CHAPITRE XV ^^ celui qui y restera s'en repentira. Que l'on
considère si cette manière de parler dans cet
Huitième session, dans laquelle on arrête la ]^Q^^^^y^ ^\ fameux tenait, comme l'avance
translation du concile à Bologne. g^j^pj^ ^ l'habitude qu'ont les médecins d'exa-
1. On indiqua donc la session pour le len- gérer le mal qu'ils traitent, pour donner plus
main matin, 11 mars. Cependant les légats de prix à leur art.
ordonnèrent que Severolo, en qualité de pro- 2. Cela fait, le cardinal del Monte proposa le moteur du concile, fit une enquête autlu-nti- décret de translation du concile à Bologne, que sur l'existence de la maladie contagieuse conçu dans la forme qu'avait agréée la majoet de la peste dont on était menacé. Les Pè- rilé'à la dernière session. Le voici mot pour res se réunirent le malin dans l'église cathé- mot : Vous plaît-il de décerner et déclarer que, drale; ils étaient revêtus de leurs habits pon- pour les raisons apportées et autres, cette maliQcaux. Les cérémonies et les prières solen- ladie est si manifeste et si notoire que les prénelles achevées , le premier légat rappela en lats ne peuvent demeurer en cette ville sans peu de mots ce qu'on avait dit les deux jours exposer leur vie, et qu'on ne peut ni ne doit les précédents, et surtout il protesta de nouveau retenir ici contre leur gré? En outre , consi— de son indifférence et de celle de son collègue, dérant le départ de plusieurs prélats après la soit qu'il plût à la majorité de rester ou de derrAère session, et les protestations de bcaus'en aller. Ensuite, pour plus ample infor- coup d'autres qui, dans la congrégation génémalion , et aussi à la de:nande du cardinal raie, avaient déclaré vouloir à tout prix par- Pacheco, on luttes attestations des médecins tir d'ici, par crainte de la maladie, prélats et non seulement les réponses des témoins , qu'on ne peut justement retenir, et dont le démais même les questions qui leur avaient été part occasionnerait la dissolution du concile faites. Ces témoins étaient en grand nombre ou Vempêcherait de continuer heureusement, à et de diverses classes, réguliers, prêtres, se- cause du petit nombre de membres auxquels il entiers, étrangers, indigènes. Leurs témoi- serait réduit; considérant aussi le danger imgnages contenaient en somme que , depuis minent qu'il y a pour la vie de chacun , et les quelque temps, il s'était déclaré dans cette autres raisons apportées par quelques-uns des ville des maladies de fièvres pestilentielles Pères dans les congrégations, comme notoires. accompagnées de pourpre, c'est-à-dire, com- vraies et légitimes ; vous plaît-il également de me l'expliquait Fracastor selon la définition décerner et déclarer, pour la conservation et de Gallien, de fièvres tout à la fois conta- la continuation du même concile, et pour la gieuses et le plus souvent mortelles ; qu'il sûreté des prélats qui y assistent, qu'il sera mourait beaucoup de monde de cette mala- transféré pour un temps dans la ville de Bodie ; qu'ainsi à la paroisse de Sainte-Marie- logne, comme dans le lieu le plus sain, le plus Majeure arrivaient chaque jour deux, trois commode et le plus convenable ; qu'on l'y transit quatre cadavres, et autant proportionnel- fère des maintenant ; qu'on y célébrera la seslement dans les autres paroisses ; que le bruit sionle 21 d'avril, et qu'on continuera à traiter courait qu'il ne périssait pas moins de monde successivement les questions , jusqu'à ce qu'il de cette même maladie dans les environs ; plaise à sa Sainteté et au sacré concile de le qu'on croyait morts de cette maladie l'évêque ramener à Trente ou de le transférer ailleurs. de Capanio, le général des Mineurs obser- avec le consentement de l'invincible empereur, vantins, un domestique du cardinal Madrucci du roi très-chrétien et des autres rois et prinet le maître d'hôtel du légat Cervini ; que si ces chrétiens?
