogmes, et d'abord touchant la question du Trente, ses instructions aux légats, et de péché originel, afin de ne pas irriter préma-
(I) I.eUrc du cardinal Cerviui à Farnèse, du 24 février 1547.
(^2) Cola se voit dans une lettre du cardinal Cervini à tarnèsc, du i février, et dans le journal du 2 fé-
vrier,
(5)Lenrefi du cardinal Farnèse, des 22 et 2ôjan\ier
pas irriter pi turément les protestants ; et plus tard , touchant la justification, croyant que le décret
(1) Lettre du cardinal (Cervini à Farnèse, du 4 février IMl.
(2) Journal de Massarclli, 24 lévrier 1517.
(5) i.fiin; (!n cardin^il Fnrncse à Verallo, du IS février 1517, parmi le? jKTiiiers de Cerviui.
n'aval?. pas été assez n.ftri, et qu'on devait entiMidre ià-(.Icssi!s le jugement des plus fameuses universités; que néanmoins il avait proposé tout cela avec modération et en le reniellanl à la volonté et à la prudence du Poîililc; qu'il avait aussi sollicité la réforme, saeh;int bien qu elle était le remède le plus désiré et le plus salutaire pour les calamités de la ciirétieiilé ; qu'il s'était opposé à la suspension et à la translation, pour ne pas couvrir diin manteau la révolte des Luthériens, manifeste d'ailleurs par le refus qu'ils faisaient de se soumettre à un concile que les diètes d'Allemagne avaient accepté; et pour ne pas jeter non plus dans le désespoir les catholiques, qui avaient pleine confiance que dans un tel concile ils verraient l'ordre se rétablir dans l'Eglise.
A cela voici ce qu'on répondit : Que, quand il s'était agi de rassembler le concile, le Pape ne s'était pas laissé vaincre par l'empereur, puisqu'il avait mis tant de diligence à le procurer, qu'il l'avait convoqué au milieu de si grandes difficultés et maintenu avec tant de dépenses; que l'honneur de l'Eglise avait demandé ensuite qu'un concile déjà assemblé ne restât pas oisif, surtout dans celle de ses attributions qui esta la tête de toutes les autres, l'extinction des hérésies; que l'obstination des protestants était telle, qu'elle avait forcé fempereur à prendre les armes; qu'il ne devait donc pas s'attendre à les réduire en ajournant les condamnations ; que cependant le Pape, pour plaire à sa majesté, n'avait pas été éloigné du projet de surseoir, pourvu que le sursis se fît honorablement pour ce concile, c'est-à-dire par sa suspension; mais qu'il ne l'avait pas fait, parce que sa majesté ne l'avait pas approuvé; que le décret de la justification avait été mûri pendant six mois ; que fopinion des universités , par rapport à cette affaire, était consignée dans leurs écrits, mais que la demander expressément était une chose qui porterait atteinte à la dignité du concile; que c'était à lui d'enseigner a toutes les universités, en vertu de l'inspiration qu'il recevait du Saint-Esprit: que le Pontife était si porté à la réforme, qu'il avait permis de traiter conjointement des deux matières, contrairement d'ailleurs à ce que paraissaient réclamer l'ordre et la dignité des choses , et qu'il avait donné une autorité et des coaimissions très-amples, même pour ce qui concernait sa propre cour; que s'il avait prévu tant de lenteur dans le concile, et que s'il avait cru pouvoir corriger facilement, lui seul, sans son intervention, tant d'usages invétérés parmi les nations , il aurait f;;it voir alors les effets admirables de son pouvoir , comme il était disposé à le faire dès auparavant ; que de graves considérations lui avaient fait regarder la translation comme opportune; que néanmoins ily avait renoncé, non pas pour les raisons apportées par l'empereur, raisons dont il ne se payait pas ; mais à cause de l'opposition qu'il y mettait, opposition à laquelle il voulait se conformer même dans les choses que, sous d'autres rapports, iS aurait jugées moins à propos.
