CHAPITRE V
On examine ce que dit Sarpi du caractère qu'impriment trois des sacrements.
1. Sarpi vient ensuite à parler du caractère qui, selon la vérité catholique, est produit dans l'âme par les trois sacrements qu'on ne peut réitérer. Il dit que plusieurs n'admettaient pas que ce fût le sentiment général et ancien des catholiques , alléguant que Scot (in 4, disl. 6 , q. 9. ) s'était persuadé qu'on ne lirait pas nécessairement cette doctrine des paroles de r Ecriture ou des Pères, mais seulement de Vautorité de VEglise : manière ordinaire chez cet auteur, dit-il, de nier les chosesavec quelque politesse. Calomnie affreuse! CoiTune si Scot comptait pour rien l'autorité de l'Eglise! Qu'on me montre un seul endroit oii ce théologien , non moins religieux que savant, déclare nier ce qu'ailleurs il avoue être prouvé par l'autorité de l'Eglise. Cet auteur s'éloignant donc du sentiment commun pour prétendre que les paroles de l'Ecriture et des Pères n'étaient pas claires par ellesmêmes , ni suffisantes pour prouver indubitablement cette vérité , conclut ainsi : Ainsi, autant que je puis présentement le connaître, c'est par la seule autorité de VEglise qu'on doit tenir qu'il s'imprime un caractère : on peut ajouter à cela trois raisons de convenance. Et après les avoir rapportées, il résout toutes les difficultés opposées; que chacun juge si I c'est-là une manière de nier avec quelque politesse. Bien plus , quand Scot avoue , trois I siècles auparavant, que l'autorité de l'Eglise était pour ce sentiment, quand il se montre tout disposé à y adhérer par cette considération , il montre ouvertement l'anliquilé et l'uniformité de ce même sentiment; antiquité, uniformité que Sarpi s'efforce de combattre par le témoignage même de Scot.
2. Ensuite Sarpi vient à compter les diverses opinions des scolastiques sur la nature du caractère : comme si les théologiens du concile eussent parlé de former là-dessus une décision. Il est pourtant manifeste que les scolastiques en émettaiit toutes ces opinions , se comportent comme Ptolomée dans son système de la division de l'univers. Cet astronome en effet ne s'est point imaginé de prouver que l'univers avec toutes les sphères et tous les astres, est disposé et pincé comme il le suppose; mais il propose seulement un système possible, duquel, s'il se trouvait véritable, suivraient tous ces phénomènes que nous voyons en effet dans le ciel et sur la terre. Toutefois , Dieu et la nature ont pu trouver à l'infini d'autres systèmes plus convenables auxquels nous n'avons pas pensé, et d'où résuftiMaient les mêmes phénomènes. Ainsi procèdent les scolastiques par rapport au caractère sacramentel et par rapport à d'autres questions obscures : c'est-à-dire, qu'ils imaginent divers systèmes, desquels, s'ils se trouvaient être vrais , s'ensuivrait tout pe
qu'en cette matière nous montrent, non pas consacrer , quoiqu'il ne suffise pas pour nous
les phénomènes du ciel, mais les oracles du faire participer à la vie éternelle: cette consé-
' ciel. Au reste , combien de fois n'arrive-t-il cration est cause que Vhérétique est coupable
pas qu'on est très-certain de l'existence d'une hors du troupeau du Seigneur , quoiqu'il con-
chose , et très-incertain de la nature de cette serve le caractère du Seigneur. C'est pourquoi
même chose ? Pouvons-nous trouver une vé- la doctrine céleste nous enseigne qu'on doit le
rite plus palpable que ceile-ci : Il y a un corriger, mais non le consacrer de nouveau.
temps ? Et cependant qu'est-ce que le temps ? Le même docteur emploie le même terme dans
question si ardue que toute la sagacité d'es- une foule d'autres passages. Il dit, ainsi que
prit de saint Augustin s'y perd. Que la vo- plusieurs autres Pères anciens, que ce carac-
lonlé de Dieu est libre , c'est une vérité que tère ne peut être effacé de l'âme, et que pour
ne nient pas même la plupart des païens ; cette raison les sacrements nommés ci-des-
mais qu'est-ce que la volonté libre de Dieu? sus ne doivent pas se réitérer,
question si difficile, que tous les systèmes 4. Or, comme ces expressions, qui dési-
qu'on propose pour l'expliquer, quels qu'ils gnent une qualité intrinsèque et imprimée
soient, sont peu probables. Ainsi dans ces en nous , employées aussi par l'Ecriture à
matières la question cela est-il? appartient à propos de la grâce justifiante , étaient enten-
la certitude de la foi : la question qu'est cela? dues parles hérétiques dans un sens impro-
appartient à l'exercice de l'esprit. C'est pour- pre et métaphorique, ainsi les entendaient-
quoi toutes les fois qu'il s'agit d'établir des ils à propos du caractère. Ce qui les leur fai-
dogmcs et non de faire briller son esprit dans sait interpréter de cette manière, c'est que
la discussion, il est bon d'imiter saint Au- parmi les hommes les pouvoirs etlesadop-
gustin. Ce grand docteur reconnaissant par lions n'emportent aucune impression de
les Ecritures que les malins esprits sont tour- qualité réelle ; et cependant dans ces cas on
mentes par le feu, et voyant la difficulté d'ex- ne s'exprime pas différemment , puisque les
pliquer comment cela se fîiit, dit : // suffit de jurisconsultes parlent de ces droits et de ces
savoir que cela se fait merveilleusement , mais pouvoirs comme s'ils étaient des qualités
pourtant véritablement. Et Sarpi s'imagine réelles et intrinsèques dans ceux qui les pos-
pouvoir nous persuader que Jérôme Oléaster, sèdcnt. On pouvait donc croire qu<i l'Ecri-
homme fort savant, opina pour que, dans le ture, pour se conformer à l'usage des hommes,
concile , on adoptât touchant le caractère et employait les mêmes termes dans le même
l'effet des autres sacrements, le sentiment sens. D'ailleurs on avait des exemples qu'il
qui admet je ne sais quel ornement imprimé n'était pas nécessaire de telles qualités , ou
par eux généralementdans lésâmes, mais im- pour être adopté deDieu dans la justification,
primé par quatre, de manière à pouvoir être ou pour recevoir les pouvoirs d'agir dans
effacé , et par trois , de manière à ne le pou- les sacrements en question,
voir pas? Sentiment non seulement combattu 5. Mais les hérétiques ne voyaient pas que
par les autres écoles , mais encore peu suivi cette comparaison était sans force; car,
par les Thomistes ; sentiment que saint Tho- parmi les hommes, cela tient à leur faiblesse,
mas conçut dans sa jeunesse , mais qu'il ne Ils no peuvent ennoblir ni doter les autres de
garda pas dans sa vieillesse, comme l'observe qualités réelles et intérieures qui leur don-
Sarpi lui-même. nent droit à l'héritage ou à la magistrature.