DE LA PRIÈRE
L'un des plus indispensables devoirs des pasteurs, et des plus importants pour le salut de leurs peuples, est de leur recommander la prière, dont il est comme impossible que plusieurs n'ignorent la force et la vertu , s'ils ne s'appliquent avec beaucoup de zèle à les en instruire. Ainsi le principal soin d'un pasteur doit être d'apprendre à son peuple ce qu'il doit demander à Dieu, et la manière dont il le lui doit demander.
Il est certain que le modèle de la prière que Noire-Seigneur a donné à ses apôtres, et dont il a voulu que tous ceux qui embrasseraient dans la suite des temps la religion chrétienne lussent instruits par leur ministère et celui de leurs successeurs, comprend tout ce qui peut rendre la prière parfaite. Et c'est ce qui nous oblige à avoir les paroles et les demandes de celte prière toujours présentes dans notre mémoire et dans notre esprit pour y avoir recours dans tous nos besoins. Ainsi, afin que les pasteurs aient lieu, à l'occasion de cette divine prière, d'instruire pleinement leurs peuples sur un sujet aussi important qu'est celui de la prière. Ton a tâché de rapporter ici tout ce que les auteurs ecclésiastiques qui oui traité celte maiière avec le plus d'étendue el le plus d'érudition, en ont dit de plus conforme à notre dessein, remettant aux pasteurs à puiser eux-mêmes le reste dansées mêmes sources, s'ils le jugent nécessaire.
§ i. De la nécessité de la prière.
. La premièj'e chose qu'il faut que les pasteurs enseignent aux (idèles louchanl la prière est qu'elle est absolument nécessaire, et qu'ainsi quand Notre-Seigneur a dit (Luc. 18, 1) : // faut toujours prier ^ ce n'a pas été seulement uii conseil qu'il nous a donné, mais un commandement ({u'il nous a fait.
L'Eglise nous a voulu marquer cette vérité par ces paroles qu'elle fait dire au prêtre à la messe , et qui servent comme de préface à l'Oraison dominicale qu'il y récite : Notre Sauveur nous ayant commandé de prier et nous en ayant donné l'exemple, nous osons dire: Notre Père, etc.
C'est cetle nécessité de la prière qui fit qu'un jour les disciples de Jésus-Christ lui ayant dit (Luc. 11, 1): Seigneur, apprenez-nous à prier, il leur prescrivit en même leujps la manière de le faire, et leur fit espérer que tout ce (ju'iis demanderaient par ce moyen leur serait accordé. U ne se contenta pas même de cela , il voulut encore les convaincre par son exemple de cette obligation ; car non seulement il priait presque tou^
jours; mais même il passait les nuits entières en cô saint exercice. Aussi voyons-nous que les apôtres et particulièrement S. Pierre et S. Jean, ont eu un soin tout singulier de le recommander à ceux qui embrassaient la foi de Jésus-Christ, et que l'apôti e saint Paul exhorte les chrétiens en plusieurs endroits de sesEpîtres à s'exercer à une œuvre si salutaire.
Enfin ce qui doit enlièremeni nous persuader de la nécessité de la prière est le besoin continuel que nous avons de quantité de choses utiles et nécessaires pour la conservation de la vie de notre corps et pour le salut de notre âme, que nous ne pouvons obtenir que par elle, puisqu'elle est le plus excellent , ou, pour mieux dire, l'unique moyen que nous ayons pour faire connaître à Dieu nos besoins, et pour en obtenir les secours qui nous sont nécessaires. Car, comme iî n'est redevable à persomie, ce n'est que par la prière que nous pouvons obtenir l'effet de nos désirs. U est même certain qu'il y a des choses que l'on ne peut obtenir que par ce moyen, comme la vertu de chasser les démons, qui est tellement l'effet de la prii^re, que Notre-Seigneur dit dans l'Evangile qu'/7 y a une sorte de démons qui ne peuvent être chassés que par le jeûne et par la prière.
Ceux donc qui négligent l'exercice continuel de la prière, et qui ne s'y appliquent pas avec toute la piété et tout le soin qu'ils doivent, se privent de quantité de dons et de faveurs irês-partieulières, puisqu'il ne suffit pas que nous ne demandions rien que de bon et de licite dans nos prières, mais que nous le devons réitérer très-souvent, si nous voulons que Dieu les exauce. D'où vieirt que l'Evangile dit, connue le remarque S. Jérôme, qu'on donne à celui qui demande. Si donc, ajoute ce Père, l'on ne vous donne pas, c'est parceque vous ne demandez pas. Demandez, et vous recevrez. ( Joan. 16, 24.)
