CHAPITRE XII
Septième session.
1. On travailla sans relâche à former les canons et les décrets dont nous avons parlé, pour célébrer la session le jour fixé. Presque tous les matins on tenait les congrégations, et des théologiens devant le cardinal Cervini,el des canonistes devant son collègue. L'après-midi était employé en des assemblées générales où l'on rapportait et on examinait ce qui avait été discuté dans les réunions particulières ; et cette assiduité ne
(I) C'est .linsi (|u'il f:iul dire, et non de, comme le dénionlrcnt la raison cl un exemplaire plus correct : Faijttan, C. Accepinuis, de JElale el 'Qualiiate, n, 13.
contenu de ces Actes, par quelqu'une de ces relations secrètes des événements de Trente, qu'on répandait, comme nous l'avons remarqué, partout pour repaître la malignité et pour tirer l'argent des hérétiques allemands. 4. Voici son second commentaire : après avoir témoigné sa surprise de ce que, dans un si grand nombre d'hommes religieux, il ne s'en était Irouvé aucun qui fût assez bien inspiré pour suppléer au défaut de l'orateur qui avait été désigné; il conclut ainsi : un souvenir semblable, consigné dans les Actes . reste à jamais Comme un fait qui prouve qu'alors on ne pensait pas qu'il viendrait un temps, où l'on estimerait que tous les actes de cette assemblée égalaient ceux des apôtres assemblés pour attendre la descente de l'Esprit saint ; à ne juger que les paroles, il dit vrai. Mais ce temps n'est jamais venu ; car, on sait que les apôtres eurent le don d'improviser merveilleusement et en toute langue; au lieu que les Pères et les théologiens du concile ne
HISTOIRE DU CONCILE DE TiiENTE.
pouvaient manier la parole qu'à proportion des études qu'ils avaient faites et des talents qu'ils possédaient, comme ils est arrivé également dans tous les conciles œcuméniques, en commençant par celui de Nicce; pareillement, s'il entend qu'on ne pensait pas alors qu'il dût venir un temps, où tous les actes des Pères assemblés en concile seraient respectés comme au^si parfaits que ceux des apôtres assemblés pour attendre la descente du Saint-Esprit; ce temps-là n'est pas non plus arrivé; car on sait, par un grand nombre de mémoires privés et publics, que ces Pères, successeurs des apôtres en autorité, mais non égaux à eux en sainteté , sont tombés dans plusieurs fautes : ce qui n'est pas nouveau non plus , ni particulier au concile de Trente, mais commun à tous ceux qu'a eus l'Eglise dans tous les temps. Pour savoir à quoi s'en tenir sur tous , il suffit do lire ce que S. Grégoire de Nazianze écrit du premier concile de Constantinople.
5. Mais si Sarpi conclut de ce fait qu'alors on n'était point persuadé qu'il devait venir un temps où cette assemblée serait en grande vénération, il me semble qu'il raisonne à faux. Qu'aucun homme parmi tant d'évêques et parmi tant de docteurs privés, qui étaient alors l'élite de la littérature européenne, et dont les ouvrages imprimés sont célèbres, même comme modèles d'éloquence sacrée , n'ait osé parler dans cette assemblée sans préparation ; c'est ce qui montre plus clairement la haute idée qu'on doit avoir de ce grand théâtre. Il est certain que s'il avait élé question de prêcher dans une siiiiple chaire, beaucoup d'entre eux s'y seraient précipités. Et qui ne sait que la crainte de celui qui parle est un effet si naturel du respect qu'on a pour celui qui écoute, que, selon les règles de la rhétorique, celui qui ne craint pas feint de craindre pour se concilier la bienveillance par ce témoignage d'estime ? Je n'iuiagine pas qu'on se persuade que le sénat ou le peuple romain, ou l'armée aient joui d'une faible considération , quand on aura lu dans Suétone (1) qu'Auguste, quoique empereur et parfaitement instruit dans l'art de bien dire, n'osa jamais leur parler que le papier à la main. Ajoutons, pour ce qui nous regarde , que ces discours synodaux étaient aussitôt publiés dans toute la chrétienté , qu'ils étaient soumis à la censure malveillante du Nord et à la censure plus malveillante encore du futur Sarpi : bien plus, ce môme discours , conçu et non enfanté par Martiran, est rapporté et se lit dans les Actes ; c'eût donc été une témérité d'exposer, aux yeux si perçants de l'envie , un travail ébauché et avec lui la réputation non seulement d'un particulier, mais encore de toute l'assemblée.
6. Ainsi on omit le sermon dans cette solennité, et on proposa la rédaction des canons qui fut approuvée d'une voix unanime. La question de la réforme réunit cinquanteneuf voix en sa faveur, sans réserves, et les
(1) Dans 1« ch. 47 de la Vie d' Auguste.
suffrages des autres, au nombre de treize, avec réserves. Ces réserves de fait se réduisaient ou à désirer qu on y spécifiât les car-» dinaux; c'est ce que déclarèrent dans leurs billets les évoques de Badnjoz , d'Astorga, d'Osea, de Calahorra et de Clermont; ou à réclamer le titre dont il a été déjà tant de fois question , conune flrent quelques-uns des évoques cités ci-dessus, et ceux de Porto, de Bossa , de Fiésole , de LancianO , de Ca^tellamare et de Mytilène ; ou à deman<!er qu'on ne portât aucun préjudice à la juridiction ordinaire des évoques, en les faisant agir comme délégués du Siège apostolique, et de ce sentiment furent ceux de Sinigaglia et de Fiésole. Enfin quelques-uns des évoques espagnols déjà cités demandaient : ceux-ci , des lois plus efficaces contre les absents , ceuxlà, la permission pour les prêtres d'occuper en même temps deux bénéfices à charge d'âmes.
7. Sarpi dit que les légats écoutèrent parler ces évêques, comme on fait à quelqu'un qui ne peut rien de plus qu'exhaler son âme. Accusation des plus injustes que de se plaindre de ce qui arrive ordinairement et de ce qui est nécessaire au gouverneur de toutes les assemblées administratives du monde , comme il est nécessaire que le sentiment, je ne dis pas du plus grand nombre, mais de six parties, l'emporte sur celui d'une septième! Outre cela, s'il n'avait pas pris plaisir à se crever les yeux (ainsi qu'on le raconte d'un ancien philosophe), il aurait élé forcé de voir que les légats n'avaient pas la liberté de faire autrement; car il leur était prescrit, par le bref pontifical, d'agir, dans les décisions, selon le sentiment du plus grand nombre. Leur conduite était si éloignée d'être arbitraire que , dans la précédente session , quelques doutes s'élant élevés sur la question de savoir si le plus grand nombre avait approuvé absolument les décrets, l'affaire resta suspendue pendant presque deux mois , avec l'intention de les modifier et de ne pas les admettre comme authentiques jusqu'à ce qu'on les reconnût généralement comme légitimement acceptés.
En dernier lieu , on fixa la prochaine session au vingt-un d'avril , le premier jeudi après l'octave de Pâ(]ues. II n'y eut d'opposition que de la part de l'évêque de Castellamare qui n'était pas d'avis qu'on désignât le jour précis. Tant un homme est épris des conceptions de son esprit, qu'il aime à les produire même lorsqu'il sait qu'elles ne verront le jour que pour être inutiles ou méprisées.