5. Par rapport au second article , c'est-àdire à la guerre, l'empereur déclarait qu'il était dans l'intention de poursuivre l'entreprise jusqu'à ce qu'il eût amené les protestants à l'obéissance du Siège apostolique. Le Pape l'en félicitait et disait qu'il l'espérait , ce résultat étant le but de la ligue ; que cependant sa majesté, dans l'accord fait avec leducde Wurtemberg et avec plusieurs villes franches , sans aucune participation de sa part , s'était écartée du traité et lui avait donné un juste sujet de plainte. Mais, comme l'empereur demandait que le Pape s'obligeât à continuer les subsides au-delà du temps fixé dans la ligue faite entre eux, on répondait que le Pontife connaissant précédemment l'exiguité de ses ressources , ne s'était engagé que pour ces six mois ; que désormais l'empereur, vu le succès des campagnes antérieures , vu l'état de l'ennemi que la rupture de la ligue de Smalcalde avait affaibli , et celui des peuples subjugués qui lui payaient tribut, n'avait pas aussi besoin de nouveaux secours; que le subside qu'il lui importait le plus d'avoir, ce pouvait bien être la paix avec le roi de France, résultat auquel le Pontife ne cessait de s'employer et par lettres et par messages ; que du reste , si , dans beaucoup d'autres entreprises contre les ennemis de la foi , il était toujours venu au secours de l'empereur, sans y être obligé, dans celle qu'il continuait contre les Luthériens, il ferait tout ce que les circonstances demanderaient et que ses moyens lui permettraient.
6. L'empereur se plaignait ensuite que le Pape, par ses brefs adressés aux Suisses et au roi de France, avait nui à l'entreprise, en découvrant que le but de la ligue était de ramener les protestants à l'ancienne religion et non pas seulement de les châtier de leur désobéissance à l'Empire. A cela le Pape disait que de pareilles plaintes le surprenaient; qu'on avait formellement exprimé dans les articles ces conditions à la demande de sa majesté et en plein consistoire; qu'un légat apostolique avait été envoyé contre les hérétiques avec un nombre fort considérable de soldats ; qui pouvait après cela ignorer le véritable but de l'expédition, et la considérer comme une guerre purement politique?
qu'outre cela, les brefs en question avaient été demandés, sollicités et vus par les ministres mêmes de l'empereur ; qu'en admettant ainsi même qu'ils eussent porté préjudice à la cause, c'était le Pontife qui avait droit de se plaindre d'avoir été sollicité par ceux mêmes à qui il s'en rapportait, à agir contre les intérêts de la ligue.
L'empereur ajoutait que c'était pour se conformer aux exhortations de sa Sainteté qu'il était entré dans une guerre dont le Siège apostolique devait retirer le plus grand avantage. A cela le Pape répondait qu'il se réjouissait beaucoup que ses conseils eussent eu tant de pouvoir sur l'empereur; que dans ce cas, quand même il n'aurait pas reçu de lui d'autre service, il devait lui savoir beaucoup de gré ; que c'était par ses soirns qu'il
avaitentreprisune œuvre qui devait procurer à Dieu tant d'honneur, à lui tant de gloire, et être couronnée d'un si grand succès; que jusque là le fruit de cette guerre avait été uniquement pour l'empereur, qui avait conquis de grandes villes et des provinces entières , au lieu que, pour le Siège apostolique , l'avantage n'était qu'en espérance , quelque fondée que parût cette espérance, sur ce que sa majesté devait à l'honneur de Dieu et à l'accomplissement du traité.
7. Une nouvelle plainte que faisait l'empereur, c'était que beaucoup d'Italiens s'étaient retirés faute de paie. A cela on répondait que celte paie avait toujours été soldée en entier, et avec la même fldélité que les deux subsides qu'avait précédemment envoyés le Pape en Hongrie; que la retraite de plusieurs Italiens devait plutôt s'imputer à l'âpreté du pays ou aux mauvais traitements qu'ils disaient y avoir soufferts ; que les Italiens s'étaient montrés avant les autres , et qu'ils avaient combattu de manière à satisfaire sa majesté, qui s'en était expliquée.
On en venait de là à demander un supplément de paie, pour autant d'Allemands qu'il s'était retiré d'Italiens. Le Pape répondait que cette retraite n'avait pas été particulière aux Italiens, mais commune aussi aux Espagnols et aux Allemands ; que la plupart n'avaient point laissé l'entreprise , mais bien plutôt la vie dans l'entreprise; qu'en conséquence, il ne pensait être tenu à rien de plus. Qu'après tout, ce supplément se réduisait à une petite somme ; qu'il était disposé à s'en remettre à l'arbitrage d'hommes experts et à payer ce qu'il devrait.