§ 2. i>& futilité de la prière.
La prière n'est pas seulement nécessaire, mais elle est encore très-utile et accompagnée d'une abondance merveilleuse de fruits très-considérables que les pasteurs pourront recueillir des écrits des auteurs ecclésiastiques, s'ils jugent nécessaire de les proposer aux fidèles. L'on s'est contenté ici d'en marquer quelques, uns que l'on a choisis comme les plus propres au dessein qu'on s'est proposé.
Le premier donc des fruits que nous lirons de la prière, c'est que nous honorons par elle véritable-
ment Dieu,parce qu'elle est une marque et une preuve aullienlique du culte que nous lui rendons. C est pour ce sujet qu'elle est comparée dans l'Ecriture sainte aux pni fuins. Que ma prière. Seigneur, s ecrie le Prophète ips. 140, 2), monte droit vers vous comme la fumée de l'encens en votre présence. Car par la prière non seulement nous confessons notre dépendance à l'égard de Dieu, le reconnaissant pour l'auteur de tout le bien qui est en nous ; mais encore nous déclarons que c'est en lui que nous mettons toute noire confiance, el que nous le regardons comme celui seul qui peut nous défendre contre les attaques de nos ennemis, et assurer notre salut. Ce prenùer fruit de la prièVe est marqué dans ces paroles du Proplièle-Uoi ( 49, 15) : Invoquez-moi au jour de raffliction , je vous délivrerai, et vous me glorifierez.
Le second avaniage que nous tirons de la prière, 6ui est très-srand et toul-à-fait considérable , est que c'est par elle que nous sommes entendus et exaucés de Dieu. Cest ce qui fait dire à S. Augustin que l'oraison est comme la clé qui nous ouvre le ciel, parcequ'en même temps qu'elle s'élève vers Dieu elle allire sur les hommes sa miséricorde et sa clémence : la distance qui esi entre le ciel et la terre n'étant pas capable d'empêcher que la voix d'un homme qui prie sur la terre ne soit entendue de Dieu, qui est dans le ciel. Et certes cette action sainte est si puissante et si utile, que nous pouvons dire, que c'est par soii moyen que nous recevons de Dieu l'abondance des dons du ciel* que nous obtenons son Esprit saint pour nous conduire dans toutes nos actions ; qu'il nous accorde le secours qui nous est nécessaire pour les b"en faire ; que nous nous conservons dans la pureté et Tintégrité de foi ; que nous évitons les peines éternelles ; que nous expérimentons le secours de Dieu dans les tentations; que nous remportons la victoire sur les démons, et enfin que nous parvenons au comble de la véritable joie que Notre-Seigneur nous assure lui même dans l'Evangile être relîet de la prière. Demandez, ^\i-\\ [hrAW. 16, 24),ei vous recevrez, afin que votre joie soit pleine et parfaite.
Il n'y a donc après cela aucun lieu de douter que Dieu ne répande ses grâces avec abondance sur ceux qui ont recours à lui par la prière. Cette vérité pourrait être confirmée par quantité de passages de l'Ecriture sainte ; mais l'on se contentera d'en rapporter ici seulement quelques-uns, connue, par exemple, ces deux du prophète lsaie(58, 9), où cette vérité est très-clairement établie : Vous invoquerez le Seigneur, dit ce prophète parlant au peuple de Dieu, et il vous exaucera ; vous crierez ; et il vous répondra qu'il est prêt de vous secourir, et en un autre endroit ( 65, 24 ) : Us n'auront pas plus tôt ouvert la bouche pour me prier que je les exaucerai ; et ils n'auront pas encore cessé de parler que je leur accorderai leurs demandes. L'on pourrait aussi rapporter pour preuve de cette même vérité plusieurs exemples des personnes qui ont été exaucées de Dieu dans leurs prières ; mais nous les passons sous silence, parce qu'ils sont en trop grand nombre, et qu'ils peuvent être connus facilement de tout le monde,
Cependant, dira quelqu'un, il arrive souvent que nous ne sommes pas exaucés de Dieu ; il est vrai. Mais c'est en cela même que paraît davantage le soin que Dieu prend de nos iiiiércls et de notre salut, puiscju'il est certain qu'il ue i;ous refuse jamais nos demandes, ou qu'a dessein de nous donner des biens plus grands et plus considérables que ne sont ceux que nous lui demandons , ou parce que non seulement les choses que nous le prions de nous donner ne nous sont ni nécessaires ni utiles, mais qu'au contraire elles nous seraient nuisibles et dommageables s'il nous les accordait. C'est ce qui fait dire à S. Augustin qu'il y a des choses que Dieu n'accorde pas par un effet de sa bonté el de sa miséricorde, et qu'il y en a d'autres qu'il accorde par un eflèl de sa justice et de sa colère. Mais de plus nous prions Dieu quelquefois avec
