CHAPITRE XIX
Indignation de Vempereur à la nouvelle du rejet de sa demande. Son entretien plein de colère avec h nonce.
1. Le nonce séjournait (5) dans la ville d'Ulm, près de l'empereur, quand il reçut ces instructions. H alla donc avec empressement demander audience, et lut à l'empereur la première lettre; le mécontentement que
(1) Dans les Actes consisloriaiix el dans une lellre de Maffée an cardinal Cervini.du 25 février 1547.
(2) Voyez Spondan, à raiince 1547.
(.'>) L'instruction est dans un livre des arcliives du Valican.
(4) Il partit le 6 avril, comme on le voit, à la daie de ce jour, dans une lellre d'un de sesamis au cardinal Cervin.
(5) Le tout est dans une lettre de Ver.allo au cardinal Farnèse, du 14 avril 1547, contenue dans un livre dos archives du Vatican.
la translation avait causé à Charles croissait de plus en plus ; quelques-uns s'en prenaient aussi aux mauvais offices du cardinal Madrucci ; car, après la conclusion de l'affaire, soit sur l'invitation du prince, soit de son propre mouvement, il se rendit, à franc étrier, à la cour de l'empereur, et comme les hommes sont méchants dans leur jugements, et que chacun est soupçonné d'aspirer à la plus haute dignité qu'il peut atteindre , il y en eut qui pensèrent que cette translation du concile frappa ce prélat au cœur, parce qu'il espérait , qu'en cas de vacance du Saint-Siège, l'élection se ferait dans sa propre ville et en sa faveur
Quoi qu'il en soit (car cette ingénieuse remarque du philosophe, que le faux est quelquefois plus vraisemblable que le vrai, entre pour peu dans les jugements du vulgaire), toutes les fois que le mal n'arrive pas, on pense que le danger n'existait pas , et que la crainte était ou feinte, ou pusillanimité ; comme, au contraire, toutes les fois qu'il arrive, on croit que la confiance était ou aveuglement, ou témérité. Aussi, l'empereur sachant combien le Pontife et les légats avaient désiré la translation, et la voyant ensuite mise à exécution, sous le prétexte d'un péril qui peu à peu diminua et finit par n'avoir pas de suites ; il n'est pas étonnant que d'abord il ne sût s'il devait croire à l'existence de ce péril, et qu'ensuite il le regardât comme feint, surtout ne voyant la chose que de loin, point de vue peu propre à distinguer ce qui est vrai de ce qui est feint.
2. Deux choses blessaient profondément l'âme de Charles : la première, de voir que les Allemands auraient un prétexte de ne pas recevoir ce concile, puisqu'il se tenait dans un lieu qui ne réunissait pas la condition que les diètes avaient demandée dans leurs résolutions; il perdait donc l'espoir qu'il avait eu de ramener l'Allemagne à l'unité de religion, et par suite à l'unité de gouvernement et de sentiments pacifiques. Cependant beaucoup de preuves attestèrent, dans la suite, que cet espoir avait plus d'apparence que de réalité ; car on vit les protestants, quoique subjugués, refuser constamment d'accepter les premiers décrets de Trente, et après que le concile eut été replacé dans cette ville, ils n'en vinrent pas pour cela à le reconnaître et à y assister; la seconde, c'était l'espèce de mépris qu'on avait fait de lui ; car, au lieu qu'auparavant, on avait différé tant d'années à célébrer le concile pour en désigner la résidence à son gré, cette assemblée venait de s'éloigner, en un instant, de ce même lipu, pour s'établir dans un autre, auquel il n'avait jamais consenti, et cela sans qu'il en eût été averti, et sous ses yeux ; et comme les princes n'ont réellement rien de plus que les autres hommes, que le respectqu'on apour eux, ils sentent vivement l'atteinte qu'on porte à ce respect et la regardent comme un vol fait à leur dignité de princes.
3. Aux premiers mots donc de la lettre que le nonce se mit à lui lire, il comprit, par l'usage
qu'il avait du langage dont se servent les grands entre eux , que la conclusion aboutirait à le refuser honnêtement et à lui montrer, avec respect, qu'il demandait une chose qui n'était pas convenable. Il s'enflamma aussitôt, et le commencement à peine entendu, il interrompit le nonce et dit qu'il ne croyait pas que la translation se fût faite sans que le Pape en eût eu connaissance ; que le Pontife n'avait jamais eu le désir que le concile se terminât à Trente; qu'il ne croyait pas aux paroles, mais seulement aux faits, seul langage qui ne trompe pas. Ensuite, persuadé que le cardinal Cervini, vulgairement appelé, à cause de son titre, de Sainte-Croix, était l'artisan de cette manœuvre, il dit en termes d'autant plus cuisants et plus menaçants qu'ils étaient plus secs : Il suffit, c'est le cardinal de Sainte-Croix qui a tout fait. Verallo ayant répliqué que c'avait été nécessaire pour que le concile ne fîit pas dissous, et qu'il valait mieux l'avoir à Bologne que de ne l'avoir nulle part ; il rejeta ce moyen de défense, en disant qu'il savait fort bien que la raison alléguée était fausse. Mais, comme le nonce lui opposait les dépositions des témoins, et plus encore le fait du départ des évêques qui avaient d'abord abandonné Trente , il ne sut rien répondre, sans vouloir néanmoins consentir, et il garda le silence sans être calmé.
4. La lettre continuant à dire qu'il ne convenait pas au Pape de révoquer ce que lo concile avait fait, il répondit que le Papo faisait à son gré tout ce qu'il voulait, et que ceux qui avaient promis d'obéir au concile de Trente auraient une raison légitime de ne pas obéira celui-ci, et dans le transport de sa colère il lui échappa de dire : On ne manquera pas de concile qui satisfasse à tous et remédie à tout. Le Pape est un vieil obstiné, et il veut perdre V Eglise. Alors le nonce se crut obligé à le prier de considérer qu'on ne pouvait appeler obstiné le Pape, qui avait si souvent et en matières si graves obtempéré aux vues de sa majesté ; que parce qu'il était vieux, il prévoyait les événements et ne voulait pas permettre que l'Eglise tombât en ruine de son temps. Mais rien n'émut plus l'empereur que ce raisonnement que lui fit Véralli, savoir : que les évêques qui étaient allés à Bologne y étaient allés de leur propre mouvement, et que ceux, au contraire, qui étaient restés à Trente, y demeuraient par ordre de sa majesté; qu'ainsi ceux-ci et non ceux-là manquaient de liberté. Alors, suivant l'usage des souverains qui s'imaginent perdre leur supériorité , s'ils s'avouent convaincus , il se mit à crier : Allez, nonce, je ne peux point disputer là-dessus , parlez à Cévêque d'Arras. A l'article où on exposait que la médiation du Pontife rendait sûr le séjour de Bologne, il répliqua, tout en colère, qu'il n'était pas vrai que le Pape exerçât d'autre médiation qu'une médiation de paroles ; mais que Dieu déconcertait ses desseins ; il faisait par là allusion à la mort du roi de France. A l'endroit de la lettre où l'on disait qu'on avait célébré plusieurs fois des conciles à Rome, et que le Pontife invi-
tait sa majesté à avoir une entrevue avec lui sur ces matières, il répondit fièrement quil irait tenir le concile à Rome quand il le voudrait. Ensuite le nonce lut l'autre lettre qui parlait de la mission du légat. Il vit que l'empereur ne le repoussait pas ; car il menaçait de la guerre , pour avoir satisfaction sans rompre la paix : manière de vaincre sans supporter les frais et les travaux de la guerre.