8. Suivait un nouveau grief. L'Empereur se plaignait que le Pape n'avait pas voulu accorder la vente des vassdages ecclésiastiques d'Espagne, ni en échange la valeur entière de 500,000 écus. Mais Paul se justifiait de ce reproche par la teneur claire des articles relatifs à la vente de ces vasselages, que le consistoire avait rejetés en déclarant expressément qu'on satisferait l'empereur d'une autre manière. Paul ajoutait que cette satisfaction ne pouvait s'entendre de 500,000 écus, parce que les articles en question proposés dans le consistoire, disaient que l'empereur compenserait la perte des églises par des revenus égaux d'une espèce différente ; qu'ainsi sa majesté ne pouvait réclamer les 500,000 écus qu'avec cette déduction. Que naguère ses ministres avaient trouvé plus que suffisante l'offre faite par sa Sainteté de 300,000, et que leurs plus hautes prétentions n'avaient jamais été au delà de 400,000, et que le Pontife s'y était accordé après le retour du légat Farnèse. La réponse finissait par rappeler tous les secours que, dans cette guerre, l'empereur avait reçus du Pape et des ecclésiastiques, et en tant de manières, qu'ils y avaient concouru pour la plus forte partie; et de plus, elle finissait par s'appuyer sur cela et sur ce qu'on avait vu tant d'autres fois, pour faire espérer à Sa Majesté tout ce qu'elle pouvait attendre du Pape à l'avenir, bans avoir besoin, pour sa sûreté, de stipula-
CoNC. DE Trente. II.
tions. C'est donc ainsi que le Pontife ne se souciait pas de se lier davantage, jusqu'à ce que la paix établie entre Charles et François l'eût délivré de la crainte d'en venir aux mains avec celui-ci ; mais il n'y avait pas d'apparence que cette paix eût lieu ; aussi ne se flt-elle pas. Ce qui s'y opposa , ce fut l'éloignement de l'empereur pour la chose en elle-même, et son aversion pour celui qui devait en être le médiateur (1).
9. Par rapport à la chose en elle-même, il s'en était montré bien éloigné dès le commencement , lorsqu'il avait traité avec le nonce Verallo. Il disait qu'il ne pouvait alors condescendre à cette paix avec honneur, parce qu'étant engagé dans une autre guerre, il paraîtrait y avoir été amené par force. Mais, dans la réalité, l'empereur ne voulait pas se dépouiller des possessions qu'il avait acquises, ni en venir à la paix, quand même les Français auraient consenti à ce que les deux partis restassent dans leurs possessions respectives. Il était trop vivement piqué de la pensée que le duc de Savoie, son parent et son allié, restait encore dépouillé d'une partie notable de ses Etats , que les Français lui retenaient à cause de lui. C'est pourquoi, à la première proposition que lui fitGoroneBertano, il répondit tout en colère : Le roi ne peut retenir ce qui n'est ni à lui ni à moi. Et sa colère devint encore plus forte, lorsqu'on lui faisait dire (menace toutefois désavouée par l'ambassadeur du roi qui résidait auprès de l'empereur) que jusqu'ici le roi n'avait pas voulu inquiéter l'empereur, pour ne pas le détourner de son entreprise contre les protestants ; mais que maintenant qu'il le voyait victorieux, il allait lui déclarer la guerre. Charles comprenait bien que, par ces paroles, les Français chantaient le triomphe avant la victoire qu'ils se promettaient de remporter sur lui. C'est pourquoi il répondit avec vivacité à l'ambassadeur, qu'en ce cas il irait trouver le roi de France, et qu'il connaissait bien la route, voulant rappeler la détresse à laquelle il avait réduit les Français , lorsqu'il entra à force ouverte dans ce royaume, avant la conclusion du dernier traité.
10. Quant au médiateur de cette paix, c'està-dire, au Pontife, l'empereur était extrêmement mécontent du résultat que la paix ellemême tendait à procurer , je veux dire, la cessation des subsides dont nous avons parlé. Aussi , s'était-il laissé aller avec le nonce à des paroles pleines du plus aigre ressentiment, disant entre autres choses que l'abandonner en ces circonstances , ce n'était pas le fait d'un bon pasteur ni d'un homme de bien ; que les autres gagnaient le mal français dans leur jeunesse, mais que le Pape l'avait gagné dans sa vieillesse, quoiqu'au fond il eût été Français dès ses premières années. Le nonce lui ayant répondu que le Pape se tenait dans la neutralité : C'est vrai, ajouta-
(1) Tout cela se U-ouve dans diverses lellres de Verallo au cardinal Farnèse, dans un vol. des nrchives du Vatican, intiUilé : Letlres de Verallo, depuis 1542, jusqu'en 1547,
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t-il; se tenir ainsi dans la neutralité, c'est perdre le christianisme. Il savait bien, disaitil, que Paul se retirait de la ligue, pour complaire aux Français , et qu'il en avait pris l'engagement avec l'ambassadeur du roi de France ; que le roi s'efforçait de traverser ses succès, au point que la ville de Constance étant disposée à se rendre à l'exemple d'Ulm et d'Augsbourg , le roi l'avait excitée à la résistance.