quelquefois on survivait à ces fièvres, on res- 3. Le cardinal Pacheco objecta que l'exatait comme stupide et comme imbécille, ainsi men qu'on avait fait des témoins était nul, qu'il était arrivé à un domestique de l'évêque Séverole n'ayant pas été commis pour cela de Saluées ; que ce mal prenait chaque jour par l'assemblée, dans laquelle beaucoup de plus d'extension; que présentement un des Pères avaient demandé qu'on députât des évémaîtres de cérémonies en était attaqué, et ques pour cet examen; que, de plus, les téqu'il mourait plus de monde que par le pas- moins avaient affirmé ce qu'ils ne savaient se; que les médecins du pays ne connais- pas et ce qu'on savait être faux par l'évidence saient plus rien à ce mal, dont ils avaient du fait, et qu'enfin on avait omis la citation peur, et qu'ils fuyaient le soin de ces sortes de la partie adverse; que !e jugement des méde malades ; qu'on craignait que la recrudes- decins étrangers n'avait pas la même autorité cence de la chaleur ne fit dégénérer ce mal en que celui des médecins du pays, plus instruits une vraie et cruelle peste ; qu'au premier des comploxions et du climat ; que le départ soupçon qu'on en aurait, on interdirait dans précipité do plusieurs venait de l'ennui de tout le voisinage la communication avec les leur séjour, et non de l'inquiétude pour leur habitants, et par conséquent le trafic et l'ap- vie, et que la même chose était arrivée plus provisionnement des vivres; que, dans ce souvent encore les mois qui avaient précédé; cas, la fannne elle-même ferait périr au mi- qu'ainsi on n'était pas fondé dans les raisons lieu de la stérilité de ces montagnes autant qu'on produisait pour la translation du coude monde que la peste. Fracastor, en recon- cile; qu'on n'avait pas non plus le nombre
suffîsant de voix, puisque, suivant le concile (le Constance, il fallait les deux tiers des suffrages pour autoriser cette mesure ; qu'enfln et après tout , s'il fallait transférer le concile ailleurs, on ne devait pas aller à Bologne, mais seulement dans une autre ville d'Allemagne, parce qu'on ne pouvait faire de translation d'une province dans une autre; qu'il conseillait donc plutôt de proroger la session, pour donner quelque trêve aux travaux, et aux esprits le temps de secouer cette vaine terreur.
4. Le cardinal Pacheco eut l'assentiment des autres Espagnols . L'archevêque de Sassari se récria qu'on détruisait sur pied une ample moisson d'espérances, en déplaçant le concile dans un temps où les victoires de l'empereur promettaient de ranger sous son obéissance toute l'Allemagne ; qu'il s'offrait de concourir avec empressement à la translation, lorsqu'elle se ferait par l'autorité du souverain Pontife; mais que cette autorité manquant, quoique le sentiment opposé l'emportât, par le nombre de ceux qui l'émettaient, il le cédait de beaucoup pour le poids des raisons : qu'ainsi, d'après les canons, son sentiment, comme plus favorable à la cause la plus juste, devait prévaloir. L'évêque d'Astorga afûrma en outre que le concile ne serait pas libre à Bologne. Les autres évêques de ce parti s'accordèrent aussi à diminuer le danger, à faire valoir la convenance qu'il y avait de connaître la volonté du Pape et de l'empereur, et à nier que la chose fût permise aux légats, sans une délégation spéciale.
5. Ce fut Saracenc archevêque de Matera, qui soutint avec succès l'opinion contraire. Les liens qui l'attachaient à l'empereur, liens du côté de ses parents, vassaux de l'empire; liens du côté de son diocèse, qui relevait du même prince ; et liens à cause de lui-même, qui n'avait obtenu que sur sa présentation la mitre qu'il portait , ne faisaient que donner plus de force au sentiment qu'il défendait en faisant le sacrifice de ses inclinations. Il dit que Séverole avait pu légitimement examiner les témoins, puisqu'il l'avait fait en vertu de l'office de promoteur que lui avait confié le concile , titre qui lui suffisait, sans qu'il eût besoin de nouvelle délégation. Je ne vois pas que lui ni personne ait songé à répondre aux adversaires qui se plaignaient du défaut de citation ; c'est que peut-être on vit que l'argument tombait de lui-même, et sans qu'il fût nécessaire d'y mettre la main; car il n'y avait point dans le concile de parties qui plaidassent entre elles, mais seulement des juges qui étaient en désaccord, comme il arrive dans toutes les assemblées : il ne fallait donc pas de citation. Mais Saraceni coupa court à toutes ces objections , en disant que, dans les causes notoires comme était celle-là, il n'était pas besoin de témoins. Il prétendit que l'autorité des médecins de Trente ne pouvait être comparée à celle de Fracastor, qui, à raison de son mérite singulier, avait été choisi et était salarié comme médecin du concile; quede cette charge qu'on lui avait confiée d'un accord unanime, il résultait que son sentiment,
CoNC. DE Trente. II.