tant de froideur, de lâcheté et de négligence, que nous-mêmes nous ne savons le plus souvent ce que nous disons. Ainsi, comme la prière n'est qu'une élévation de l'esprit à Dieu, si au lieu de nous appliquer à Dieu il arrive que nous nous laissions aller à d'autres pensées, et que sans nous mettre en peine d'apporter l'attention et la dévotion que demande une action si sainte, nous nous contentions de réciter témérairement quelques prières, comme l'on ne peut point dire que ce soit prier, ainsi que des chrétiens sont obligés de le faire, que de se contenter de réciter de la sorte quehjues paroles qui battent inutilement l'air, il ne faut pas beaucoup s'étonner si alors Dieu ne nous exauce pas, puisque nous-mêmes nous témoignons assez par la négligence et le peu d'attention que nous apportons à celte action que nous ne souhaitons pas qu'il nous exauce, particulièrement si nous lui demandons des choses qui nous seraient nuisibles et dommageables s'il nous les accordait.
11 n'en est pas de même de ceux qui sont soigneux de prier Dieu avec attention. Car il arrive très-souvent qu'il leur accorde beaucoup plus qu'ils ne lui demandent. C'est ce que l'apôtre S. Paul montre dans son Epître aux Ephésiens, et ce que l'exemple de l'Enfant prodigue fait voir très-clairement. Car au lieu que cet enfant croyait que le meilleur traitement qu'il pouvait espérer de son père était qu'il le reçût au nombre de ses serviteurs, nous voyons que contre son attente son père le rétablit dans son premier é.at, et qu'd le considéra toujours depuis comme son fils. C'est ainsi que Dieu très-souvent nous prévient et nous communique les dons de sa grâce avec abondance, non seulen^ent lorsque nous le lui demandons, mais même lorsque nous n'en avons encore conçu que la seule pensée. Cette vérité nous est marquée par ces paroles du Psalmisle : Seigneur, vous exaucez les dé' sirs des humbles. Car c'est particulièrement à leur égard que Dieu tient cette conduite, el que sans attendre qu'ils le prient de bouche, il prévient les désirs de leur cœur, et leur accorde les choses dont ils ont besoin.
A ces deux premiers avantages que nous lirons de la prière nous pouvons en ajouter un troisième, qui est que c'est par son moyen que nous cultivons les vertus de notre âme et que nous les augmentons, mais surtout celle de la foi. Car, comme il esl certain que ceux qui ne croient pas en Dieu ne le peuvent prier, comment, dit l'Apôtre (Rom. 10, 14), rinvoqueront-ils s'ils ne croient point en lui ? il esl aussi très-cerlaiil que plus les fidèles sont soigneux de prier, plus ils ont de confiance en la providence de Dieu, qui surtout demande de nous que quoi que ce soit de nécessaire que nous lui demandions, nous nous soumettions toujours à ce qu'il lui plaira d'en ordonner.
Ôr, quoique Dieu puisse nous donner libéralement toutes choses sans attendre non seulement que nous les lui demandions, mais même sans que nous en ayons la pensée, ainsi qu'il le fait aux animaux irrésonnables, auxquels il donne tout ce qui est nécessaire pour la conservation de leur vie, il ne le veut pas néamnoins : mais comme un bon père il veut que nous qui sommes ses enfants nous ayons recours à lui ; il veut que par notre assiduité à la prière nous apprennions à le prier avec plus deconfian ce; enfin il veut en nous accordant ce que nous lui demandons, nous donner de jour en jour des témoignages plus pressants et plus sensibles de sa bonté el de sa libéralité. '
Non seulement la foi s'augmente et se fortifie par la prière, mais encore la charité. Car il est impossible que venant à reconnaître, comme nous le faisons par la prière, que Dieu est l'auteur de tous les biens et de tous les avantages que nous possédons, nous ne soyons en même temps excités à l'aimer de toute l'étendue de noire cœur. Et comme les personnes qui s'aiment d'un amour mutuel ont coutume d'exciter et d'entretenir leur amour par les entretien*