11. Les plaintes de l'eupereur n'empêchèrent pas le nonce de soutenir avec respect la dignité et le droit de son prince; il lui rappela que le Pontife avait dépensé dans cette entreprise pour le service de sa majesté sept cent mille écus; qu'il lui avait donné la faculté de tirer des églises une autre somme d'un million d'écus ; qu'il avait exposé aux hasards de la guerre et aux dangers de la mort deux neveux bien-aimés , et qu'il y avait perdu de ses états neuf mille soldats. Qu'alors sa Sainteté était bien à plaindre d'avoir acheté si cher non l'affection, mais l'inimitié de sa majesté. El pour l'adoucir, et en même temps pour l'attirer à la paix par l'appât de l'espérance, il lui dit de nouveau que les premières avances qu'on venait de faire si largement pouvaient être regardées comme des arrhes, et même comme un gage très-sûr de l'avenir ; car nulle considération ne contribuait plus puissamment à arracher aux hommes de nouveaux services , que l'envie de ne pas perdre ceux qu'on a déjà rendus , quand ils sont considérables : que de cette manière, l'inclination du souverain Pontife s'accordanl dans cette affaire avec le zèle de la religion, on ne pouvait douter que le Pape ne dût fournir bien volontiers à Sa Majesté tous les secours qu'il pourrait accorder lorsque les circonstances le lui permettraient; mais que sa majesté, qui ne le cédait à personne en puissance sur la terre, savait mieux que personne que pour certains actes, ceux-là mêmes qui sont appelés souverains et seigneurs des autres, sont vraiment moins libres et plus dépendants que tous les autres.
12. Ces mois furent aussi signalés par différentes morts, tant de Pères dans le concile, que de princes hors du concile (1). Parmi les premiers fut Jean Calvi, général des Mineurs-observantins , corse de nation , d'une vie exemplaire et d'une science remarquable ; aussi s'était-il acquis le respect et l'amour de tous. Peu de temps après (2j mourut aussi Henri Loffredi , évoque de Capaccio, homme plein d'érudition et de zèle, homme tout dévoué à l'empereur, mais peu circonspect dans ses paroles. Ainsi peu de jours auparavant (3), lorsqu'il émit son opinion sur les décrets qu'on proposait touchant la réforme, ils les. appela sophistiques : parole dont le premier président se plaignit fortement dans une autre congrégation sans nommer personne , disant qu'il était bien permis à chacun de
(1) Journal deMassarelli, Ie2t jnnvicr tS47.
(2) Le 6 mars, comme il est mai(|ué dans le Journal.
(3) Journal du 8 ei du .6 février et les Actes.
déclarer son sentiment sur les décrets qu'on proposait comme des ébauches informes et non comme un travail achevé ; mais qu'autre chose était la liberté de parler, autre chose la licence qui va jusqu'à dire des injures, surtout quand ces injures retombaient sur les chefs qui avaient présidé aux assemblées particulières, et semblaient insinuer que, par leurs paroles entortillées, ils voulaient non diriger, mais embarrasser les chrétiens. Loffredi s'é tait ensuite excusé de cette expression , déclarant que par sophistiques , il n'avait entendu autre chose qu'équivoques et obscurs. On célébra solennellement ses obsèques, qui furent honorées de la présence de tous ses collègues.
13. Une autre mort qui arriva hors du concile, enleva à cette assemblée un de ses plus doctes évêques (1) ; car, Guidebaud, duc d'Urbin , ayant perdu sa femme, resta fort affligé ; il demanda, pour venir le consoler, Bertano, son plus intime ami. Ses instances furent si pressantes, que les légats ne purent refuser à Bertano cette permission. Celui-ci bannit en même temps de l'âme du duc le chagrin que lui causait son veuvage et l'aigreur qu'il avait contre le Pape, à cause de leurs anciens démêlés, en lui conseillant de s'assurer une postérité masculine par son mariage avec Victoire Farnèse , fille du duc Pierre Louis. Elle devint dans la suite un modèle des princesses chrétiennes.