quand il était question du salut corporel de celte assemblée, prévalait sur tout autre; que lors même qu'on douterait de toutes les autres raisons qu'on avait de transférer le concile, c'était beaucoup que cette mesure fût du goût de la majorité, à laquelle il appartenait de décider ces sortes de questions ; que le décret du concile de Constance, qui veut pour cela les deux tiers des suffrages, avait été, selon lui et selon d'autres qui pensaient comme lui, révoqué par le dernier concile de Latran. Au fond cette révocation ne se fit pas dans ce concile, ce qui me fait croire qu'il a entendu parler de ce qu'il est dit dans ce concile de Latran de la supériorité du Pape audessus des conciles : on voulait par là révoquer un décret de Constance fait dans la cinquième session avant l'élection du Pape' et non confirmé ensuite par lui, décret par lequel il paraît qu'on décide le contraire. C'est sur cette base que se fonde ensuite la disposition suivie dans la trente-neuvième session, disposition qui ne parle pas certainement de translation, mais oblige le Pape à réunir un concile dans un lieu désigné pour cela parle concile précédent, et non ailleurs, excepté pour une nécessité évidente approuvée par écrit de la part des deux tiers des cardinaux. En ce cas toutefois , il devait le réunir dans un autre lieu qui relevât de la même nation à laquelle appartenait celui qui avait été précédemment désigné, à moins que la même nécessité ne s'y opposât. Mais ce concile ne demande pas l'assentiment des deux tiers des Pères pour la translation d'un concile déjà assemblé, que la nécessité oblige à faire. Au contraire, peu après, dans les dispositions qu'il prend contre les schismes, il paraît abandonner en termes exprès cette mesure à la décision de la majorité. Quoi qu'il en soit, Thomas Catnpège , évêquede Feltre, répondit plus brièvement, qu'un concile n'a pas de pouvoir sur un autre concile; qu'ainsi ce qui avait été décrété par celui de Constance pouvait, au moyen de la majorité, être aboli par celui de Trente. Mais toutes ces réponses furent superflues, puisqu'il s'en trouva plus des deux tiers qui consentirent à la translation.
6. Thomas Caselius, évêque de Berlinoro, renforça la preuve delà maladie qu'on tirait du départ précipité de tant d'évêques, en faisant observer qu'on ne pouvait attribuer ce départ ni à l'ennui ni au besoin de se reposer, puisque quelques-uns d'entre eux, hommes fort studieux et très-laborieux, comme l'évêque de Bitonto et celui de Motola , n'avaient pas mis le pied hors de celte ville dans d'autres circonstances.
Philippe Archinto, évêque de Saluées, et vicaire du Pape à llome, réfuta la réponse de l'évêque de Sassari qui prétendait que la minorité devait prévaloir, quand la cause qu'elle soutenait était la meilleure : car, ditil , il ne s'agissait pas alors de quitter Trente pour son amusement et pour son loisir, mais bien pour son salut : ainsi le parti le plus sûr devait être aussi considéré comme le
meilleur.
(Treize.)
7. Je ne veux pas on>eltrc le sentiment de Marc Vigérius, cvêque de Sinigaglia, tant pour ne pas frustrer sa piété de l'éloge qu'elle mérite, que pour montrer jusqu'où va l'erreur de Sarpi, qui le range parmi les Pères opposés à la translation, et le fait, à cause de cela, réprimander par le cardinal dcl Monte, qui lui reproche son ingratitude envers le souverain Pontife. On voit clairement si le cardinal aurait pu agir de la sorte, lui qui se conduisit en toute cette affaire sans mêler iamais l'intérêt du Pape, et sans laisser apercevoir d'autre volonté que celle de seconder le sentimentdela majorité. Voici donc quelle fut l'opinion de Vigérius : il déclara que la translation lui était agréable; mais que, pour se concilier l'esprit des opposants et pour les amener au même avis, il pensait, lui, qu'on ne devait partir qu'après avoir promis avec serment de revenir à Trente aussitôt que le Pape et le concile le jugeraient à propos pour le bien du christianisme ; que si cela ne sufûsait pas pour parer au schisme dont on était menacé, il fallait plutôt mourir à Trente que de mettre en péril l'unité de l'Eglise, pour sauver sa propi'e vie : sentiments dio^nès d'un homme qui, succédant en dignité aux apôtres , voulait aussi les égaler en charité. Néanmoins faire prévaloir ces sentiments était bien au pouvoir de tous, mais non au pouvoir de chacun, et chacun devait émettre son avis avec la persuasion de l'opposition qu'il rencontrerait dans les autres.