14.. Ln plus grand prince resta également veuf à cette époque-là (2) : ce fut le roi des Romains qui perdit Anne, sa femme. Avec ses droits sur la Hongrie elle lui avait apporté plutôt une couronne d'épines qu'une couronne d'or.
Le lendemain de la mort de cette reine, mourut Henri VllI , roi d'Angleterre (3) , prince qui pendant beaucoup d'années fut le plus avili et le plus misérable des chrétiens (4). Quand on viendra à lire la liste de ce qu'il fit égorger d'hommes fameux ou par leur naissance, ou par leurs dignités, ou par leur savoir, afin de soutenir ses mariages incestueux et sa hiérarchie sacrilège, on sera surpris qu'un roi qui se voyait devenu le meurtrier de tant et de si nobles personnages, ne mourût pas d'horreur. Dans le feu de sa passion et de sa fureur, il conserva encore quelques étincelles de piété. H eut toujours en horreur les nouvelles hérésies, et dans cette suprématie ecclésiastique qu'il avait usurpée, il choisit pour évéques des hommes qui dans la suite, pour maintenir la vraie foi, ennoblirent les exils et les prisons sous ses impies successeurs. Ses mariages, avaient été si nombreux, les senlences qu'on avait promulguées pour les déclarer tantôt légitimes, tantôt nuls , selon les caprices de ses appétits déréglés, son unique loi, étaient si contradictoires , que pour empêcher les
(1) Lettre du card.Cervini à Farnèse, du lis fév. 1547.
(2) Le 27 janvier, comme on le voit dans le Jour nal de Massarelii.
(3) 28 janvier.
(4) Voyez Sponde, à l'année 1547, au nombre 16,
ol ceux i|ii'il r.ii)porlc.
LIVRli NEUVIEME.
procès ou plutôt les guerres de succession , posa à ces objections, car il ne lui suffit pas les Etats regardèrent comme le parti le plus de donner à entendre que ces décrets furent sage de laisser au père lui-même le jugement formés par des ignorants , qui ne connais-
et la libre disposition de sa succession. Il nomma d'abord son unique enfant mâle , Edouard, fils de sa troisième femme, Jeanne Seymour ; ensuite Marie, sa fille aînée, issue de Catherine, sa première et légitime épouse; en troisième lieu , Elisabeth, fruit d'Anne de Boulen. Henri éprouva le plus grand malheur que puisse craindre un prince : en peu d'années , il eut pour successeur au trône tous ses enfants , et pas un seul petil-fils. Peut-être fut-ce la punition des nombreux mariages par lesquels il s'était efforcé de perpétuer sa race masculine , même au mépris du ciel. II recommanda à Edouard de ne s'écarter en rien de l'Eglise catholique, excepté en ce qui concernait la suprématie. Mais il parut bientôt que c'était recommander la solidité de l'édifice et en même temps prescrire la ruine des fondements : car le nouveau roi ne tarda pas à se précipiter dans l'hérésie ; et l'Angleterre est devenue dans la suite une Afrique fertile en toutes sortes de monstres.
15. Sarpi se moque des espérances qu'eurent alors les catholiques de voir un fils différent du père , disant qu'en effet il devint bien différent, puisqu'il admit toutes les doctrines opposées à l'Eglise. Si toutes les espérances frustrées du succès méritent d'être tournées en dérision, il faudra aussi tourner en dérision la vertu théologale de l'espérance, dont Dieu a fait un commandement à tous les fidèles , et qui cependant par rapport à un
frand nombre sera de nul effet. Mais j'aime répéter ce que j'ai dit, et ce que je dirai encore , afin qu'il s'imprime plus fortement dans l'esprit de mes lecteurs. Si ces espérances ont été réduites à rien , qu'on voie par l'événement , qui en a plus souffert, ou de Rome qui a perdu l'éclat qu'elle tirait de la soumission de l'Angleterre etde ses princes, ou de l'Angleterre et de ses princes, qui ont perdu ce beau lien d'or et de paix qu'euxmêmes ont appelé la chaîne servile de la domination romaine.