8. Balthasar Limpo, carmélite, évêque de Porto, en Portugal, ne s'éloigna pas beaucoup de Vigérius. Après avoir vacillé et varié dans les congrégations, il dit alors qu'il était disposé à l'un comiïie à l'autre parti , pourvu qu'on fût d'accord.
L'èvêque français d'Agde affirma qu il n'était pas pleinement déterminé. Le cardinal Pacheco voulut le forcer à se prononcer autrement, peut-être pour gagner dans la parole d'un seul l'autorité d'une nation entière; mais l'auditeur de la chambre s'interposa en rappelant qu'il était permis à l'èvêque d'employer l'antique formule : Non liquet.
9. Après que tous eurent donné leur avis , en l'appuyant de raisons à chacun, il fut enjoint à l'ofQcial de recueillir les suffrages et de les compter. De cinquante-six qu'ils étaient, trente-huit approuvèrent absolument la translation, quatorze la rejetèrent absolument. Ceux-ci dépendaient tous de l'empereur, à l'exception de l'èvêque de Fiésole. Deux parlèrent sans se prononcer; deux le firent conditionnellement. Néanmoins , outre les trente-huit qui approuvèrent , beaucoup de ceux qui n'approuvèrent pas affirmèrent qu'ils se rangeraient de l'autre parti aussitôt que l'assentiment du Pape interviendrait.
10. On ne compta pas dans ce nombre les légats , qui n'avaient pas encore dit ce qu'ils pensaient. Le cardinal Pacheco attribua cette conduite à la politique ; ils voulaient, selon lui , rester étrangers à une délibération qui offrait des dangers des deux côtés. Dans l'espérance sans doute de répandre le trouble, il pressa les présidents de se déclarer ouverte-
ment; il leur demanda d'émettre aussi, comme chefs de l'assemblée, leur jugement. Le cardinal delMonte répondit qu'ils le satisferaient; mais qu'avant ils feraient observer que la plupart de ceux qui s'étaient opposés à la translation avaient apporté pour raison le défaut de pouvoir spécial, sous le prétexte que c'était un acte réservé par le droit au souverain Pontife; que beaucoup, à cause de cela, avaient déclaré qu'ils y consentiraient si ce pouvoir était accordé ; que maintenant, pour ôter à tous jusqu'au moindre prétexte de désobéir au décret, et pour que tout le monde vît avec quel zèle et avec quel ménagement son collègue et lui avaient pris à tâche de conserver la liberté du concile, ils eussent à savoir que ce pouvoir ne leur manquait pas ; que le Pontife, prévoyant tous les événements qui étaient possibles, le leur avait donné avec les autres au commencement de leur légation; mais qu'ils l'avaient tenu secret jusqu'à cette heure, aOn que les Pères ne pensassent pas qu'ils étaient appelés à dire leur sentiment sur une chose qui n'était pas en leur pouvoir, mais au pouvoir des légats ; qu'en conséquence , s'ils l'agréaient , il ferait lire le bref : ce qui fut fait incontinent. On vit clairement dans ce bref, qu'afin de pourvoir, dans tout les cas, au maintien et à la commodité du concile, on donnait aux trois présidents ou à deux d'entre eux, si le troisième était absent ou empêché, l'autorité de le transférer partout où ils le trouveraient convenable. Cet incident fut un sujet de joie pour beaucoup de Pères, parce qu'il s'accordait avec ce qu'ils désiraient, et relevait leur sentiment; de tranquillité pour quelques-uns, parce qu'il écartait ce poids égal de raisons qui les avait fait flotter jusque là entre les deux partis ; de confusion pour quelques autres , parce qu'ils comprenaient trop tard combien il est peu sûr de se couvrir de certains manteaux dont ou n'a pas la certitude de ne se voir pas tout-à-coup dépouillé; d'étonnement pour tous, parce qu'ils admiraient comment les légats n'avaient pas pris en main dans la chaleur de la dispute, ce ferme bouclier pour l'opposer aux armes les plus vigoureuses de leurs adversaires. On dressa donc le décret, et on se disposa à partir le lendemain pour Bologne. Au milieu d'une telle incertitude, les uns soupiraient après cette ville comme après un port de salut, les autres l'abhorraient comme unécueil propre aux naufrages.